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Eugène Fromentin, Enterrement maure, 1853 (Louvre)



la France du XIXe siècle

et la représentation de l'islam

Michel RENARD


Fragment estompé de l'histoire nationale, les pratiques religieuses du culte musulman furent occasionnellement mais explicitement présentes en France au XIXe siècle. Résultat des nouvelles modalités du contact avec le monde arabe et musulman, ou avec l’Orient selon l'usage quelque peu confusionniste du vocable qui ne distingue pas le Machreq (Orient ottoman ou égyptien) du Maghreb (Occident nord-africain).

De quel islam s'agit-il dans cette France qui découvre à la marge le monde de l'Orient et de l'Afrique ?
Islam en provenance de la Porte, du Caire ou de la Perse. Islam colonial surgi du Nord de l'Afrique. Islam éphémère dans ses manifestations… En tout cas, un islam perdu pour la souvenance nationale. Pour autant, cet oubli ne doit susciter aucune récrimination mortifiée ni exégèse en terme d'instigation malveillante contre la mémoire d'une religion. Nulle société ne vit, en effet, avec la mémoire totale de son passé total. C'est l'actualité qui déclenche des investigations historiennes ressuscitant les facettes  négligées d'un passé plus ou moins proche et inégalement partagé.

 

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Prisonniers arabes du fort de l'île Sainte-Marguerite après 1880 (Arch. dép. 06)


Le XIXe siècle avait déjà enregistré un reclassement des représentations sur l'islam. De l’expédition de Bonaparte en Égypte (1798-99) aux conquêtes coloniales de la monarchie de Juillet (Algérie), du Second Empire (Faidherbe au Sénégal) et, surtout, de la IIIe République (Afrique musulmane : Mali, Niger, Mauritanie, Tchad dans les années 1880-1910 ; protectorat tunisien en 1881, puis marocain en 1912), on assiste à une redéfinition de l'image de l’«islam». Avec un usage homonymique des formes islam et islamisme, le terme même apparaît à ce moment et se substitue au «mahométan» et au «sectateur de Mahomet» qui eux-mêmes avaient remplacé «l'infidèle» médiéval.

Tour à tour, et cumulativement, se manifestent :
arabi1- l'attrait des élites modernistes arabes pour la France ; l'égyptien al-Tahtâwî [photo ci-contre], après un séjour dans la capitale, écrit en 1831 L'Or de Paris (1), «véritable répertoire de réformes» pour l'Égypte moderne selon Anouar Louca ;
- le projet de réconciliation de l'Orient et de l'Occident formulé par les ingénieurs, officiers et entrepreneurs saint-simoniens en Égypte et en Algérie ;
- les controverses sur le sort des possessions françaises dans le nord de l'Afrique (Algérie), qui ne se réduisent pas à la volonté raciste «d'exterminer» mais déclinent plusieurs définitions du rapport à l'Autre y compris l'impulsion d'une curiosité humaniste, qui mène à ce que Raoul Girardet a nommé, pour la période ultérieure de l'entre-deux-guerres, «l'école de l'humanisme colonial» et qui engendre également une arabophilie, une indigénophilie ainsi qu'une islamophilie d'admiration pour la religion d'une civilisation séculaire ;
- la promotion par la philosophie d'Auguste Comte du monothéisme islamique que ses qualités préparent, selon le maître, à «l’adoption décisive de la religion universelle» (le positivisme) ;
ill_delacroix_sultan- l'exaltation romantique de l'orientalisme, qu'il soit littéraire avec Lamartine, Théophile Gautier, Nerval, Hugo, Flaubert…, ou picturale avec Delacroix [ci-contre], Chassériau, Fromentin…; la fascination idéaliste du romantisme fut cependant accompagnée, dans la plupart des cas, d’une exotisation-dévalorisation de l’islam comme religion, d’un éloge de l’esprit de Croisade et de la supériorité du christianisme ;
- les projets de Royaume Arabe formulés par Napoléon III, conseillé en cela par Ismaïl Urbain qui écrit en 1860 L'Algérie pour les Algériens ; Royaume dont on espérait voir Abd el-Kader assumer la direction.


RenanUn élan d'exploration savante s'attache au monde de l'islam ainsi qu'en attestent les nombreux articles du Journal Asiatique (2). À l'inverse, l'orientalisme savant de Renan alimente une vision très dépréciative. L'islam y est défini comme «l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu» (3).

Ce jugement a supplanté une première approche, provenant de voyageurs et de militaires, qui avait étéHugo_1860 plutôt bienveillante. Ainsi, Victor Hugo [ci-dessous] croit-il connaître quelque chose des croyances religieuses musulmanes :
«Le Koran dit que la durée du jour du jugement dernier sera de cinquante mille ans» (4). Ou encore :
«Les thalebs ont coutume de dire : le paradis de la terre se trouve dans trois choses : sur le dos d'un cheval, entre les seins d'une femme ou dans la méditation d'un livre. Voici une parole de Mahomet qui n'est pas dans le Koran, mais qui est dans la mémoire de tous les cavaliers du désert : tous les biens de ce monde, jusqu'au jour du jugement, seront pendus aux crins qui sont entre les yeux des chevaux» (5).

Dans le domaine de l'urbanisme, la société parisienne affiche un attrait pour le vocabulaire et les figures de l'architecture orientaliste indistinctement dite «islamique» :
«La large diffusion de l'orientalisme dans les réalisations publiques contribue à son introduction, à partir du portrait_BaudrySecond Empire, dans l'architecture privée. (…) Par l'accumulation de détails vaguement islamiques, cette architecture se rapproche plutôt des "turqueries". (…) Les derniers années de l'orientalisme architectural sont marquées par trois réalisations exceptionnelles. Le fumoir de l'hôtel d'Edmond de Rothschild, l'appartement d'Ambroise Baudry [ci-contre] et l'hôtel de Delort de Gléon sont en effet des œuvres uniques, témoignant du respect des règles architecturales et décoratives de l'architecture islamique. (…) Au moment où sont créées ces œuvres originales, la mode orientaliste se répand dans les hôtels de l'élite de la IIIe République en adaptant les solutions retenues dans l'architecture publique. Elle est ainsi confinée aux fumoirs et aux jardins d'hiver, nouveaux lieux de détente et de plaisir qui conquièrent les hôtels particuliers» (6).

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Tout cela, alors qu'à l'extérieur des frontières une politique impériale se cherche : intervention au Liban (1860), velléités de contrôle de l’Égypte du Khédive après le percement du canal de Suez (1869) [photo ci-contre], relations diplomatiques avec la Porte ottomane ou le Shah de Perse, administration d’un empire colonial et multiples fronts de la «question indigène» dans les colonies (quelle forme de domination adopter : assimilation, association, protectorat…?). Une expansion française, comme le note Henry Laurens, qui passe de la politique «arabe» de Napoléon III à la politique «musulmane» de la IIIe République (7).

Michel Renard

 

1 - Traduction française par Anouar Louca, L'Or de Paris, relation de voyage, 1826-1831, Sindbad, 1988.
2 - «Les études islamiques en France au XIXe siècle», Clément Huart, Journal Asiatique, 1922.
3 - Discours d'ouverture du cours de Renan au Collège de France : «De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation», 21 février 1862, in Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? Presses Pocket, "Agora", 1992, p. 198.
4 - Victor Hugo, Choses vues, Quarto-Gallimard, 2002, p. 271 (7 octobre 1846).
5 - Victor Hugo, Choses vues, op. cit.  p. 365, cité par Franck Laurent in Victor Hugo face à la conquête de l'Algérie, Maisonneuve & Larose, 2001, p. 26.
6 - Résumé (site internet) d'une thèse de l'École des Chartes soutenue par Lorraine Declety (2001) : La représentation de l'architecture islamique à Paris au XIXe siècle. Une définition de l'orientalisme architectural.
7 - Henry Laurens, Orientales II. La IIIe République et l'Islam, Cnrs éditions, 2004. L'auteur annonce «une étude des rapports entre la République et l'Islam, qui ne soit pas bornée à la qualification de "politique coloniale" comme si ce qualificatif suffisait à épuiser tous les sens de cette expérience» (p. 10).