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dessin de stèle musulmane
par le Service de Santé de l'armée française



Les tombes musulmanes

de la Première Guerre mondiale

Michel RENARD

Dans les premiers mois de la guerre, en 1914 et en 1915, plusieurs facteurs ont favorisé une prise en compte rapide du religieux islamique par l'autorité militaire. Tout d'abord, l'ampleur des pertes, qui singularise ce conflit par rapport à la guerre de 1870-: il faut traiter la commotion des opinions publiques. Ensuite, l'expérience acquise en matière de religion des sujets Nord-Africains comme l'atteste le rapport Depont. Mais, plus anciennement encore, pèsent les contrecoups d'une controverse ouverte dès 1908 dans l'Algérie et la Tunisie coloniales avec l'introduction de la conscription. Celle-ci prit effet en Algérie en 1912.

L'un des enjeux du respect du religieux islamique fut donc de parer les objections qui avaient été formulées à l'occasion des discussions sur le service militaire indigène en Algérie. Plusieurs personnalités arabes avaient manifesté des opinions défavorables à ce recrutement en arguant de la question du religieux, tel Ali Mahieddine, assesseur musulman au conseil général d'Oran : «Cette opposition se base principalement sur l'éventualité pour le soldat musulman d'une quasi impossibilité de pratiquer à la caserne ses devoirs religieux, d'y trouver la nourriture conforme au rite et d'y jouir de la liberté à laquelle il est accoutumé ; enfin, sur l'expatriation à laquelle le soldat est toujours exposé et la crainte d'être enterré en pays étranger, privé des rites prescrits» . Avec trente-deux bataillons nord-africains  envoyés en France avant la fin septembre 1914, il fallait être prudent.

«lorsqu'un hôpital contient des musulmans»

L'ancien ministre et député radical socialiste de Charente, Maurice Raynaud, présidait le journal Les Amitiés Musulmanes dans lequel on pouvait lire le 15 janvier 1916 qu'au tout début du conflit, le service de Santé du ministère de la Guerre recevait les instructions suivantes :

«Lorsqu'un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n'est pas impossible, de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire une cuisine à part, accommodée à l'huile, au beurre, mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite par leur religion ; il convient de permettre à l'un d'eux de surveiller la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude à ce sujet. Il faut leur faciliter l'exercice des rites de leur religion, en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme, tels que distribution de médailles ou images de piété et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre d'une religion quelconque».

Il est difficile de mesurer l'impact réel de ces propositions. Leur application a dû varier en intensité selon les circonstances, mais l'intention est déjà un témoignage de l'intérêt de l'institution militaire pour le sentiment religieux des soldats nord-africains. Par-delà le religieux, les soldats musulmans ont pu honorer certaines traditions culinaires, telle le méchoui.

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carte postale mettant en scène des tirailleurs marocains
préparant un méchoui à Amiens en 1914

En matière d'inhumations, les preuves sont plus visibles. Les consignes sont, là encore, très précoces puisqu'elles datent du 16 octobre 1914. Elles proviennent du 2e Bureau de la Direction du service de Santé du ministère de la Guerre qui précise le 8 décembre suivant les «règles à suivre pour l'inhumation des militaires musulmans» dans un texte signé par Millerand, ministre de la Guerre :

- Le souci d'être inhumés suivant les rites consacrés par la religion et les usages musulmans paraissent préoccuper au plus haut point les militaires indigènes qui viennent à décéder en France, ainsi que leurs familles, je crois utile de compléter les instructions que je vous ai données, par dépêche n°-4695-9/11 du 16 octobre dernier, en vous indiquant toutes les formalités qui accompagnent le décès d'un musulman et en précisant celles qui me paraissent pouvoir être mises en pratique.
Lorsqu'un musulman est sur le point de mourir, il ne manque pas, lorsqu'il le peut, de prononcer le "Chehada" en dressant l'index de la main droite. Si son état ne lui permet pas de le faire lui-même, tout coreligionnaire présent est dans l'obligation de prononcer pour lui cette profession de foi musulmane.
Il y aura donc lieu, chaque fois qu'un militaire indigène sera dans un état désespéré, de prévenir le ou les coreligionnaires qui pourront se trouver dans le même établissement que lui.
La mort ayant fait son œuvre, le corps est entièrement lavé à l'eau chaude.
Cette pratique ne me paraît pas applicable ailleurs qu'en pays musulman, car les indigènes répugnent à cette besogne, la confiant dans chaque agglomération à un professionnel. Il n'apparaît donc pas que les coreligionnaires du défunt présents dans les hôpitaux s'en chargeraient volontiers-; mais s'ils en témoignaient le désir, toutes facilités devraient leur être données à ce sujet.
Le corps enveloppé dans un linceul, qui consiste en une cotonnade blanche quelconque assez large pour entourer complètement le défunt, est ensuite transporté au lieu d'inhumation sur une civière [qui] doit être portée à bout de bras par des coreligionnaires. La mise dans un cercueil est absolument interdite.
La cérémonie, qui accompagne les funérailles, ne peut être dirigée que par un musulman, en ce qui concerne le rite religieux, car lui seul a qualité pour dire les prières. Il conviendra donc d'en charger le ou les camarades du défunt tout en rendant, bien entendu, les honneurs militaires en usage.
En cas d'absence de tout musulman, les honneurs militaires seuls seront accordés et on devra s'abstenir de toute cérémonie ayant un caractère religieux, comme je l'ai prescrit par dépêche n° 4695-9/11 précitée.
La tombe doit être creusée avec une orientation sud-ouest - nord-est, de façon que, le corps étant placé du côté droit, le visage soit tourné dans la direction de La Mecque.
Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s'y conformer.
Enfin, il serait désirable que, par analogie avec ce qui se fait pour les chrétiens, dont la tombe est habituellement surmontée d'une croix, les tombes des militaires musulmans fussent marquées au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le modèle est ci-joint, et qui seront placées : l'une au-dessus de l'endroit où repose la tête, portant l'inscription en arabe (conforme au modèle) qu'il sera facile de faire recopier et le nom du défunt en français ; l'autre, sans inscription, à l'emplacement des pieds.
Ce souvenir que nous devons à nos soldats musulmans morts pour la France est facilement réalisable.
Vous voudrez bien communiquer ces instructions aux médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires, ainsi qu'aux commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts des troupes d'Afrique placés sous votre commandement, en leur recommandant de s'y conformer dans toute la mesure du possible.

Archives de Paris et de la Seine


ceci est la tombe du rappelé à Dieu

La stèle de tête de la tombe musulmane de 1914, dessinée par les militaires, était constituée d'une planche verticale d'environ soixante centimètres de largeur, couronnée d'une découpe en forme d'arc outrepassé (en fer à cheval) sur laquelle est consignée en graphie arabe la formule épitaphe anonyme : «hadhâ qabr al-mahrûm» (ceci est la tombe du rappelé à Dieu), que devait compléter la mention du nom ; le tout est surmonté d'un croissant et d'une étoile .

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hadhâ qabr al-mahrûm

(ceci est la tombe du rappelé à Dieu)


st_le_endroit_envers
"modèle des stèles édifiées sur les tombes des militaires
indigènes musulmans tués à l'ennemi"

(Centre des archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)


Les preuves existent de l'utilisation de ces stèles durant le conflit. Mais les inhumations initiales, situées à proximité du front, ont souvent été déplacées du fait des bombardements. La dimension des stèles pouvait ne pas respecter celles du modèle dessiné par le service de Santé des armées et être à la fois plus haute et plus étroite.

tombes_Talus_Saint_Prix
carte postale montrant, à Talus-Saint-Prix (Marne), des «tombes de tirailleurs algériens»
décédés lors des combats des 8 et 9 septembre 1914. En réalité, il est plus probable
qu'il s'agisse de combattants marocains. Dans un même enclos, les stèles musulmanes
sont dressées à côté de tombes chrétiennes surmontées d'une croix.

Diapositive1
carte postale ancienne, légende en langue allemande
:
Marokkanergräber bei Missy

À l'arrière du front, elles ont servi dès 1915 dans les espaces musulmans des cimetières parisiens, à Bagneux, à Pantin, à Ivry et à Nogent-sur-Marne. Dans cette localité, fut édifiée, au cœur du Jardin colonial qui abritait alors un hôpital militaire, la mosquée de bois desservie par les imams du «camp retranché» de Paris.

En janvier 1916, le directeur du Jardin colonial, Prudhomme, fait parvenir à divers administrations un dossier de photos des inhumations musulmanes. Une mise en scène accompagne les clichés destinée à prouver l'intérêt que les musulmans mobilisés en France pouvait porter à ces tombes marquant leur confession : on y a fait figurer des combattants musulmans décorés et/ou blessés.

tombe_musulmane_1916_Miliani_Ahmed
cimetière musulman de Pantin, tombe du soldat de 2e classe,
Ahmed Meliani, du 2e Régiment de Tirailleurs Algériens,
décédé le 20 juin 1915. La stèle est haute.

(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)

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cimetière musulman de Bagneux, tombes de tirailleurs algériens, marocains,
et de travailleurs indigènes décédés en janvier et mars 1915. La stèle est basse.

(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence
)

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cimetière musulman d'Ivry, tombes musulmanes datant de 1915.
La découpe des stèles n'est pas toujours la même. On distingue au dos de
la plus grande la mention «stèle des Amitiés Musulmanes».
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)

Ces pratiques inhumatoires du temps de guerre ont été poursuivies à partir de 1919 et dans les années ultérieures au sein des nécropoles nationales ou dans des cimetières communaux. Signalons la construction, dans le cimetière de Nogent-sur-Marne, d'une kouba destinée à honorer les soldats musulmans qui décédaient au cours de leur séjour dans les hôpitaux. Cet édifice fut inauguré le 16 juillet 1919.

Michel Renard ©



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