mardi 31 octobre 2006

la succession de Si Kaddour ben Ghabrit en 1954



- Si Kaddour ben Ghabrit meurt le 30 juin 1954 à Paris


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épitaphe inscrite au-dessus de la tombe de Benghabrit à la Mosquée de Paris
© Michel Renard

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samedi 28 octobre 2006

"Intelligences de l'islam" : critique du livre Histoire de l'islam et des musulmans en France (Henri Tincq)

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Critique

Intelligences de l'islam

Henri TINCQ


Le Monde des livres, 19 octobre 2006

Des effigies du pape que l'on piétine ou l'on brûle. Des artistes que l'on censure ou qui s'autocensurent. DesPakistan_Peshawar_Manif_Caricatures_17fevrier2006_1 hommes que l'on tue ou qui se tuent. L'islam est un volcan en perpétuelle éruption. Le travail d'investigation et d'apprivoisement mutuel viendra-t-il un jour à bout de l'ignorance et des extrémismes ? C'est l'espoir qu'expriment les auteurs d'une nouvelle vague d'ouvrages sur l'islam, la plus grosse depuis les lendemains du 11-Septembre.

Avec, au-dessus de la pile, le volume de 1200 pages dirigé par Mohamed Arkoun, professeur émérite à la Sorbonne, préfacé par Jacques Le Goff, auquel ont participé soixante-dix historiens et chercheurs. C'est la boîte à outils que l'on n'osait plus espérer pour rectifier les images et les stéréotypes, replacer le fait islamique dans le long cours pour mieux le comprendre dans son actualité, mesurer les phénomènes d'attraction et de répulsion qui se jouent, depuis treize siècles, entre la religion de Mahomet et un pays, la France, un continent, l'Europe, qui n'ont jamais aussi bien forgé leur identité que dans l'affrontement à l'Autre. Un autre qui fut souvent le musulman.

On est ici dans l'histoire du "long temps" et la comparaison avec Braudel n'est pas déplacée. Les bibliothèques croulent sous les études partielles qui, des invasions arabes à celle des Turcs, des croisades aux guerres coloniales, des Lumières à l'expédition égyptienne de Bonaparte et aux "orientalismes", ont forgé une image souvent faussée ou bonapartetronquée de l'islam. Mais jamais personne n'avait songé à en faire une synthèse. Comme dit Jean Mouttapa, éditeur et père du projet, la France n'a que des "mémoires particulières" de l'islam, celles que restituent les empoignades sur l'immigration ou, à l'occasion, un film comme Indigènes, ou les polémiques sur la torture en Algérie ou les "bienfaits" de la colonisation.

Ce volume comble un vide sur un impensé bien français. Il vise, non les savants, mais les éducateurs, professeurs de lycée ou acteurs de terrain. Tous les chercheurs pressentis - des médiévistes comme Philippe Sénac ou Jean Flori, aux modernes comme Gilles Veinstein, Henry Laurens, Michel Renard, Benjamin Stora et tant d'autres - ont accepté de participer à cette oeuvre citoyenne, qui n'est pas d'abord une histoire événementielle, mais une histoire d'imaginaires collectifs, une histoire de regards portés sur l'Autre.

Ces siècles de rapports entre la France et les sociétés musulmanes relèvent de la "mytho-histoire", commeMartelPoitiers dit Mohamed Arkoun. Ils sont traversés de mythes entretenus par la France chrétienne, ou la France républicaine et coloniale, ou parfois les deux ensemble, comme pour le mythe de la "bataille de Poitiers", dont la démesure est inversement proportionnelle à la faiblesse des documents historiques sur cet épisode de razzia qui a fait de Charles Martel un sauveur de la chrétienté !


SYSTÈMES D'EXCLUSION MUTUELLE
Les dés sont pipés dès le Moyen Age par les chroniqueurs des guerres chrétiennes contre les "Sarrasins" (désignation ethnique - dérivé de Sarah, femme d'Abraham - pour une religion alors inconnue) ou des courses barbaresques contre les Etats européens. Au XIIe siècle, Guibert de Nogent fait de Mahomet "un pseudo-prophète épileptique et un Antéchrist". Relus aujourd'hui, les récits de la vie du Prophète dans les chroniques latines et byzantines - "charlatan" "hérésiarque", "faux prophète polygame et débauché" - rendraient bien pâles les caricatures danoises !

La propagande des croisés contre les "infidèles" accélère la diabolisation. Sur fond de guerre sainte et de djihad, deux systèmes "théologico-militaires" d'exclusion mutuelle se mettent en place. On fait de l'islam SoldTurcune religion païenne et idolâtre, soit un retournement radical de la critique faite au christianisme (religion trinitaire donc polythéiste) par l'islam. Après la prise de Constantinople (1453), le Turc remplace le Sarrasin dans l'imaginaire, mais le fil rouge demeure. La religion de Mahomet est instrumentalisée pour servir de repoussoir à tous les jeux de pouvoir qui se livrent en Europe et sur les rives de la Méditerranée.

Au XIIe siècle, le Coran avait été traduit pour la première fois en latin par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, mais c'était pour faciliter le travail de réfutation. Plus tard, à une époque où les "turqueries" renforcent la fiction d'un islam despotique et sensuel, Voltaire détourne dans son Mahomet l'image du prophète pour "dénoncer l'Infâme" - le fanatisme religieux -, faute de pouvoir s'en prendre à l'Eglise. Rousseau voit au contraire dans les moeurs ottomanes plus de sagesse que dans les régimes chrétiens. L'instrumentalisation se poursuivra, contre leur gré, jusque chez les orientalistes à des fins d'affichage de la supériorité de la civilisation européenne, justifiant par là les guerres coloniales et l'occupation qui précéda les indépendances.

On ne fera qu'un reproche à cet éminent travail. La périodisation retenue - Moyen Age, Renaissance, temps modernes, Lumières, etc. - obéit à un découpage européen et non musulman. L'islam connaît un "parcours inversé", comme dit Mohamed Arkoun. Son "âge classique" - qui va du VIIIe au XIIIe siècle - est celui de la montée en force de la pensée arabe, de découvertes scientifiques et philosophiques (Averroès) qui profitent à l'intelligence européenne, à la Sorbonne, à Oxford, à Bologne, etc. Cet âge d'or s'écroule et commence alors pour l'islam une longue période de régression intellectuelle et politique qui, sauf les humiliations des guerres coloniales, n'est pas traitée pour elle-même dans cet ouvrage. Arkoun admet qu'il y a une faille de la science historique sur ce décrochage de l'islam par rapport à l'Europe, qui explique bien des affrontements d'aujourd'hui.

Devant un dossier souvent accablant, un travail de mémoire et de conscience critiques est exigé de la France. Mais on peut légitimement se demander si l'islam sera un jour capable de faire ce même travail d'introspection historique sur ses propres stéréotypes concernant la France et l'Occident.

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Henri Tincq

 

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6650567HISTOIRE DE L'ISLAM ET DES MUSULMANS EN FRANCE
DU MOYEN-AGE À NOS JOURS
,
sous la direction de Mohammed Arkoun,
préface de Jacques Le Goff, Albin Michel, 1 220 p., 49 €.





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