lundi 6 mai 2019

le cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite (Cannes) : sommaire

 

alignement tombes entrée princ
alignement des tombes à partir de l'entrée principale
décembre 2004 © Michel Renard

 

 

le cimetière musulman

de l'île Sainte-Marguerite (Cannes)

 

aquarelle île Sainte-Marguerite jpg
aquarelle, Michel Breton

 

Sommaire des articles consacrés au cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite

et à ses sépultures (XIXe siècle)

 

  • Nouvelle enquête de terrain sur l'île Sainte-Marguerite, avril 2005 (Michel Renard)

 

  • Les prisonniers arabes de l'île Sainte-Marguerite et le cimetière musulman, Michel Renard

 

Chemin et végétation 1
chemin et végétation de l'île Sainte-Marguerite
décembre 2004 © Michel Renard

 

 

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samedi 4 mai 2019

l'île Sainte-Marguerite, un épisode oublié de l'histoire coloniale

Buttura, Prisonniers musulmans à l'île Sainte-Marguerite
Ernest Buttura, Prisonniers musulmans à l'île Sainte-Marguerite, prob. 1880

 

l'île Sainte-Marguerite,

un épisode oublié de l'histoire coloniale

Michel RENARD (2013)

 

L’île Sainte-Marguerite, aujourd’hui ? À quinze minutes de Cannes en bateau. Une végétation aux noms magiques : pins d’Alep, chênes verts, lentisques, eucalyptus, cyprès… L’ancien fort royal, le sémaphore, le Musée de la Mer, réservent quelques heures de visites et de randonnées aux touristes plus ou moins intéressés par les aspects historiques, mais fascinés par cet écrin préservé ; et des stages de formation à des adultes et à des adolescents qui dorment en dortoirs, installés sur le sol de pierre de bâtiments-casernes, vestiges d’une époque révolue…

cellules
façade des cellules du fort de l'île Sainte-Marguerite ©

Mais qui se souvient que, par-delà le Masque de Fer (1687-1698), les pasteurs protestants après la révocation de l’édit de Nantes (1685) et le général Bazaine quelques mois de 1873-1874, plusieurs centaines de détenus algériens ont erré dans les froides cellules du fort, arpenté les allées de cette île pendant des années sans espoir d’en échapper ?  Sans espoir ? Les archives livrent pourtant le cas d’une évasion. Le prisonnier Mohamed ben Guezouaou, arrivé le 3 octobre 1849, noté comme négociant de son état dans la province d’Alger, appartenant à la tribu des Aghouass.

Les Européens qui auraient pu témoigner des conditions d'internement de ces musulmans, ont fréquenté l'île Sainte-Marguerite quand il n'y en avait pas : Mérimée (octobre 1834) et Victor Hugo (fin de l'été 1839) ont visité l'île avant la présence de prisonniers algériens, Maupassant (1884) peu après. Mais ici le roman n'a donc pu produire d'aveux. Quant au séjour de Bazaine, il coïncide apparemment avec une absence de détenus arabes.

Il ne reste donc que l’ethnographie de terrain et les archives pour en savoir davantage : les archives conservées à Aix-en-Provence (ANOM) ou les fonds déposés aux Archives départementales à Nice. Divers ouvrages ont évoqué ces prisonniers arabes. Le plus récent, Cannes, l’amour azur, de Richard Chambon (2011) fournit quelques chiffres corrects mais incomplets. Le livre de Jean-Jacques Antier, Les grandes heures des îles de Lérins (1975) est honnête mais comporte des lacunes sur l’importance quantitative des détenus. Par contre, le roman Aïcha de Benoît Ronsard (1995) avance un chiffre de «dix mille hommes, femmes et enfants arrêtés, presque par hasard, par le duc d'Aumale (…) déportés, oubliés, enterrés là…». Ce n’est pas exact.

 

Des archives prolifiques et les raisons de cette déportation

La population carcérale algérienne présente sur Saint-Marguerite fut la plus nombreuse sur une durée de plus quarante ans, avec des éclipses cependant. Et il y a une certaine injustice à ne pas le savoir suffisamment ni à en faire référence en ces temps inflationnistes de mémoires.

Les archives ont été d’abord été exploitées par le savant et regretté Xavier Yacono dans son article «Les premiers prisonniers de l'île Sainte-Marguerite», Revue d'histoire maghrébine, 1974, p. 39-61. Les fonds qu’il a en partie consultés sont profus en informations.

Quand, après ce pionnier, je m’y suis plongé à mon tour, j’ai découvert des dizaines de cartons d’archives contenant des centaines de pièces diverses. On peut consulter des registres nominatifs de départs vers Sainte-Marguerite ou des états nominatifs des prisonniers arabes présents sur l’île, des états d‘effectifs faisant le point sur les arrivées, les décès, les élargissements. On lit avec une certaine émotion des indications telle que : «enfant à la mamelle»…

On peut compulser différents rapports entre ministères, par exemple celui de la Guerre, des Colonies et du Gouvernement général d’Alger. On peut suivre les diagnostics et observations des médecins ayant séjourné sur l’île comme le docteur Warnier à l’été 1843, ou le docteur Bukojemski en 1845, qui y resta quatre mois et demi. Ce que notait le docteur Bukojemski, ce qui l’intéresse, c’est que ces Arabes :

«sont nés dans une autre partie du monde, leur religion, leurs mœurs, leurs habitudes, toute leur éducation physique et morale jusqu'à leur langue et leurs habits qui diffèrent essentiellement de ceux des Européens, et l'influence morale, de l'exil sur ces hommes».

Cette cassure géographique et cette désagrégation des prisonniers ont été délibérées : elles entrent dans les buts de guerre des conquérants. L’aspect principal est d’ordre psychologique : la rupture brutale avec l’Algérie, avec la famille et les traditions, l’isolement relationnel. Le docteur Warnier, en 1843, énonce, lucidement :

«Les événements militaires accomplis depuis trois ans en Algérie, ont prouvé qu'il ne suffisait pas de vaincre les Indigènes, de brûler leurs moissons, d'anéantir leurs troupeaux par d'immenses razzias, pour soumettre des populations aussi nomades et leur faire accepter notre domination. (…) convaincu de cette vérité, [Bugeaud] comprit qu'un élément de conquête devait être ajouté à tous ceux qu'il a si habilement employés, et propose au gouvernement la déportation en masse comme moyen final, pour les tribus qui dans les provinces forment des centres politiques, qui soumises aujourd'hui, sont demain révoltées, et avec lesquelles il n'y aura de repos qu'après les avoir expulsées du pays soumis ou à soumettre».

île Sainte-Marguerite, Giletta (1)
prisonniers arabes sur l'île Sainte-Marguerite, 1881-1882

 

Combien de détenus sur cette île de Lérins ?

Il est difficile de parvenir à un total exact. Mais les archives livrent des données statistiques sur l’ampleur des déportations. Un rapport du Génie de Toulon révèle qu’une première installation avait eu lieu dès 1837 dans le fort qu’on avait entouré d’un palissadement.

En 1843, le docteur Warnier note que : «Le fort de l'Île Sainte-Marguerite est depuis trois ans le lieu unique de dépôt de tous les prisonniers arabes déportés en France».

D’après les relevés de l’historien Yacono, en août 1841, on compte trois prisonniers, puis neuf autres ; en 1842-1843, il y en 80. Mais 43 sont libérés avant juin 1843.

D’après les archives que j’ai examinées, la smala d’Abd el-Kader, arrivée le 26 juin 1843, se chiffre à 290 personnes. L’Émir n’y figure pas. En septembre 1843, il y aurait un total de 530 détenus. On conçoit qu’à partir de ce moment, il est impossible de confiner tout le monde dans le fort. En août 1845, on redescend à 288. En septembre 1846, 747. En avril 1847, je crois que le maximum est atteint avec 843 incarcérés… ! Ceux-ci ont accès à certains secteurs de l’île.

contrôle nominatif, 1er oct 1847
contrôle nominatif des prisonniers arabes,
dépôt de l'île Sainte-Marguerite, 1er octobre 1847

Entre 1859 et 1868, on note une absence d’Algériens sur l’île qui fait face à Cannes. Le dépôt a été transféré à Corte en Corse. Mais en 1868, le ministère de l’Intérieur veut récupérer Corte pour y installer les convalescents des établissements agricoles de la Corse. Les Arabes retournent donc sur la plus grande île de Lérins.

L’histoire coloniale, entre-temps, se mêle alors au sort des entreprises militaires de Napoléon III. De nombreux convalescents de la guerre de Crimée sont installés dans un hôpital temporaire sur l’île en 1856. Trente y meurent et sont inhumés au cimetière d’Orient. Puis six cents prisonniers autrichiens sont internés au fort au cours des guerres d’Italie.

Les déportations d’Algériens recommencent en 1868 avec les condamnés de la révolte orientale de la Kabylie en 1864. Et parmi les mille condamnés de 1871, 250 sont affectés à Sainte-Marguerite en octobre 1871. Les archives indiquent la présence de détenus jusqu’au début des années 1880. Peut-être des prisonniers Khroumirs après la campagne de Tunisie en 1881.

Arabes prisonniers, 1840-1850
Arabes prisonniers à l'île Sainte-Marguerite, 1840-1850, AD 06

 

Détails sur les conditions de vie des prisonniers arabes sur l’île

Reclus dans un premier temps dans les cellules froides de la forteresse, les réprouvés, ayant dû traverser la Méditerranée pour subir leur peine, purent se déplacer dans les allées de l’île et même se baigner ; ce qui choqua une partie des Cannois qui voyaient, dit-on, leurs corps nus… Des lettres de protestation pour outrage à la pudeur ont été retrouvées, datant de 1882 (AM Cannes, 4J4).

La nourriture était frugale. On leur dispensait du couscoussou – comme on disait.

Les maladies ne les ont pas épargnés : fièvres, céphalines, affection pulmonaire, affection des viscères, nostalgie et hypocondrie, exostoses du système osseux. Mais encore des cas de gale, d’hémoptysie, de dysenterie, etc. L’hospice-hôpital de Cannes leur dispensait parfois des soins (AM Cannes, 3Q15).

Enfin, les décès étaient traités en observance des rites musulmans. L’intendant militaire Baron rapporte le 8 août 1845 que :

«Les inhumations se font par les arabes et suivant leurs cérémonies : les 10 francs alloués sont employés à acheter le calicot qui sert d'enveloppe au corps. Ils recouvrent la fosse de morceaux de bois et de terre glaise, et y jettent quelquefois de l'essence de rose».

Une question reste encore posée : une stèle du cimetière musulman de l’île porte cette dédicace : «à nos frères musulmans morts pour la France». Elle n’est pas datée, et sans aucune indication de propriété. Bien évidemment les prisonniers musulmans inhumés sur l’île ne sont pas morts pour la France, mais sont bien des contestataires de la conquête et de l’ancien ordre colonial.

Cela semblerait résulter d’une confusion avec des engagements militaires pour la France de population d’origine arabe, postérieurement à la période qui nous occupe, au XXe  siècle.

inscription stèle, 28 avril 2005
«à nos frères musulmans morts pour la France» ©

 

Michel Renard
publié dans Un siècle de vie cannoise, 1850-1950,
archives municipales de Cannes, éditeur : Ville de Cannes,
2014, p. 118-121.

 

entrée cimetière musulman, 28 avril 2005
entrée du cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite, 28 avril 2005 ©

 

 

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