kouba_Nogent
la kouba du carré militaire au cimetière de Nogent-sur-Marne, édifiée en 1919




Projet de reconstitution

de la kouba (1919) du cimetière de

Nogent-sur-Marne

(2005)



J'ai adressé le dossier suivant à M. Hamlaoui Mekachera, ministre des Anciens Combattants ainsi qu'à M. Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, au printemps 2005. Ce dernier a répondu très favorablement, et le ministère à l'inverse (à suivre).

Michel Renard



Argumentaire historique


Kouba et architecture funéraire
La kouba (en arabe qubba), appelée également «marabout», est un élément additionnel d'une architecture funéraire qui se compose d'abord des tombes et de leur (éventuelle) ornementation. Le terme désigne un édifice plutôt carré surmonté d'une coupole. Dans les pays de tradition islamique, il est devenu le type même du mausolée qui peut abriter la tombe d'un pieux personnage ou seulement rappeler son esprit. La kouba peut être un monument isolé, en dehors du périmètre des nécropoles, ou bien avoir été construite à l'intérieur du cimetière.


Kouba de Nogent et sépultures musulmanes de 1914-1918
En métropole, l'attention au respect du culte islamique a été marquée par l'armée dès les débuts du conflit ouvert en août 1914. L'importance quantitative des décès et son impact psychologique ont conduit à adopter la solution de la tombe individuelle spécifiant la confession du défunt.
En octobre 1914, la direction de la Santé au ministère de la Guerre réglementa les formalités accompagnant le décès d'un musulman et notamment son inhumation. La tombe devait être orientée, et identifiée au moyen de deux stèles en pierre ou en bois. Elle devait porter l'inscription arabe «hadhâ qabr al-mahrûm» (ceci est la tombe du rappelé à Dieu) et la mention du nom, le tout surmonté d'un croissant et d'une étoile. Il fut difficile d'ajouter d'autres aménagements funéraires pendant la durée des combats, particulièrement dans les régions proches du front.
À Nogent, dans une zone dévolue à la convalescence des blessés musulmans, la détermination d'un diplomate permit une considération plus ostensible des traditions religieuses de l'islam.


Généalogie du premier édifice (1917-1919)
C'est principalement à Émile Piat que l'on doit la construction de la kouba dans le cimetière de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Consul général (promu au grade de ministre plénipotentiaire en février 1919), il était attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (Nogent, Carrières, Moisselles). Sa correspondance laisse penser qu'il maîtrisait des notions d'arabe.
Émile Piat n'a pas laissé de traces écrites des raisons qui l'ont amené à choisir ce type de monument pour honorer le souvenir collectif de soldats décédés. Mais, dans une lettre du 14 juin 1918, il explique à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général en Algérie, les origines de son projet :
«Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne
Obtenant le soutien financier de la section algéroise du Souvenir Français, par l'entremise de Mirante, il reçoit une somme de 1 810 francs destinée aux frais de la décoration de la kouba. Le gros œuvre est financé et effectué par le marbrier funéraire, Héricourt. Au-delà de son architecture typique, la dimension religieuse du monument est explicite ainsi qu'en témoignent les deux versets du Coran (III, 169 et 170) devant être inscrits au frontispice après avoir été choisis par le muphti Mokrani en poste au camp retranché de Paris. L'édifice est inauguré le 16 juillet 1919.


Disparition du premier édifice (1960-1982)
C'est à la fin des années 1950 que commence à se poser le sort des tombes musulmanes et de la kouba qui s'élève sur ce carré militaire. En 1971 et 1972, diverses démarches ne permettent pas de dégager une solution technique ni de désigner l'autorité habilitée à décider et à financer les travaux de restauration de la kouba. Pendant ce temps, l'édifice se détériore et penche. Le recteur de la Mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, sollicité mais désargenté, espère en un financement public. En vain. Finalement, le 9 mars 1982, les responsables municipaux constatent «l'effondrement naturel» du monument.


Enjeux de la reconstitution de la Kouba de Nogent (2005)
La kouba de Nogent fut édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit. C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui.

Michel Renard

 

références


Sources :

    - Centre des Archives d'Outre-Mer (CAOM, Aix-en-Provence)
    - Archives municipales de Nogent-sur-Marne
    - Archives privées familles Héricourt et Martin, marbriers à Nogent (photo kouba)

 

Bibliographie :

    - Michel Renard, «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69. [sur quelques aspects des sépultures militaires musulmanes de la Première Guerre mondiale]

    - Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire (ex-Revue française d'Histoire d'outre-mer), n° 340-341, 2e semestre, 2003, p. 269-296. [sur la kouba du cimetière Saint-Pierre à Marseille, 1944/45]


kouba_marseille
la kouba du "cimetière musulman" de
Marseille, édifiée sur l'initiative de J. Bourgeois,
directeur du Bureau des Affaires musulmanes nord-africaines entre 1944 et 1945
(toujours visible au cimetière Saint-Pierre)




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