islam en France, 1830-1962

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lundi 19 février 2007

Mosquée de Fréjus (1930)

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© Michel Renard



Mosquée de Fréjus dans le Var

camp militaire de Caïs

Michel RENARD


En 1930 fut achevée la construction de la mosquée Missiri dans le camp de Fréjus (Var), réplique de la mosquée de Djenné au Mali. L'initiative en reviendrait au capitaine Abdel Kader Madenba, appuyé par le colonel Lame, commandant d'armes, selon un document des archives du Musée des troupes de Marine à Fréjus.

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mosquée de Fréjus, 28 avril 2005 © Michel Renard


Si la Mosquée de Paris fut édifiée en style hispano-mauresque, la construction de la "mosquée Missiri" dans le camp de Caïs à Fréjus (Var), est une réplique de la mosquée de Djenné au Mali. Le nom "missiri" provient de la langue bambara et signifie simplement "mosquée", mais a fini par être utilisé comme nom propre.

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L'ancienne mosquée de Djenné (Mali) vers 1906

C'est au XIIIe siècle que le souverain de cette cité saharienne, converti à l'islam, fit détruire son palais et édifier à la place une grande mosquée. Construite en banco, argile séchée, elle exige des restaurations régulières dues à la désagrégation par la pluie. Quand l'explorateur René Caillié (1799-1838) la visita en 1828, elle était livrée à des milliers d'hirondelles et en 1834 le chef musulman Sékou Ahmadou en fit bâtir une deuxième à proximité.
En avril 1893, le colonel français Archinard prit Djenné et trouva l'ancienne mosquée dans un état pitoyable. La restauration à l'identique fut, semble-t-il, souhaitée par le marabout Almamy Sonfo, ami de William Ponty, alors gouverneur du Soudan (actuel Mali). Sous le gouvernorat de Ponty (1904-1908), un financement de 18 000 francs fut obtenu, et les travaux durèrent de 1906 à 1907.

C'est ce monument qui servit de référence, en 1928, à l'édification de Fréjus où séjournait des milliers de soldats depuis que Galliéni y avait fait hiverner, dès 1915, les troupes venues de tout l’empire. L'initiative de la mosquée reviendrait au capitaine Abdel Kader Madenba, appuyé par le colonel Lame, commandant d'armes. Celui-ci dut défendre le projet contre les réticences :
«une mosquée, parce qu'elle évoque la pure essence de la doctrine coranique, présente, à certains esprits timorés, la coalition de l'Afrique entière, unie au Proche Orient, marchant contre l'Europe sous l'égide de l'Étendard vert».
En réalité, le raisonnement est d'abord "ethnico-culturel" et prend en compte l'importance numérique des soldats d'Afrique Noire dans les camps de Fréjus et les risques de laisser les Sénégalais «livrés à eux-mêmes, en dehors du temps consacré au service» c'est-à-dire «à des relations douteuses et à des habitudes d'intempérance auxquelles ils sont conviés par des mercantis indésirables».

Il faut donc : «Donner au tirailleur noir l'illusion, la plus fidèle possible, de la matérialisation d'un cadre analogue à celui qu'il a quitté ; qu'il y retrouve, le soir, au cours de palabres interminables, les échos du "tam-tam" se répercutant contre les murs d'une construction familière, évocatrice de visions susceptibles d'adoucir la sensation d'isolement dont il est parfois atteint, le placer, en quelque sorte, dans une ambiance natale. (…) Le choix du modèle de la construction-type ne procédait pas d'une conception de nature confessionnelle [c'est moi qui souligne, MR] ; cependant comme il s'agit d'un monument de caractère religieux, il est évident que les musulmans qui existent parmi les Noirs, ou les Comoriens, pourront se livrer, s'ils le désirent, à l'accomplissement des rites de leur culte».


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mosquée de Fréjus, 28 avril 2005 © Michel Renard


De toutes les façons, l'édifice ne se prête pas à un exercice régulier de la pratique religieuse puisqu'il est ouvert à l'intérieur, ne comportant pas de toiture. Mais il existe dans les archives du Sirpa-Ecpa quelques clichés photographiques montrant des soldats en prière devant la Missiri de Fréjus.

Le journal l'Illustration consacra un article, le 2 juin 1928, à l'entreprise des officiers de Tirailleurs sénégalais :
«La future mosquée, de cette couleur rouge, sombre et vive à la fois, qu'avait le Pavillon de l'Afrique occidentale française aux Arts décoratifs, sera faite en agglomérés et en ciment. Ce sera une œuvre collective où chacun apportera sa part. Déjà, le maire de Fréjus a offert une partie des matériaux (sable et pierres) pour rien ; d'autre part, l'aviation maritime s'est chargée des transports ; enfin, la main d'œuvre, abondante et gratuite, sera assurée par la garnison et les coloniaux de là bas. Cependant, les frais demeurent encore considérables. Il faut prévoir, nous écrit le lieutenant-colonel J. Ferrandi, secrétaire général de "La France militaire", une dépense d'environ, 50 000 francs».

Le style de la Missiri de Fréjus est donc semblable au modèle africain, avec ses tours d'angle aux pinacles coniques et ses pointes implantées dans les murs et servant d'échafaudage lors des travaux d'enduisage. Mais le bâtiment est en béton et peint en ocre rouge pour rappeler la teinte du pisé. Il n'a aujourd'hui aucun usage cultuel, est classé monument historique depuis 1987, propriété du ministère de la Défense et placé sous la garde du musée des Troupes de Marine de Fréjus.

Michel Renard
(extrait du livre Histoire de l'islam et des musulmans en France
du Moyen Âge à nos jours
, Albin Michel, 2006)


images anciennes

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mosquée de Fréjus, carte postale écrite en 1955


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images récentes

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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard


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© Michel Renard



- reportage du 28 avril 2005, avec mes remerciements au lieutenant-colonel Champeaux, conservateur du Musée des Troupes de Marine

- liens vers le Musée des Troupes de Marine de Fréjus (pas de site officiel)


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vendredi 16 février 2007

Les Nord-Africains aux côtés du peuple français (1944)

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Les Nord-Africains aux côtés

du peuple français


Aucune investigation d'ampleur n'a encore été effectuée sur la place que les Nord-Africains musulmans prirent à la Résistance et aux combats de la Libération en métropole. Les références sont plutôt rares, et donc capitales mais le plus souvent difficiles à croiser. Il existe des indices réels qui sont négligés et, à l'inverse, des faits d'armes probablement imaginés... J'y reviendrai prochainement.

Un document

L'hebdomadaire Liberté, publié à Alger par le Parti communiste algérien, a fait paraître, le 19 octobre 1944, un article intitulé "Les Nord-Africains aux côtés du peuple français" et sous-titré "Les faits d'armes des Musulmans dans les combats de la capitale". Il est signé : Rabah ADJOUD, membre du bureau de la région Paris-Ville du Parti communiste. Son intérêt réside dans la précision factuelle. Mais l'historien souhaiterait pouvoir vérifier. D'autant qu'une formule comme celle-ci "tous les Nord-Africains se présentèrent en masse dans les bureaux des F.F.I.", relève plus de la rhétorique que de la positivité historique. Voici les principaux extraits de cet article.

Michel Renard


- Nous eûmes notre journal "El Hayat" qui tirait à 5000 ex. (...)
Des sections de Nord-Africains étaient créées un peu partout à Paris et en banlieue et se préparaient dans la lutte à unir nos deux peuples qu'une bande d'exploiteurs a toujours essayé de diviser. Nous prîmes une part active à toutes les manifestations décidées par le Parti pour préparer les masses à l'insurrection. C'est ainsi que rue Nationale dans le 13e, place Maubert dans le 5e, Belleville dans le 20e, rue du Commerce dans le 15e, rue du Croissant en l'honneur de Jaurès, etc. nous étions présents pour manifester notre haine contre les traitres de Vichy et contre les boches. (...)
(...) tous les Nord-Africains se présentèrent en masse dans les bureaux des F.F.I. installés un peu partout dans les quartiers de Paris (...)
Leurs faits d'armes ne se comptent pas : c'est le lieutenant F.F.I. Abd el-Kader, d'Oran qui tua, boulevard de la Gare, 3 Allemands avec un revolver de 6 mm 35, et en fit prisonnier deux.
C'est le F.F.I. Labèche, de Fort-National, qui avec son groupe récupéra 3 side-cars allemands et 2 camionnettes de munitions.
C'est le lieutenant F.F.I. Amrouche fils, 20 ans, de Sétif, qui, après dix citations reçues dans les F.T.P.F. du maquis, reçut une autre citation du maire de Montrouge pour avoir fait à lui seul 7 prisonniers allemands.
C'est le sergent Bourache qui, actuellement lieutenant F.F.I., mit son expérience à la disposition des policiers patriotes de la Préfecture de police et qui par suite de toutes ses actions d'éclat a été surnommé "le vainqueur de la cité".
C'est la section du 15e avec, à sa tête le camarade Mesbah, qui la première, prit la mairie du 15e pour la remettre entre les mains des patriotes.
C'est notre camarade Fayet Chabanne qui, le premier, est entré à l'École militaire par suite de l'assaut exécuté à la grenade contre les boches qui l'occupaient.
Quatre camarades sont tombés boulevard Diderot par suite de l'assaut donné à la gare de Lyon où les Allemands s'étaient retranchés.
Le peuple de Partis reconnaissant se recueille pieusement et dépose encore des fleurs à l'endroit où ils sont tombés. Gloire à tous ces héros, ils ont scellé dans le sang la fraternité qui existe et qui existera toujours entre le peuple français et le peuple nord-africain.

article du journal Liberté (hebdomadaire), Alger, jeudi 19 octobre 1944
signé : Rabah ADJOUD, membre du bureau de la région Paris-Ville
du Parti communiste
Centre des archives d'Outre-Mer, ALG - GGA - 7 CAB/58


_______________________________________________________


témoignage
reçu par courriel le 2 novembre 2007


Bonjour,
Je me présente, Karim ADJOUD, fils du neveu de Rabah ADJOUD, j'ai appris effectivement par ma tante Juliette ADJOUD, son appartenance au Parti Communiste de l'époque, sa participation à la libération au titre de lieutenant FFI et une proposition de poste de député qu'il a refusé car trop précoce à son goût.
Merci de parler de ces Français d'origines Nord-Africaines qui ont contribué à la libération et la reconstruction du pays au lendemain de la guerre...
Sincères salutations.
Karim ADJOUD


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samedi 10 février 2007

Si Kaddour ben Ghabrit : biographie

SKBG__isol__



Si Kaddour ben Ghabrit : biographie

et dossier iconographique


le_sultan_et_ses_vizirs
Si Kaddour ben Ghabrit est le premier à gauche


Si Kaddour ben Ghabrit (1868-1954), un algérien entré au service de l'administration du protectorat au Maroc en 1892 et agent diplomatique français de grande envergure, a dirigé la Mosquée de Paris de 1920 à 1954, en tant que président de la Société des Habous des Lieux saints de l'islam fondée en février 1917.


une mise au point biographique

Kaddour ben Ghabrit n'est pas né en 1873, comme on le voit écrit parfois jusque sur le site de la Mosquée de Paris, mais en 1868 (à Sidi bel-Abbès en Algérie). Ses services en Algérie comme interprète et adel débutent en juillet 1887 : il aurait alors eu 14 ans (…!) si sa date de naissance avait été 1873.

Par ailleurs, il n'est pas seulement entré "facilement dans l'administration marocaine" comme le prétend également le site de la Mosquée de Paris, mais surtout dans l'administration française. Sa carrière auprès des organismes sultaniens, où il fut conseiller de législation musulmane, puis interprète général du gouvernement chérifien, se termine à la fin de l'année 1892. À cette date - il a vingt-quatre ans - il devient interprète-auxiliaire à la Légation de France à Tanger et entre ainsi officiellement dans les cadres du ministère des Affaires étrangères français.

(à suivre)


dossier iconographique

1) naissance

Sidi_Bel_Abb_s_rue_Lord_Byron_photo_Geiser
Sidi Bel-Abbès, commune de naissance de Si Kaddour ben Ghabrit

Sidi_Bel_Abb_s_quartier_arabe_rue
Sidi Bel-Abbès, une rue du quartier arabe (ici, au début du XXe siècle ?)


Sidi_Bel_Abb_s_mosqu_e_photo_Geiser
Sidi Bel-Abbès, mosquée (début du XXe s. ?)


2) à la Légation de France à Tanger

l_gation_France___Tanger
le bâtiment de la Légation de France à Tanger, probablement au début
du XXe siècle ; Si Kaddour ben Ghabrit y travailla

L_gation_de_France___Tanger
Légation de France à Tanger (avant 1911)

vu_de_la_l_gation_Fra_Tanger__1_
Tanger vu de la terrasse de la légation de France, Henri Duveyrier, 1885 (source)

vu_l_gation_Fra_Tanger__2_
Tanger vu de la dunette sur la terrasse de la légation de France, Duveyrier, 1885 (source)

rue_ancienne_l_gation_Fra_Tanger_1934
Tanger, rue de l'ancienne Légation de France,
carte éditée en 1934


3) auprès du sultan du Maroc

SKBG_et_le_sultan___Vichy
à Vichy, ville thermale de l'Allier, Si Kaddour (à d.) et le sultan Moulay Hafid

SKBG___Vichy__1_
à Vichy, Si Kaddour ben Ghabrit à droite ;
on se demanderait presque qui est le personnage le plus important...


SKBG___Vichy__2_
à Vichy, Si Kaddour ben Ghabrit à droite

SKBG___Vichy__3_
ben Ghabrit en 1911

SKBG___Vichy__4_
ben Ghabrit, derrière le sultan, s'apprête à descendre

SKBG___Vichy__5_
tout à fait à gauche, ben Ghabrit

Moulay_Hafid_en_promenade_avec_SKBG
le sultan Moulay Hafid au volant et debout à d., Si Kaddour ben Ghabrit

Moulay_Hafi_et_autorit_s_fran_aises
Si Kaddour ben Ghabrit est debout, deuxième à partir de la droite (1911 ?)

Moulay_Hafid_h_pital_militaire
Si Kaddour ben Ghabrit est au centre, traduisant pour Moulay Hafid (1911 ?)


Moulay_Hafid_cour_h_pital_militaire
Si Kaddour ben Ghabrit est au centre, à la gauche du sultan (1911 ?)

Moulay_Hafid_visitant_les_quais
Si Kaddour ben Ghabrit est à gauche de la photo et le sultan au centre (1911 ?)

Moulay_Hafid_descendant_du_train
Si Kaddour ben Ghabrit est le premier en partant de la droite (visage de face)

Moulay_Hafid_ex_Sultan
Si Kaddour ben Ghabrit, à gauche (après 1912)


4) construction de la Mosquée de Paris, 1922-1926

1922_pose_premi_re_pierre
22 mars 1922, cérémonie d'orientation de la mosquée, en présence de Si
Kaddour Ben Ghabrit, Ababou (chambellan du sultan) et Ben Sayah (astronome à Fès) ;
le gouvernement français était représenté par Maurice Colrat ; ici, on ne voit pas
la petite table de bois sur laquelle fut posée la boussole (la source indique par
erreur qu'il s'agit de la pose de la première pierre : celle-ci eut lieu
le 19 octobre 1922 en présence de Lyautey)


__l__lys_e_en_juillet_1926
réception à l'Élysée en juillet 1926 : de g. à d., Aristide Briand,
Gaston Doumergue, président de la République, Si Kaddour ben Ghabrit,
le sultan Moulay Youssef et Édouard Herriot
(source : Mae, fonds iconographique, coll. A. Briand)

31_juillet_1926___Ch_lons_sur_Sa_ne
la délégation accompagnant le sultan Moulay Youssef, à Châlons-sur-Saône,
le 15 juillet 1926 ; Si Kaddour ben Ghabrit est le premier à gauche



Mouley_youssef__Lyautey_et_SKBG
le sultan Moulay Youssef, Lyautey et, derrière lui debout,
Si Kaddour ben Ghabrit à la mosquée de Paris, en 1926


5) Mosquée de Paris, 1926-1940

SKBG_min
Si Kaddour Benghabrit, ministre plénipotentiaire makhzène
Kitâb Aâyane al-Marhrib 'l-Akça, Le livre des Grands du Maroc,
Edmond et Marthe Gouvion, éd. Paul Geuthner, 1939


sultan_Mohammed_et_Doumergue___Marrakech
Gaston Doumergue, président de la République, se rendit au Maroc
du 14 au 24 octobre 1930 ; Si Kaddour ben Ghabrit est à droite sur la photo


SKBG_photo_de_groupe_ann_es_1930
années 1930...


SKBG_1934
1934


a_d_el_kebir_26_mars_1934
Aïd el-Kebir à la Mosquée de Paris, 26 mars 1934
(source)
à gauche, peut-être l'imam Ben Khalifat ; à la droite de Si Kaddour, Moulay Hafid,
ex-sultan du Maroc (qui meurt le 4 avril 1937)


fin_ramadan_23_novembre_1938
"la fin du Ramadan fêtée à la Mosquée de Paris, 23 novembre 1938" (source)


a_d_el_kebir_1938____
Aïd el-Kebir à la Mosquée de Paris, probablement 1938 (source)


SKBG_a_d_el_kebir_1939
célébration de l'Aïd el-Kebir à la Mosquée de Paris en 1939


SKBG___son_bureau
Si Kaddour ben Ghabrit à son bureau, années 1930...



6) période de l'Occupation, 1940-1944

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14 mars 1941, restitution de l'Hôpital franco-musulman par les autorités allemandes ;
ici, accueil de Si Kaddour ben Ghabritpar un responsable français (source site Ina)


SKBG_H_p_FM_14_mars_1941
14 mars 1941, restitution de l'Hôpital franco-musulman ; échange de salutations entre
Si Kaddour et le prince Ratibor, adjoint au commandant allemand de Paris (Ina)

 

7) dignitaire musulman à Paris

SKBG__1_
après la Seconde Guerre mondiale


SKBG__2_
dans le jardin de la Mosquée de Paris en entrant sous le porche qui conduit au patio


8) décès et obsèques de Si Kaddour ben Ghabrit

enterrement_SKBG
dans le patio d'honneur de la Mosquée de Paris
(merci à M.L. Belabbes qui m'a aimablement transmis cette photo en juin 2009)

Diapositive1
cérémonie devant le cercueil de Si Kaddour ben Ghabrit


9) sépulture de Si Kaddour ben Ghabrit

Tombe_SKBG_avec_pigeon___copie
Si Kaddour ben Ghabrit a été inhumé à la Mosquée de Paris ;
pierre tombale au fond du jardin par rapport à l'entrée principale
© Michel Renard


_pitaphe_SKBG_1___copie
épitaphe au-dessus de la sépulture de Si Kaddour ben Ghabrit © Michel Renard

 

- lien : Si Kaddour, par le docteur Henri Dubois-Roquebert, chirurgien particulier de Sa Majesté le roi du Maroc, de 1937 à 1971 

recherche et mise en édition : Michel Renard
* ce dossier est régulièrement pillé par de nombreux sites,
la moindre des corrections serait de mentionner la source


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mardi 30 janvier 2007

Voyageurs et écrivains égyptiens en France au XIXe siècle (Anouar Louca)

Diapositive1



Voyageurs et écrivains égyptiens

en France au XIXe siècle

un livre de Anouar Louca (1970)


Avant-propos
Introduction :
Voyageurs égyptiens en France avant le XIXe siècle
Panorama du sujet. Limites, objets, méthode

Première partie : les missions scolaires
I)     L'école égyptienne de Paris (1826-1835)
II)    Rifa'a At-Tahtawi (1801-1873)
III)   L'école militaire égyptienne (1844-1849)
IV)   Ali Mubarak (1824-1893)
V)    Les missions scolaires dans la seconde moitié du XIXe siècle
VI)   Résultats

Deuxième partie : journalistes libéraux
I)     L'Égypte Kédiviale et les journalistes bannis
II)    Adib Ishaq (1856-1885)
III)   Muhammad Abduh (1849-1905)
IV)   Abou Naddara (1839-1912)

Troisième partie : touristes lettrés
I)     L'Égypte aux Expositions Universelles de Paris (1867, 1878, 1889, 1900)
II)    Abdallah Fikri et ses Compagnons (1889)
III)   Les Voyages d'Ahmad Zaki (1892-1900)
IV)   Al-Bakri et Al-Muwaylihi (1889-1900)

Conclusions
Notes complémentaires
Essai de Bibliographie systématique : Généralités ; Bibliographie de l'introduction, de la première partie et des deuxième et troisième parties
Index des noms de personnes943g
Index des noms de lieux
Index bibliographiques
table des matières analytique


Anouar Louca (12 avril 1927 - 4 août 2003)

anouar_louca













- article de Fawziya Assaad dans al-Ahram (2003)

- les archives scientifiques de Anouar Louca (travaux préparatoires de ses publications, notes...) ont été déposées par sa veuve à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, département des manuscrits

- sur Rifâ'a at-Tahtâwî (1801-1874) : un article de Saïd Ismaïl Alî


42df748f0c7ff_Tahtawi
Rifâ'a at-Tahtâwî,
auteur de l'Or de Paris


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dimanche 21 janvier 2007

Mosquée de Paris : images d'un édifice

Minaret_vu_du_jardin



Mosquée de Paris : images d'un édifice


mosqu_e_paris_pochette
pochette de cartes postales, 1925 (?)



Msq_Paris_minaret_voiture
fin des années 1920 (1929 ?)
cliquer sur l'image pour l'agrandir


msq_Paris_grand_patio
grand patio et vasque centrale


petit_patio__Yvon_
galerie du jardin ; à droite porte donnant accès au grand patio


msq_vue_Daubenton
mosquée vue de la rue Daubenton


Msq_Paris
même photo que ci-dessus


msq_Paris_et_minaret
mosquée et minaret vus du square


Msq_Paris_d_but_ann_es_1930
la Mosquée de Paris au début des années 1930 (entrée dispensaire)


Paris_the_Mosque
entrée du salon de thé, du souk et du restaurant

msq_Paris_angle_dispensaire___voitures
mosquée vue sur l'entrée du dispensaire


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extrait des commentaires...

Merci de préciser que la première pierre a été pose par le Chambellan de sa Majeste Impériale le Sultan du Maroc puis inauguration à la fin des travaux par le Sultan en personne accompagné par le président de la République Doumergue.
La France a offert le terrain. La souscription publique lancée dans le monde musulman a surtout rencontré un large succès au Maroc d'où sont venus les 3/4 des fonds nécessaires à sa construction.

Posté par Axis7, jeudi 14 février 2008 à 16:10


...et réponse

Ce commentaire appelant à la précision... manque lui-même singulièrement de précision. De plus, en histoire, il faut citer ses références ou ses sources.

J'ai publié dans l'Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (p. 723-727), un récit des inaugurations de la Mosquée de Paris que je récapitule et précise ci-dessous :

- 22 mars 1922 : cérémonie d'orientation de la mosquée par la détermination géomagnétique de la qibla, en présence de Si Kaddour Ben Ghabrit, Ababou (chambellan du sultan) et Ben Sayah (astronome à Fès) ; le gouvernement français était représenté par Maurice Colrat ;

- 19 octobre 1922 : pose de la première pierre du mihrab, en présence des délégués des deux sultans du Maroc et de Constantinople, du maharadja de Kapurthala et de Farid Bey représentant le gouvernement kémaliste de la Turquie ; l'autorité française s'exprima en la présence du maréchal Lyautey qui eut l'élégance de ne pas porter lui-même le coup de piochette mais d'en confier le soin à un ministre marocain ;

- 15 juillet 1926 : inauguration de la mosquée en présence de Si Kaddour ben Ghabrit, du président de la République, Gaston Doumergue, et du sultan du Maroc, Moulay Youssef ;

- 16 juillet 1926 : inauguration de la salle des prières - cérémonie uniquement musulmane - en présence de Moulay Youssef et du cheikh algérien Ahmad al-‘Alâwî (confrérie ‘alâwiyya de Mostaganem) ;

- 12 août 1926 [ce fait ne figure pas dans le livre cité ci-dessus] : inauguration de la salle des conférences de l'Institut musulman de la Mosquée de Paris, en présence du Bey de Tunis, Sidi Mohamed el Habib ; Georges Leygues, ministre de la Marine représentait le gouvernement de la République.

Il ne faut donc pas chercher à tirer la couverture sur un seul pays. La plupart des pays musulmans ont participé à la consécration institutionnelle et religieuse de la Mosquée de Paris. En 1922, 1926 ou encore après.

Par ailleurs, je ne sais pas d'où vient cette affirmation que les trois quarts des fonds proviendraient du Maroc... La France a voté une subvention de 500 000 francs (loi promulguée le 19 août 1920 par le président de la République), la Ville de Paris a voté une subvention de 1 620 000 francs (15 juillet 1920) destinée à l'achat du terrain, et des fonds ont été levés dans les pays musulmans colonisés par la France. Pour quels montants ?

Le 22 mai 1925, à la séance de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes, Si Kaddour ben Ghabrit "expose l'état d'avancement des travaux de la Mosquée de Paris dont l'achèvement a été prévu pour le mois d'octobre prochain. Il indique [que] les souscriptions consenties par les Musulmans de nos possessions et pays de protectorat sont à peu près recouvrées. Ces souscriptions se sont élevées, en chiffres ronds, à 3 250 000 francs pour le Maroc, 3 500 000 pour l'Algérie, 692 000 francs pour la Tunisie, et 240 000 francs pour les autres colonies françaises" (archives du Ministère des Affaires étrangères, Levant, 1918-1940, Arabie-Hedjaz, volume 33 : Pèlerinage à la Mecque, 1922-1927).

Il n'y a donc pas de prépondérance marocaine dans le financement de la Mosquée de Paris. L'influence du Maroc s'est, par contre, exercée de manière décisive pour la conception architecturale et artistique.

Michel Renard
14 février 2008


Msq_Paris_vue_lat_rale
toit à bulbe octogonale et petits bulbes circulaires sur
le hammam, toit conique de la salle de prière et minaret



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samedi 20 janvier 2007

Hôpital du Jardin Colonial

Diapositive2
carte postale ancienne





l'hôpital du Jardin Colonial

de Nogent-sur-Marne


- C'est à la fin de l'année 1914, que la décision est prise d'utiliser les pavillons du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne pour accueillir des blessés.



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Ambulance coloniale à Nogent sur Marne ; photographie
tirée du livre Dans la Paix, Vie de Sœur Marie-Cléophas
(source)




cp000105
sortie d'une séance cinématographique (source)



cp000246
Nogent, Jardin colonial - M.Clementel ministre des colonies
et le chef de musique de la Garde Républicaine
(source)



Jardin_Colonial_Lyautey
Remise de décorations par le Général Lyautey
6 Mars 1916. "À l'hôpital Musulman du Jardin Colonial de
Nogent-sur-Marne le Général Lyautey
, Résident Général de France
au Maroc décore nos glorieux soldats d'Afrique".


Jardin_Colonial_lits_dehors





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vendredi 19 janvier 2007

au sujet du livre de Sadek Sellam (Alain Messaoudi)

Diapositive1




au sujet du livre de Sadek Sellam

une introduction subjective

mais vivante à la situation contemporaine

de l’islam en France

Alain MESSAOUDI



9782213628547MS. Sellam, La France et ses musulmans. Un siècle de politique
musulmane. 1895-2005
, Fayard, 2006, 392 p.

La parution de cet ouvrage chez un éditeur d’histoire générale à large diffusion témoigne d’un regain d’intérêt pour l’histoire de l’islam en France, regain qui s’inscrit dans un mouvement plus général de relecture de la période coloniale en considérant son héritage actuel, cinquante ans après les indépendances politiques.

Loin d’être une œuvre de circonstance rapidement écrite pour surfer sur une vague médiatique, ce livre est le fruit de longues années de travail et de ruminations. Il approfondit les jalons déjà posés dans un précédent ouvrage paru il y a près de vingt ans (L’Islam et les Musulmans en France. Perceptions, craintes et réalités, Tougui, 1987). Il s’articule en trois volets. Le premier («L’islam en France, une présence séculaire»), part des musulmans. Sous la forme de neuf chapitres ordonnés chronologiquement, il indique sous forme de flashes les premiers témoignages de la présence de l’islam en France avant 1895, puis présente les milieux islamophiles des comtistes au Collège libre des sciences sociales et à la Revue de l’islam (1895-1902).

Il donne ensuite un aperçu du milieu des convertis, autour de la Fraternité musulmane (1907-1926), avant d’évoquer l’islam dans l’immigration ouvrière, ses courants réformiste (avec la figure de Malek Bennabi) et confrérique, et l’œuvre du Centre culturel islamique de Paris (1952-1971), où des intellectuels musulmans venus d’horizons nationaux divers se rencontrent, avec un ouverture aux non-musulmans et au dialogue inter-religieux, autour en particulier de Muhammad Hamidullah et Haïdar Bammate. Fort de recherches de première main, il met en évidence l’intérêt de revues et de groupes tombés dans l’oubli. On peut espérer que ces premiers sondages susciteront de nouveaux travaux historiques. Les deux autres volets envisagent la question de l’islam non plus du point de vue des fidèles, mais du point de vue de l’État : à une partie sur «La France et ses sujets musulmans (1830-1947)» fait écho une autre sur «La France et ses citoyens musulmans (1947-2004)».

sadek_sellam_d_c_1998 Porté par un engagement à la fois religieux et civique, l’auteur ne mâche pas ses mots et juge sévèrement la situation contemporaine et les compromissions passées et présentes de l’État français. Les convictions du musulman, proche de la tradition du réformisme algérien des oulémas, sont sensibles. Le ton n’est pas parfois sans une certaine véhémence, tonnant contre la faiblesse de la culture de la presse généraliste en matière d’islam – il vise en particulier Le Monde – et contre la prépondérance dans le monde académique d’une approche de l’islam en terme de sciences politiques, qui aurait eu pour conséquence de mettre en avant un fondamentalisme musulman ultra-minoritaire, arbre cachant la forêt d’un «islam des familles» ritualiste, néo-réformiste et apolitique, largement répandu en France.

La politique gouvernementale qui, depuis les années 1980, vise à contrôler et à encadrer l’islam en France d’une façon de plus en plus volontariste est accusée de n’avoir pas rompu avec le péché originel d’une politique coloniale mêlant politique et religion. La façon dont l’État français a indéfiniment reporté l’application de la loi de 1905 portant séparation des églises et de l’État est, pour l’auteur, au cœur des difficultés actuelles. Il est particulièrement critique pour les responsables musulmans de la société des habous et de la mosquée de Paris (dont il souligne avec regret que l’institut d’études prévu initialement soit toujours resté une fiction), les algériens Kaddour Benghabrit (en 1917) puis Hamza Boubakeur (nommé en 1958 par Guy Mollet, et resté en place jusqu’en 1982). Il y voit l’origine de la «pluriétatisation du culte musulman en France (1982-1990)» : le modèle de la mosquée de Paris contrôlée par l’Algérie aurait inspiré les autres États qui auraient cherché à leur tour à contrôler chacun un «secteur» (mosquées d’Évry, de Mantes-la-Jolie, des Mureaux, de Lyon…), aboutissant au monopole de la «bande des quatre» (mosquée de Paris, UOIF, FNMF et Tabligh), à ses yeux peu représentatifs de la réalité de l’islam en France.

Il présente cependant favorablement les tentatives de plusieurs ministres de l’Intérieur en direction d’une nouvelle approche de l’islam : constitution du CORIF (Conseil de réflexion sur l’islam en France, Pierre Joxe, 1990), projet d’École des hautes études islamiques (Jean-Pierre Chevènement, 1992), élection du CFCM (Conseil français du culte musulman, Daniel Vaillant et Nicolas Sarkozy, 2002-2003). La liberté de ton, et la richesse de la documentation font de l’ouvrage une introduction subjective mais vivante à la situation contemporaine de l’islam en France.

La partie concernant la période 1830-1947 permet de rappeler le passé colonial où se sont institués les rapports de la France et de l’islam. L’auteur rappelle le grand écart entre les promesses faites en 1830 de garantir l’exercice de la religion musulmane et les confiscations effectives des propriétés habous, dans un climat de violence qui dépasse largement celui de la nationalisation des biens du clergé sous la Révolution française, et l’ambiguïté d’une politique à la fois dirigée par la peur et par la raison, entre la volonté d’affaiblir un islam où les forces de résistance à l’occupation française semblent se concentrer et la nécessité de se l’allier, seule garantie d’un avenir stabilisé.


une vision un peu manichéenne de l’administration française

Construit sur de solides lectures, on peut cependant lui reprocher d’en être parfois resté à une vision un peu manichéenne de l’administration française, peut-être parce que l’auteur construit son raisonnement sur le seul cas de l’Algérie. Sans doute emporté par son engagement contemporain, il est amené à dessiner d’un trait un peu trop grossier la ligne de partage entre les «islamojustes» et les «tenants de l’assimilation et du tout sécuritaire» (p. 161). On pourra aussi lui reprocher de donner une image trop peu nuancée de la haute administration coloniale algérienne de la deuxième moitié du XIXe siècle, loin d’être unanimement hostile à l’islam. La documentation de S. Sellam est certes suffisamment riche pour donner à voir la complexité de la politique musulmane française – qui passe aussi par l’institution de médersas et le financement – bien souvent mesquin, certes – d’un personnel religieux. Mais il lui arrive d’appliquer des jugements anachroniques marqués de l’expérience d’une répression administrative qui s’est développée dans le deuxième tiers du XXe siècle, en même temps que le nationalisme algérien musulman.

On ne voit pas assez clairement, par exemple, que les médersas sont défendues au sein de l’administration par des fonctionnaires convaincus qu’il faut favoriser le développement d’un islam réformé – et contrôlé. Et que les hauts fonctionnaires – y compris la direction des affaires indigènes – doivent souvent renoncer à la réalisation de leurs projets sous la pression des élus, dans un régime démocratique qui exclut de la représentation la majorité de la population musulmane.

Dans le même ordre d’esprit, Sadek Sellam, dans la lignée d’une historiographie nationaliste qui, parsadek_sellam__2__d_c_1998 définition, tend à exclure les apports «étrangers» à la construction nationale, passe sous silence le fait que l’administration française a accompagné les premiers pas du réformisme musulman en Algérie. Son livre ne permet pas de comprendre la logique propre de la politique des républicains opportunistes héritiers de Jules Ferry, fort éloignés d’une visée purement assimilationniste comme il le sous-entend parfois. Il reconnaît leur action en faveur des médersas réformées en 1895, mais leur reproche de s’être opposés à l’application immédiate de la loi de séparation des églises et de l’Etat en 1905, sans envisager qu’il ait pu s’agir là d’un pragmatisme tactique en vue de mieux affermir un islam réformé alors que la «politique musulmane» est en butte aux critiques de coloniaux radicaux hostiles à toute promotion d’une religion abhorrée. Les figures d’un Louis Machuel à Tunis ou d’un William Marçais à Alger auraient mérité d’être introduites à leur juste mesure. En 1908, par exemple, Abdelkader Medjaoui, professeur à la médersa d’Alger, dont Sellam rappelle qu’il a été un précurseur des réformistes (p. 168), est jugé par son directeur W. Marçais comme «l’esprit le plus fin, le plus original, peut-être le plus affranchi» parmi ses collaborateurs musulmans.

Devant le réformisme musulman, les hauts fonctionnaires français n’expriment pas encore la crainte qui se fera jour après la Grande Guerre et dominera à partir des années trente. Dans le même ordre d’esprit, on pourra regretter des oppositions trop tranchées (p. 188-189) entre un Louis Massignon présenté pur de tout lien avec les administrations coloniales (ce qui est inexact) et les mauvais génies Dominique Luciani ou Robert Montagne – figures pourtant plus complexes que celles qu’ont dessinées leurs adversaires nationalistes. La sévérité de S. Sellam envers «l’islamologie universitaire», tancée tantôt pour son «érudition absentéiste» (p. 42), tantôt pour avoir été la servante des intérêts de la puissance coloniale, l’amène à des inexactitudes – ainsi quand il qualifie l’historien et homme politique Gabriel Hanoteaux d’orientaliste pour l’opposer aux milieux islamophiles de la Revue de l’islam (p. 43).

En dépit de ces quelques réserves, on ne peut que recommander la lecture d’un livre engagé et documenté à la fois, riche de portraits d’acteurs souvent méconnus (auxquels un index des noms de personnes permet d’accéder facilement), écrit d’une plume alerte (on lui pardonnera quelques piques excessives), et édité avec soin.

Alain Messaoudi

 

- source : IISMM/EHESS

- Alain Messaoudi : bio-bibliographie




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mercredi 17 janvier 2007

Appel et souscription pour la reconstruction de la kouba de Nogent

Diapositive2
seule trace iconographique de la kouba de Nogent
© Michel Renard




Appel et souscription pour

la reconstruction

de la kouba de Nogent-sur-Marne

association Études Coloniales



En 1919, dans le cimetière de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), fut élevée une kouba. Dans les pays de tradition islamique, la kouba est un petit édifice qui vient signaler la tombe d'un pieux personnage. Ce monument, aujourd'hui disparu, honorait le dévouement et la mort, au cours de la Première Guerre mondiale, de soldats musulmans provenant de l'espace colonial français.

C'est principalement à Émile Piat que l'on doit la construction de la kouba de Nogent. Consul général, attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (Nogent, Carrières, Moisselles), il opta pour ce type de mausolée afin d'honorer le souvenir collectif de soldats musulmans décédés. Dans une lettre du 14 juin 1918, il explique à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général en Algérie, les origines de son projet :

«Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne

L'édifice fut inauguré le 16 juillet 1919 mais peu entretenu dans les années qui suivirent. Ses vestiges furent finalement détruits en 1982.

La kouba de Nogent fut édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit.

C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui.

C'est pourquoi, nous appelons à la reconstruction de la kouba du cimetière de Nogent. Elle marquerait comment la République assume, par-delà le temps, son devoir de mémoire à l'égard de tous ceux qui ont laissé leur vie pour défendre ses idéaux. Et constituerait, à quelques encablures de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, un excellent lieu de mémoire et d'histoire.

pour l'association Études Coloniales
Daniel Lefeuvre, Michel Renard

contact : Études Coloniales - reconstruction kouba de Nogent


- Voir le dossier des premières démarches entreprises auprès des autorités administratives et religieuses en 2005 : lettres à M. Hamlaoui Mekachera, ministre des Anciens Combattants et à Dalil Boubakeur, recteur de l'Institut Musulman de la Mosquée de Paris, réponse de celui-ci.


Diapositive2
malades et imams de l'hôpital militaire du Jardin Colonial à Nogent (Caom)



L'association "Études Coloniales"


lance un appel à la reconstruction de la


kouba de Nogent-sur-Marne,


et une souscription destinée à son financement

 

un Comité de soutien

à cette initiative est en cours de constitution


pour apporter votre accord : envoyez vos nom, prénom, profession,

commune de résidence et adresse e-mail à

Études Coloniales - reconstruction kouba de Nogent

 


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Les coordonnées bancaires d'Etudes Coloniales

CODE BANQUE : 1020
CODE GUICHET : 00135

N° COMPTE : 20193166569

CLE RIB : 12

Adressez vos courriers à Études Coloniales, 38 rue du Ruisseau - 75018 Paris

Études Coloniales - reconstruction kouba de Nogent

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seule_photo_kouba
inaugurée en 1919, elle fut finalement détruite en 1982 © Michel Renard


parmi les sépultures musulmanes, l'emplacement est conservé

pour l'érection de la kouba au cimetière de Nogent


IMG_7567
un espace modeste, d'environ 2 m sur 2 m


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tombes musulmanes à Nogent-sur-Marne


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Klienze Dembele, tirailleur sénégalais, tué le 13 (?) août 1918


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Mohammed Ben Ali, travailleur auxiliaire kabyle, tué le 8 mars 1917


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rendre hommage à ceux qui, venus de l'espace colonial, sont morts pour la France


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juste à côté des tombes musulmanes, les soldats indochinois ont leur monument


- photographies : 31 août 2004, Michel Renard

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contact : Études Coloniales - reconstruction kouba de Nogent


- retour à l'accueil

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vendredi 12 janvier 2007

visite de terrain sur l'île Sainte-Marguerite, décembre 2004 (Michel Renard)

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le fort de l'île Sainte-Marguerite, vu d'un ponton
décembre 2004 © Michel Renard




visite de terrain, décembre 2004

enquête ethnographique sur une nécropole musulmane oubliée

Michel RENARD


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on s'éloigne de Cannes, vue de l'arrière du bâteau ©


- Le 22 décembre 2004, j'accompagne une équipe de FR3 Méditerranée sur l'île Sainte-Marguerite. Marc Civellero, journaliste, a décidé de consacrer un reportage au cimetière musulman après avoir pris connaissance de son existence au cours du stage de formation à l'islam que je dirigeais pour le compte de l'École Supérieure du Journaliste de Lille (ESJ-Médias) quelques mois auparavant. Il a tout organisé, et en même temps que je participe à son reportage au titre de spécialiste, j'effectue une enquête ethnographique_lys_e_Vall_s sur le cimetière que je ne connaissais que par les archives et par les photos que m'avait confiées, en mai 2002, Jean-Pierre Rouzaud alors ingénieur des travaux au ministère des Anciens Combattants (Bureau des monuments historiques et des lieux de mémoire).


interview_conservateur_ONF_3











Sur l'île, nous rencontrons Élysée Vallès [ci-dessus à droite], responsable O.N.F. résidant dans la maison forestière, grand connaisseur du terrain et de son histoire et hôte très chaleureux. L'équipe de FR3 Méditerranée, outre Marc Civallero, comprend Guy Battini (journaliste reporteur d'images) et Jean-François Vuidepot (preneur de son). Sous le titre "Les emmurés de Sainte-Marguerite", leur reportage est diffusé sur FR3 Marseille et sur Mediterraneo le 18 avril 2005.

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en conversation avec Élysée Vallès (O.N.F.) dans l'espace du cimetière
(image capturée sur écran télé)


avec__lys_e_Vall_s_d_c_2004__2_

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le cimetière musulman


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alignement de tombes à partir de l'entrée principale ©



Relevé ethnographique des vestiges du cimetière

musulman de l'île Sainte-Marguerite

(22 décembre 2004)


Le cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite (au large de Cannes, Alpes-Maritimes) est une parcelle d'environ 15 m x 70 m (à peu près 1 000 m2), située en longueur entre le chemin au sud et une bande de forêt puis la mer au nord. À l'est en largeur se trouve un petit chemin, perpandiculaire à la parcelle, puis le cimetière des Criméens. À l'ouest, se trouve l'entrée obstruée par un arbre centenaire.

Diapositive1
le dessin des sépultures n'est qu'indicatif
© Michel Renard


- la limite du cimetière est matérialisée par une ligne de pierres ancienne sur laquelle a été élevée dans les années 1970 une clôture en tubes métalliques de couleur bleu dont la peinture est aujourd'hui dégradée.

- quatre entrées ont été aménagées, désignées chacune par deux pierres dressées de part et d'autre : la principale à l'angle sud-est, une autre le long du chemin à mi-distance de la longueur, une troisième à l'angle sud-ouest, où se trouve maintenant le totem de renseignement du "parcours historique" ; la quatrième présente une singularité permettant de fixer l'abandon de la parcelle à une date antérieure à 1900 puisqu'un arbre a poussé en son milieu obstruant le passage et que son âge est estimé par Élysée Vallè, conservateur de l'Office National des Forêts, à une centaine d'années.

- env. 200 sépultures visibles (un peu plus : 203, 204…?).

- l'emplacement des tombes est repérable par un aligement plus ou moins ovale de pierre de teinte claire à moitié enterrées ; il n'y a pas de pierre tombale, pas de "dalle".

- certaines sépultures sont de taille plus petites ; on peut émettre l'hypothèse qu'il s'agit de tombes d'enfants.

- certaines tombes sont entièrement couvertes de pierres comme des tumuli.

- la régularité et l'ordonnancement des tombes sont observables à partir de l'entrée principale (angle sud-est) ; plus on avance vers l'ouest, moins cet ordonnancement est respecté, comme s'il avait fallu envisager la saturation de l'espace préalablement désigné pour accueillir le cimetière.

- les tombes sont disposées, dans leur longueur, dans le sens nord-sud, les pieds vers la mer au nord, la tête doit donc être placée au sud et tournée vers l'est.

- stèle sur bloc de Cassis (pas du marbre) portant la mention «à nos frères musulmans morts pour la France» ; peut-être une pierre de réemploi, comportant initialement une autre inscription qui a été effacée (martelée) ; la stèle a probablement été gravée sur place.

Mise à part cette stèle qui fait violence à la vérité historique, aucun autre signe n'accompagne ces inhumations anonymes. Sur les vestiges émouvants du cimetière musulman de Sainte-Marguerite ne veille plus qu'une végétation de maquis formée de filaires, de lentisques, de myrte, de chênes verts et de pins d'Alep.

Michel Renard


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alignement de tombes à partir de l'entrée principale ©


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angle nord-ouest du cimetière musulman et clôture ©


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entrée principale du cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite
©


entr_e_ouest
entrée ouest, obtsruée par un arbre centenaire ©


IMG_8805
sépultures dans la partie centrale du cimetière
©


IMG_8806
des tombes de dimension variable
©


IMG_8807
le dénuement de ces inhumations en accentue le mystère mais aussi la dignité
©


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vue du chemin, la stèle ; à droite le cimetière des Criméens ; au fond la mer
©

cimeti_re_musulman__le_Sainte_Marguerite
la localisation du cimetière sur Google Earth (image ajoutée en février 2009)
il faut lire "borne nord-ouest" au lieu de "Sans titre - Repère"

(cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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visite de l'île


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approche de l'île Sainte-Marguerite un matin d'hiver ©


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on distingue la masse du fort de l'île Sainte-Marguerite
©


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caserne du fort de l'île Sainte-Marguerite
©


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caserne du fort de l'île Sainte-Marguerite ©


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fort de l'île Sainte-Marguerite, avec la tour du sémaphore (installé en 1862) ©


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Cannes, vue de l'île Sainte-Marguerite ©


Cannes_vue_de_l__le_2
Cannes, vue de l'île Sainte-Marguerite ©


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caserne du fort de l'île Sainte-Marguerite ©


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façade nord du fort de l'île Sainte-Marguerite et fenêtres des cellues
©



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chemin et végétation de l'île Sainte-Marguerite ©


Chemin_et_v_g_tation_2
chemin et végétation de l'île Sainte-Marguerite ©

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chemin de ronde du fort et vue sur la partie est de Cannes ©

le cimetière des Criméens

Cim
porte d'entrée du cimetière des Criméens, situé à côte du cimetière musulman
(mais nettement distinct) sur l'île Sainte-Marguerite
©

* les "Criméens" sont des combattants français de la guerre de Crimée (1854-1856),
décédés sur l'île dont le fort avait été transformé en lazaret pour les blessés

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Cimeti_re_Crim_ens_porte
derrière le cimetière des Criméens, la ville de Cannes ©


citerne_et_s_maphore
dans la cour du fort, la citerne ©


citerne
dans la cour du fort, la citerne ©

 

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dans la cour du fort, bâtiment faisant face à l'édifice principal
©


face_au_b_t
dans la cour du fort, bâtiment faisant face à l'édifice principal ©


fortification
fortification ©


_le_Ste_Marg_approche_1
approche de l'île Sainte-Marguerite, un matin d'hiver ©


_le_Ste_Marg_approche_2
on distingue la masse du fort ©








à suivre



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- diffusion FR3 : 18 avril 2005 - lien INA : article 46320 sur 105645

"Les emmurés de Sainte-Marguerite"

Marc Civallero

interview_conservateur_ONF_1
Élysée Vallès, conservateur O.N.F., appuyé sur la clôture ; Jean-Franois Vuidepot,
preneur de son ; Marc Civallero, journaliste, Guy Battini, journaliste reporteur d'images ©

interview_conservateur_ONF_2

interview_conservateur_ONF_3
l'équipe de tournage (FR3 Méditerranée/Marseille), le 22 décembre 2004



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jeudi 2 novembre 2006

islam et musulmans à Marseille

kouba_Marseille_1945
kouba du cimetière Saint-Pierre à Marseille en 1945
bâtie par le Service des Affaires indigènes nord-africaines
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)




Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille,

1813-1962.

Pratiques religieuses

et encadrement des Nord-Africains 

Michel RENARD


* notes et illustrations publiées prochainement

 

Paris est la première ville du territoire métropolitain où se déploie, dès le XIXe siècle, une "micro-présence" musulmane liée aux relations diplomatiques avec les puissances islamiques : ambassades de la Porte Ottomane, de la Perse, de l’Égypte, de l’Afghanistan, du Hedjaz..., étudiants issus de l'élite de ces pays, etc. Marseille, pour sa part, est peut-être l'endroit qui accueille le plus tôt une population musulmane, de passage ou en résidence, attachée à ses pratiques religieuses  . À partir du XXe siècle, la "macro-présence" d'une population émigrée nord-africaine confronte ouvertement les autorités de la cité phocéenne à la dimension religieuse des "indigènes".


Le "cimetière des Turcs"
Marseille, de par son statut portuaire, est en effet très anciennement marquée par la présence de l'islam. Un "cimetière des Turcs", affecté aux esclaves musulmans qui servaient sur les galères, était situé jusqu'en 1723 à l'angle des rues Saintes et de la Paix, juste derrière le Vieux-Port, puis entre le cours Pierre-Puget et la rue Roux-de-Brignoles. Un article de la Revue de Marseille de 1859   signale la présence d'une petite mosquée au fond de cette nécropole. Mais la réduction du nombre des galères finit par provoquer la diminution des chiourmes, et le cimetière des Turcs comme la mosquée furent délaissés et convertis en jardin et pavillon :
«l'ambassadeur d'une puissance barbaresque, s'étant arrêté dans notre ville, demanda aux échevins de lui indiquer la mosquée pour aller y prier avec les gens de sa suite. À cette demande, grande fut la surprise. On s'expliqua. L'ambassadeur invoqua les capitulations convenues, les droits acquis, et à la suite de ses réclamations, le pavillon usurpé fut rendu à sa première destination. Grosson, qui rapporte le fait dans son Almanach historique de l'année 1777, ajoute qu'il a souvent rencontré des mahométans, de passage dans notre ville, allant faire leurs prières à la mosquée des Turcs galériens.» 
Certains auteurs ont pu contester l'existence de cette mosquée en affirmant ne pas avoir trouvé sa trace dans les plans relatifs à l'arsenal des galères. Mais, sa mention dans un document de 1813, évoqué ci-après, «au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte», me semble désormais en attester sérieusement la réalité.


Un cimetière pour les capitaines "barbaresques"
La Révolution ayant, définitivement, fait disparaître cette petite nécropole, des négociants et capitaines "barbaresques" pétitionnent auprès du préfet, en 1813, pour acquérir un terrain afin d'y installer les sépultures de ceux des leurs qui décédaient à Marseille  . Leur doléance, traduite par A. Gierra, interprète juré en langues orientales pour le département des Bouches-du-Rhône, fait valoir que :
«dans toutes les villes principales de commerce, soit en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne etc., les musulmans ont à leur disposition des cimetières destinés à la sépulture des musulmans qui souvent peuvent décéder en ces lieux, et c'est ainsi que les chrétiens en ont à Maroc, Alger, Tunis et Tripoli de Barbarie, etc. Il y a environ trente ans, il en existait un à Marseille qui dans le temps de la Révolution a été détruit. Il était, suivant le rapport de nos anciens compatriotes, au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte.»
Les pétitionnaires souhaitent en établir un nouveau aux environs de Marseille «pour le rite et pour la satisfaction de tous les musulmans». Leur choix s'est porté sur «la colline au-dessus du "four à chaux" hors la porte Saint-Victor, appartenant à M. Pagano, ex-consul de Gènes en cette dite ville». Ils voudraient «y bâtir un enclos de muraille pour servir à enterrer les musulmans qui y peuvent décéder en cette ville ; c'est ce qui n'arrive pas fréquemment»  . Une note de l'officier d'état civil, figurant dans cette correspondance, établit justement que «le nombre des musulmans qui meurent à Marseille ne s'élève pas au-delà de 5 à 6 individus par an à dater des dernières années ; dans d'autres circonstances, on peut l'évaluer le double».
Sans savoir si la demande finit par aboutir concrètement, le dossier conservé aux archives communales témoigne de la bienveillance qu'elle rencontre chez les autorités préfectorales et municipales. Le 6 août 1813, le directeur des travaux publics conclut :
«les musulmans peuvent être autorisés à établir leur cimetière sur la colline du "four à chaux", au nord dans la partie où il se trouve déjà le plus de profondeur de terre, à charge pour eux de se conformer aux dispositions cy dessus prescrites et aux règlements généraux relatifs à l'établissement des cimetières»  .


Une "foule immense" au passage de l'émir Abd-el-Kader
Les émigrés nord-africains ne furent pas les premiers musulmans à avoir frappé l'imaginaire de la ville. Il y eut le grand résistant à la conquête française de l'Algérie. Après sa reddition en 1847, Abd-el-Kader ne fut pas autorisé à se rendre à Damas comme on le lui avait promis. Il fut retenu en France cinq années durant, à Toulon, Pau, puis Amboise.
Napoléon III prit la décision de mettre un terme à sa captivité en 1852. Après une rencontre avec l'empereur à Paris, l'émir quitte Amboise le 11 décembre de cette année 1852, prend ensuite le train Gare de Lyon jusqu'à Châlons où il embarque sur la Saône vers Lyon. Puis il descend la vallée du Rhône sur le fleuve : Valence, Avignon et Marseille où il arrive le 18 décembre. Le préfet rend compte au ministre de l'Intérieur dès le lendemain :
«Abd-el-Kader est arrivé hier soir à dix heures. Il est logé à l'Hôtel des Empereurs. Je lui ai offert tous les moyens de distraction qui peuvent dépendre de moi pendant son séjour à Marseille. Il paraît fatigué et désireux de se reposer pendant quelques jours ici».
Le jour suivant :
«Abd-el-Kader vient à l'instant d'assister à la revue des troupes par la garnison. Le général Levaillant lui a fait les honneurs. Grande affluence et grand calme. Il lui avait offert dès le premier jour une loge au spectacle ; il a refusé comme chose en dehors de ses habitudes. Il a refusé d'assister hier soir à une soirée à la préfecture à cause d'une indisposition de sa mère et de la nouvelle qu'il a reçue de la mort de l'un de ses gendres à Bône. Son fils aîné seul a parlé une heure dans un salon avec l'élite de la société marseillaise»  .
Le 21 décembre 1852, le préfet annonce le départ :
«Abd-el-Kader s'est embarqué hier à 4 heures du soir avec toute sa suite sur le Labrador qui a pris le large à 7 ou 8 h. environ. Je l'ai accompagné en voiture, depuis son hôtel jusqu'à bord. La haie de spectateurs était formée par une foule immense qui ayant vu passer successivement le cortège des femmes, des enfants et des hommes de la maison de l'émir, lui offrait des visages et des sourires de jovialité. L'émir saluait tout le monde. Il a été reçu à bord par l'état-major assemblé et l'équipage sous les armes». Destination Damas.


Pèlerins musulmans et "muphti déporté", de passage à Marseille
D'une manière générale, Marseille servait évidemment de transit  . Les pèlerins d'Algérie qui se rendaient à La Mecque empruntaient les lignes maritimes désignées par les autorisations officielles qu'ils devaient solliciter du fait de leur statut de sujets français. Ils effectuaient souvent le passage par la ville. Lorsque l'effectif des pèlerins baissait, les autorités s'inquiétaient. En mai 1857, le préfet demande des explications. La direction des services maritimes des Messageries impériales répond, établissant du même coup le lien profond qui fait dépendre le cycle cultuel islamique de l'économie globale du pays :
«Vous m'avez fait l'honneur de m'inviter, par votre lettre du 23 de ce mois, à vous faire connaître les causes de la diminution considérable, constatée cette année, sur le nombre des pèlerins arabes qui passaient habituellement par Marseille pour se rendre à La Mecque. (…) Un des principaux motifs qui ont suspendu les pèlerinages pendant cette campagne, c'est la misère infligée aux populations arabes par la rigueur de l'hiver dernier. Les pluies torrentielles qui sont tombées sur toute la surface de l'Algérie, ont dévasté les voies de communication, et envahi les silos où les indigènes déposent leurs grains. Non seulement une partie des céréales récoltées a été détruite, mais sur bien des points les semailles ont été emportées. Il en est résulté qu'un grand nombre d'arabes ont dû employer à vivre jusqu'à la récolte prochaine, les ressources qu'ils destinaient aux frais de leur pèlerinage»  .
Il a existé également une catégorie de voyageurs musulmans "forcés", tel l'ex-muphti malékite d'Alger qui, en 1843 fut "déporté" sur l'île Sainte-Marguerite en face de Cannes (Alpes-Maritimes) pour y être «détenu jusqu'à nouvel ordre» à la suite de son opposition aux mesures prescrites par les autorités coloniales  . Le Gouvernement Général d'Algérie précise cependant : «le fils de l'ex-muphti a été autorisé à suivre son père en France ; j'écris à M. le Lieutenant général commandant la division à ce sujet et je lui fais connaître qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que ces deux indigènes séjournent 2 ou 3 jours à Marseille pour voir la ville»  . Piètre consolation pour ces déportés ! À ma connaissance cependant, les condamnées algériens "déportés" sur l'île Sainte-Marguerite, depuis 1837, n'abordaient pas à Marseille mais directement à Toulon.


Le cimetière Saint-Pierre en 1866
Un indice de cette micro-présence musulmane - dont on ignore la durée de séjour rapportée à chaque individu - est fourni par un document des archives municipales de Marseille. Il s'agit du plan général du "cimetière catholique de Saint-Pierre", dessiné à la date du 21 décembre 1866  .
Il avait été inauguré trois ans plus tôt, le 30 décembre 1863. Sur ce schéma est figuré, à gauche de l'entrée principale qui s'ouvre sur une allée centrale orientée nord-sud, un espace portant l'intitulé "Mahométans". Il fait face à deux autres, situés à droite de l'entrée, portant les intitulés "Grecs catholiques" et "Grecs schismatiques".
Ces trois divisions encadrant l'accès au cimetière, présentent deux particularités : elles ne sont pas numérotées, contrairement aux dix-neuf autres, et elles sont spatialement bien distinctes du cimetière catholique. Cela est normal puisque la loi en vigueur est celle du 23 prairial an XII qui prévoit d'affecter un lieu d'inhumation spécial (ou une partie du cimetière) à chaque culte dans les communes de pluralisme religieux. Elles sont cependant intégrées dans l'enceinte de la nécropole, semblablement au "cimetière protestant", dont les deux divisions non numérotées sont enclavées du côté ouest, mais contrairement au cimetière israélite situé, à cette époque, hors les murs du côté sud. Cependant, le plan ne dessine pas l'emplacement des tombes et l'on ignore si les sépultures musulmanes étaient orientées et quel pouvait en être le nombre.


Les Abyssins fêtent le Ramadan dans les rues de La Ciotat
En Abyssinie, actuelle Éthiopie, le roi chrétien Ménélik (1889-1908) affrontait les troupes italiennes envoyées par le gouvernement Crispi. Le 21 janvier 1896, Ménélik s'était déjà emparé du fort italien de Makalé et le 1er mars, il inflige un véritable désastre aux Italiens à Adoua. Cette victoire intervient en plein mois de Ramadan  . À La Ciotat, sont alors stationnés des navires comptant des marins et chauffeurs abyssins musulmans qui, par nationalisme, se seraient réjoui de la débâcle italienne dans leur pays. Ils auraient fêté cette victoire à leur manière, avec une visibilité telle que les journaux en rendent compte de manière affolée. Le 30 mars, le préfet rassure le ministre de l'Intérieur :
«Vous avez bien voulu me demander le 24 mars courant des renseignements sur des manifestations bruyantes en l'honneur de la victoire des Abyssins auxquelles se seraient livrés le 15 de ce mois dans les rues de La Ciotat les chauffeurs arabes du paquebot "La Ville de la Ciotat" originaires d'Obock et d'Aden. J'ai l'honneur de vous informer que les chauffeurs arabes des paquebots "La Ville de La Ciotat" et "L'Iraouaddy" se sont en effet réunis ce jour-là au nombre de soixante pour fêter comme d'habitude la clôture du Ramadan. Ils ont parcouru les rues de la ville au son du tam-tam et porteurs d'un drapeau français, et se sont arrêtés devant la mairie et la direction des ateliers des messageries maritimes, témoignant leur reconnaissance à la population pour l'accueil qu'ils ont reçu d'elle. Ils sont ensuite rentrés tranquillement à bord de leurs bâtiments respectifs.
Aucun hymne de louange à l'adresse de Ménélik n'a été chanté sur la voie publique et cette promenade pacifique n'a nullement ému la population de La Ciotat, les manifestations de ce genre se produisent souvent dans cette ville. Il y a donc lieu de considérer comme complètement dénaturés et volontairement exagérés les faits rapportés par les journaux Le Soleil et Le Petit Parisien et ne pas leur attribuer une portée qu'ils n'ont pas en réalité»  .
Notons la célébration "habituelle" de la clôture du Ramadan - qui semble indiquer que le phénomène avait déjà eu lieu les années précédentes -, et le bon accueil reçu par la population.


Ouvriers kabyles des huileries ou raffineries, et "criminalité arabe"
Au début du XXe s., la ville emploie 2000 des 4 à 5000 Nord-Africains recensés en France en 1912 : 400 travaillaient dans les huileries, 300 dans les raffineries, et les autres dans les fonderies, ou comme terrassiers et manœuvres...  Mais il ne reste guère de traces de ces ouvriers kabyles ni de leur mode de vie à Marseille alors qu'une étude menée dans le Pas-de-Calais en 1912 par Octave Depont, inspecteur général des communes mixtes en Algérie, signale le maintien des pratiques religieuses et même la revendication d'une modification d'horaire afin de pouvoir respecter l'heure de la rupture du jeûne au fond des mines. En est-il allé de même avec les kabyles de Marseille ?
L'image conservée est plutôt celle d'un défi "sécuritaire", qui a constitué par la suite une dimension psychologique décisive du rapport des responsables publics aux indigènes de confession musulmane en France.
La police du port est sollicitée par les nombreux transits tels ceux de 1912 constitués par les "retours d'exode" des Algériens de Tlemcen qui avaient émigré à Damas pour échapper à la loi de conscription militaire de 1911 mais qui finissent par regagner l'Algérie. Les archives conservent les listes nominatives de ces familles de l'ouest algérien  .
La guerre de 1914-1918 a favorisé le séjour de soldats maghrébins et de "travailleurs coloniaux" dans des conditions qui alarment les autorités. Ainsi, plusieurs rapports sur la "criminalité arabe" émanent de la police ou des instances judiciaires. Le 23 décembre 1916, le procureur de la République écrit au commissaire central :
«Il ne vous a certainement pas échappé que depuis quelques temps les crimes et délits commis par des Arabes sont devenus de plus en plus nombreux. La sécurité publique dans la ville de Marseille, que la réforme de la police en 1908 avait peu à peu rétablie, se trouve de nouveau compromise par l'afflux d'une population turbulente venant d'Algérie, de Tunisie ou du Maroc et qui semble s'être fixée aux alentours des grandes usines, dans les faubourgs, même au centre de la ville. De nombreux débits de boissons sont fréquentés spécialement par des Arabes qui s'y livrent parfois entre eux à des scènes sanglantes et sans doute aussi y préparent des agressions contre les passants attardés. Cette population, qui s'est continuellement accrue depuis les grandes grèves de 1901 et 1902, échappe à peu près à toute surveillance. La plupart des Arabes venant à Marseille pour s'embaucher dans les usines se groupent au nombre de quatre ou cinq pour s'installer à moins de frais dans quelque chambre garnie ; ces groupes se disloquent et se reforment sans cesse»  .
Le commissaire évoque également cette situation dans une correspondance au préfet, le 25 mai 1917 :
«Il est certain que de nombreux faits sont imputables aux indigènes de cette race, devenus très nombreux à Marseille, faits suivis, il faut le dire aussi, de nombreuses arrestations. L'élément militaire indigène renferme de mauvais éléments qui sont retenus ici trop longtemps par suite des difficultés de la navigation ; les cas d'ivresse publique sont nombreux, des tirailleurs sont devenus bonneteurs et pratiquent en tenue publiquement, etc.... Le rapport journalier de police signale régulièrement ces faits»  .
Il est difficile de se faire une idée de l'ampleur de cette "criminalité" car son invocation vient à l'appui d'une demande spéciale d'effectifs indigènes de police ; mais aucun témoignage ne permet non plus de contrebalancer a priori cette vision. L'hypothèse peut alors être formulée d'une moindre prégnance des normes religieuses comme facteur explicatif de comportements répréhensibles. Particulièrement quand il s'agit d'ivresse : on connaît l'interdit coranique pesant sur le vin (khamr)  .
Les autorités marseillaises connaissent aussi les populations musulmanes par les prisonniers de guerre turcs. Au camp d'internement de l'abbaye de Frigolet (Graveson), existe un Comité Ottoman qui cherche à entrer en correspondance avec la Croix-Rouge de Constantinople en mars 1920. Le ministère de l'Intérieur accorde son autorisation à la condition que le texte du télégramme ne contienne :
«aucune déclaration des intéressés pouvant laisser croire qu'ils ne sont pas traités au camp de concentration avec humanité et générosité»  .
Mais aucun témoignage des conditions de détention de ces soldats musulmans ne semble avoir survécu.


Village kabyle de 1917
La période de guerre a donné lieu à d'autres formes d'appréhension de l'altérité que celle du rapport policier. Le projet, non réalisé, de village kabyle élaboré par la Chambre de Commerce de Marseille entre fin 1916 et 1917 témoigne d'une bienveillance intéressée. Cette autre forme de l'administration du dominé musulman en métropole génère une attention et même un respect de ses traits culturels et religieux.
Le point de départ est un double constat concernant la nature des conditions de vie des indigènes - ainsi que leurs répercussions sur le reste de la population marseillaise - et le caractère indispensable de cette main d'œuvre. Le logement des Arabes et Kabyles à Marseille était souvent constitué de meublés situés rue Sainte Barbe, rue des Chapeliers, rue du Saule, place d'Aix. Le propriétaire louait une chambre comprenant deux et parfois trois lits à raison de 18 à 20 francs par mois à un Arabe responsable du loyer. Ailleurs, dans les quartiers, les Crottes, la Cabucelle, le Rouet, les chambres comprenaient deux, trois et parfois quatre lits à deux places ; chaque Arabe payait 7 francs par mois. On relève que :
«les Arabes ne couchent plus sur des nattes comme ils le faisaient dans les premiers temps de leur arrivée à Marseille : ils exigent un lit avec sommier, matelas en crin, draps et une couverture»  .
Le Comité consultatif d'action économique de la XVe Région militaire décide, dans une réunion officieuse tenue le 27 septembre 1916 que :
«que la Chambre de Commerce de Marseille ayant un intérêt tout particulier à ce que la main d'œuvre exotique et notamment kabyle, dorénavant indispensable aux industries marseillaises, soit stabilisée en cette ville dans des conditions d'ordre et de salubrité qui ne lui font actuellement que trop défaut, susciterait la création, sous ses auspices et avec son concours, d'un quartier arabe avec mosquée et habitations susceptibles d'être louées à des indigènes de l'Afrique du Nord employés dans des usines»  .
Le projet de construction d'un village kabyle tient aussi à définir des logements "conformes aux goûts" de ces travailleurs indigènes de l'Afrique du Nord, qu'on distingue de "la population blanche" de la ville  . Mais, consulté, le directeur des Affaires indigènes, à Alger, est plus que circonspect devant les soucis culturels et religieux des concepteurs :
«La prière, assez négligée par les indigènes des campagnes et surtout par les ouvriers, peut se faire dans tout endroit exempt de souillures, et les ablutions, qui doivent la précéder obligatoirement, se pratiquent avec l'eau ordinaire. Il n'y aurait intérêt à songer à la construction d'une vasque à ablutions que si on édifiait un lieu de prière, oratoire ou mosquée, ce qui ne me paraît pas indispensable»  .
Cette divergence, entre la Chambre de Commerce de Marseille et les Affaires indigènes d'Alger, confirme que la bienveillance à l'égard de l'islam n'est pas une composante spontanée du rapport colonial qui peut, au contraire, suspecter cette bienveillance et la taxer de faiblesse ou grosse de danger. Il y a, certes, un intérêt bien compris à respecter la religion du dominé, mais plus que cela. Une certaine empathie est nécessaire. Celle qui, tout au long de la période coloniale, a habité le courant indigénophile et une certaine politique musulmane de la France  . Celle qui conduit la Chambre de Commerce a faire appel au peintre Étienne Dinet (1861-1929) qui fournit en janvier 1917 :
«quelques indications pour la construction d'une mosquée aussi simple et bon marché que possible»  .
L'artiste, converti à l'islam depuis au moins 1913, date qu'il fit marquer sur sa tombe  , va à l'essentiel : «toute salle conviendrait au besoin» à condition de respecter certaines règles : orientation vers la Mecque, aménagement du mihrab, minbar pour le prêche, nattes et tapis de prière, lampes ou veilleuses au plafond, fontaine ou bassin pour les ablutions ; le minaret est facultatif  .
Le plan général du village, situé entre la route nationale n° 8 de Paris à Marseille et le chemin de la Commanderie, fait apparaître la place centrale dévolue aux bâtiments symbolisant les fonctions de l'édilité (djemaa), du commerce (bazar, boulanger, boucher, café, restaurant halal) et du religieux (mosquée et logement du muezzin), tous disposés autour de la place centrale qui abrite également un hammam et ses réservoirs.
On ne sait si l'architecte a eu connaissance ou non des indications de Dinet, mais la mosquée comprend un minaret et une coupole et sa décoration extérieure est largement fidèle aux options du peintre de Bou Saada. On retrouva quelques années plus tard cette inclination pour le style néo-mauresque dans la construction de la Mosquée de Paris.
La tentative a pu être qualifiée de "programme d'ethno-architecture" par une spécialiste qui y a vu :
«un exemple complexe, passionnant et expérimental d'un aménagement ethno-spatial, dont l'élaboration repose sur la tradition et l'idéologie hygiéniste des cités ouvrières françaises classiques du XIXe siècle. L'on tente d'y associer une relecture des coutumes kabyles, dont on cherche à intégrer les formes bâties les plus représentatives du cadre de vie, considérées comme indispensables pour la cohésion et sociabilité du groupe»  .
On discutera cependant l'idée que ce projet puisse symboliser «l'interface créée par le système colonial»  .
Ce n'en est qu'une modalité. Il en est bien d'autres. Les rapports entre colonisé et colonisateur s'inscrivent dans un arc qui va du «drame du contact forcé» aux élans indigénophiles du lyautéisme, de l'entente franco-musulmane ou de l'algérianisme, pour citer des catégories évoquées par Daniel Rivet  , qui s'appliquent aussi bien à la colonie qu'à la métropole.


Main d'œuvre nord-africaine
Les années 1920 se caractérisent par l'afflux d'une main d'œuvre étrangère contrôlée par un Service spécial qui s'occupe de son logement collectif. Ainsi le camp de Sainte-Marthe   en 1922, ou le Foyer musulman du boulevard Burel constitué de baraquements édifiés sur un terrain dont le locataire est la Chambre de commerce  . Ce genre d'habitat a-t-il réservé un espace pour la prière, comme on peut l'observer ailleurs à la même époque ? Les preuves manquent.
Ce qui paraît sûr, ce sont les pénibles conditions de vie de ces travailleurs. Le préfet envisage de créer un Office Nord-Africain en 1927 :
«Les ouvriers arabes se trouvent dans des conditions matérielles et morales déplorables : l'abandon dans lequel ils sont laissés, fait que les journaux enregistrent trop souvent les rixes sanglantes qui se produisent entre eux. Beaucoup de ces ouvriers sont la proie d'aigrefins, leurs compatriotes des villes algériennes qui viennent à Marseille non pour y travailler mais uniquement pour exploiter les ouvriers laborieux et honnêtes»  .
En 1929, le préfet comptabilise 15 000 sujets nord-africains employés dans les différentes usines à Marseille et dans sa banlieue  . À cette époque, signalons aussi la présence de garnisons musulmanes dans la région, à Arles et à Tarascon en 1932  . Les autorités n'évoquent guère le religieux islamique dont les formes semblent indiscernables. Et pourtant, des documents ultérieurs mentionnent sa présence dans la vie des indigènes musulmans dès ces années 1920.


"Une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques"
Dans les années 1930, une partie de la population émigrée s'est stabilisée. En 1938, on compte 16 445 Algériens, 244 Marocains et 180 Tunisiens, parmi lesquels on recense 5 000 chômeurs et 4 000 domiciliés à Marseille même  . Le sort de la majorité relève encore d'une certaine précarité sociale dont témoigne Poussardin, chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, dans un rapport au préfet le 17 juin 1938 :
«Il est donc très regrettable que faute de crédits rien n'ait jamais pu être fait à Marseille pour venir en aide à nos indigènes nord-africains. Ils sont cependant sujets français, ont fait vaillamment la grande guerre et ils mériteraient vraiment mieux que la détresse dans laquelle on les a laissés jusqu'à présent (...). Il faudrait créer pour eux, sinon des hôpitaux, du moins des infirmeries comme celles qui fonctionnent en Algérie sous le nom d'hôpitaux auxiliaires et où ils trouveraient en même temps que les soins appropriés une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques»  .
On peut faire l'hypothèse que, par ce souhait, le chef du Service des Affaires indigènes se fait l'écho à la fois d'une demande formulée par les Nord-Africains qu'il voit défiler dans son bureau (il est en poste depuis dix ans...), mais aussi de son propre sentiment du réconfort que pourrait leur procurer un élément essentiel de leurs convictions religieuses. Il s'agirait là, en quelque sorte, d'un témoignage "en creux", par défaut, de la prégnance d'une pratique religieuse. Cette dernière pouvant précisément s'exprimer en absence des conditions optimales de son exercice. Le même Poussardin, dans un autre rapport au préfet, le 7 octobre 1939, signalait d'ailleurs que parmi les affaires civiles traitées par le service figurait le pèlerinage à la Mecque  .


La supplique pour être nommé imam
En août 1938, le cheikh Ben Gana, de Biskra dans le sud algérien, reçoit une lettre d'un Algérien de Marseille, émigré de longue date  . L'auteur, Si Mohamed Ben Dahmane, lui demande son intercession... pour être nommé imam dans la cité phocéenne après avoir décrit une situation apocalyptique qui a attiré l'attention du Gouvernement Général à Alger. La lettre atteste l'existence d'une observance religieuse minimale épaulée par un officiant formé "sur le terrain" :
«Je viens très respectueusement vous exposer les faits suivants. Nous sommes une colonie déjà nombreuse de musulmans sujets algériens, tunisiens, marocains et autres qui vivons en France, et particulièrement à Marseille. Sachez que nombre d'entre nous, sans soutien moral et matériel, nous sommes soumis à bien des déboires. Surtout ceux qui souffrent et [sont] livrés à eux-mêmes ; les hôpitaux de Marseille reçoivent bien de nos compatriotes ; souvent ces derniers meurent sans avoir de sépultures ni les sacrements de la religion islamique, leurs corps vont à des salles d'études, et finissent à être dissous dans des bassins d'acide. Voilà où malheureusement sont exposés nos frères sans soutien. Je ne tiens pas à m'étendre plus longtemps sur le détail, mais il serait heureux que nous soyons un peu plus protégés ; il est de mon devoir de vous signaler cet affreux spectacle qui s'offre souvent à mes yeux impuissants. Je possède depuis 20 ans la pratique de faire à mes confrères qui, hélas décèdent en France et surtout à Marseille, les devoirs religieux [c'est moi qui souligne, MR] sans distinction de caste, et leur épargner de devenir des champs d'étude. C'est pourquoi je viens très humblement vous solliciter de bien vouloir intervenir en ma faveur en premier auprès de l'administration et du Gouvernement de l'Algérie qui transmettra ma supplique à M. le Préfet du département des Bouches-du-Rhône, à l'effet de me désigner en qualité d'imam pour la religion mahométane à Marseille ; il serait heureux que cela soit, et c'est au nom du Tout Puissant et de notre Prophète que je vous prie de faire en sorte à l'intérêt de vos frères malheureux».
Ainsi, même défectueuse et assumée dans un cadre précaire, l'observance des rites d'inhumation a pu trouver une forme d'accomplissement dans l'émigration algérienne des années 1920 et 1930 à Marseille.


Le projet de mosquée de 1937
Dans ce milieu, des notables apparaissent désormais, le plus souvent d'origine commerçante et la "communauté" devient un enjeu politique entre le P.P.F. de Simon Sabiani, le P.S.F. et le Parti communiste . C'est alors que surgit, en 1937, le projet d'édifier une mosquée à Marseille.
L'initiative semble en revenir à Louis Cottin, journaliste né à Oullins dans le Rhône en 1889, ancien membre du P.P.F., qui constitue un Comité marseillais de la Mosquée de Marseille avec certains élus. Le bureau de ce Comité devait comprendre : président, le maire de Marseille, Henri Tasso ; vice-président, deux conseillers municipaux ; trésorier, le receveur municipal ; secrétaire général, Cottin lui-même qui s'adresse au préfet le 22 juin 1937 :
«Notre attention a été attirée à maintes reprises sur la condition misérable de certains musulmans de passage en notre ville et nous avons estimé qu'il était du devoir de Marseille de donner à nos frères arabes un témoignage de notre affection en leur réservant un foyer. De plus, les 20 000 résidents en notre ville se trouvent privés des secours de leur culte, par suite de l'absence d'édifice consacré»  .
Le préfet accepte de faire partie du comité de patronage. En dépit des tractations politiciennes qui affectent l'initiative. Celles-ci sont relatées par le commissaire divisionnaire spécial, dans un rapport du 21 juillet 1937 :
«le Parti Populaire Français, au cours de la propagande de recrutement qu'il mène à Marseille, cherche à s'attribuer, aux yeux des indigènes nord-africains habitant notre ville, le mérite de la campagne ouverte depuis quelque temps, en vue de l'aménagement à Marseille d'un foyer nord-africain que compléterait l'édification d'une mosquée qui serait le pendant de celle de Paris. Le P.P.F., qui compte dans ses rangs deux propagandistes nord-africains très actifs, les indigènes algériens Mellah Ahmed, né le 27 mai 1902 à Tighzit-sur-Mer, Alger, et Yahia Ali, né en 1909 dans la commune mixte du Djurdjura, Alger, s'est, pour accréditer et appuyer cette façon de voir dans les milieux nord-africains de Marseille, assuré le concours de quelques commerçants indigènes de la rue des Chapeliers».
Le comité était situé au n° 58 de la rue Grignan à Marseille, qui abritait déjà le siège du journal Marseille-National auquel collaborait Cottin depuis le début de l'année après avoir quitté Marseille-Libre de Sabiani (P.P.F.). Ce dernier, justement, d'après le commissaire sus-cité :
«voit en l'initiative de M. Cottin, avec qui il est en mauvais termes, une manœuvre politique destinée à enlever au moins aux yeux des indigènes nord-africains, au P.P.F. le mérite et l'initiative de la construction du foyer et de la mosquée»  .


Mosquée contre "gangsters" de la Porte d'Aix
Le projet comprenait une mosquée, un foyer d'accueil, un hammam et un dispensaire. Les plans de cette petite cité furent confiés à un certain Garnier, architecte. Dans deux articles de La France Outre Mer, les 11 et 26 novembre 1937, René Janon évoque ces 20 000 Musulmans d'Afrique du Nord qui vivent à Marseille, et questionne : «Seront-ils un jour, à l'ombre de leur mosquée, à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix ?»  . Il évoque des précédents qui auraient échoué quelques années auparavant :
«On fit des quêtes. On organisa des galas de bienfaisances. On draina quelques dizaines de mille francs. Puis, un beau matin, comité et dizaines de mille francs s'évaporèrent comme par enchantement».
D'après lui, qui semble mésestimer le rôle de Cottin, la nouvelle initiative revient à l'algérien Hadjem Mohamed Boudjemaa, ancien boxeur qui pourrait bien être choisi pour constituer un pôle distinct du :
«parti le plus puissant (qui) reste avec ses 5 000 adhérents, la section marseillaise du Congrès Musulman, (présidée) de derrière le comptoir de son "Bar des Glaces", (par) le très actif Talmoudi, ancien combattant et cabaretier en la rue Bernard-du-Bois, près de la gare St Charles».
Le journaliste de La France d'Outre Mer avertit cependant :
«Malheureusement, à Marseille plus qu'ailleurs, la politique s'infiltre partout. Voici les partis en compétition autour de la future mosquée. C'est à qui s'attribuera le mérite de son éventuelle construction et exploitera cet argument pour son propre prestige et pour élargir sa clientèle dans les milieux musulmans. L'administration voit d'un bon œil l'initiative de Hadjem. Mais elle se méfie des engouements insolites qu'elle provoque et tient à ne pas voir se renouveler les erreurs du passé. Elle veut que la Mosquée de Marseille soit financièrement gérée par un organisme public : la Trésorerie municipale, par exemple. Puissent les Nord-Africains de Marseille voir surgir un jour prochain du sol de leur ville d'adoption les murailles d'une maison d'accueil et s'y trouver enfin à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix».


Les mosquées ne s'orientent pas "face à l'Afrique" mais face à La Mecque
Début 1939, le projet n'avait toujours pas abouti. La responsabilité est imputable aux querelles politiques, selon les observateurs. Ainsi, dans L'Afrique française, Philippe Barroit signe-t-il un article, au ton sarcastique   :
«En 1937, on a pu assister à Marseille à une "course aux Nord-Africains" entre différents partis politiques. Tous les moyens étant bons pour attirer des recrues ; certains ont songé à agir sur le plan religieux ; d'autres sur le plan social ; le projet de bâtir une mosquée dans la "cité phocéenne" est divulgué et l'on expose les motifs de cette création (Dépêche Tunisienne, 29 août et 14 septembre 1937) : “La France fidèle à sa mission traditionnelle, se doit d'être la gardienne (sic) et la protectrice de l'Islam, et Marseille avec ses 22 000 Nord-Africains, était plus que toute autre ville française, désignée pour recevoir, face à la Méditerranée et à l'Afrique, le seul monument qui puisse affirmer efficacement notre sollicitude envers nos amis arabes, c'est-à-dire une mosquée... Soucieux de donner la plus haute portée morale à l'œuvre que nous entreprenons, poursuit M. Louis Cottin, l'initiateur de ce projet, nous voulons dédier la mosquée aux 200 000 Musulmans morts pendant la Grande Guerre, réparant ainsi l'oubli d'un monument commémoratif, qui, depuis longtemps, aurait dû être édifié à leur gloire sur le sol de la France.“ Malheureusement les mosquées n'ont pas de dédicaces (vieille erreur cléricale, pardonnable) et elles ne s'orientent pas "face à l'Afrique", mais face à La Mecque ! Les artisans de la première heure étaient deux "Arabes" de Marseille, l'un Hadjem, "bien connu des sportifs sous le nom de Jim Montel" et l'autre Talmudi, président de la section locale du Congrès musulman. L'approbation des autorités (M. H. Tasso, maire, sous-secrétaire d'État ; M. Lebeau, Gouverneur Général de l'Algérie) avait très vite été donnée ; les fonds seraient demandés aux riches coreligionnaires du Moghreb ? Le Sultan du Maroc ne venait-il pas de donner l'exemple aux bâtisseurs en posant le 10 juillet 1937, la première pierre d'une mosquée à Vals-les-Bains ?».


Un échec imputable à Si Kaddour Ben Ghabrit ?
À la veille de la guerre donc, Marseille n'avait toujours pas de mosquée. Pourquoi ? L'explication décisive a sans doute été avancée par le principal acteur, Louis Cottin qui, en 1977, a rapporté ses souvenirs dans un livre. Après avoir retracé les premières démarches, il raconte :
«Il me restait toutefois à exposer mon projet aux chefs religieux de l'Islam et, tout d'abord, à Si Kaddour ben Ghabrit, grand prêtre de la mosquée de Paris. À l'occasion d'un de ses passages à Marseille, je le rencontrai à l'hôtel Régina, place Sadi-Carnot, où se trouve actuellement le centre des Impôts. Il me reçut solennellement, m'écouta et me donna son accord complet, mais il voulut que la gestion de cette mosquée soit confiée à la Société des Habous (Société des Lieux Saints), dont il était le président. À la suite de la publicité faite autour de mon projet, j'avais été contacté par des envoyés des ulémas du Caire, farouchement opposés à Si Kaddour ben Ghabrit, qu'ils accusaient de mettre la religion islamique en coupe réglée. Je les revis après mon entretien et je compris rapidement que des difficultés insurmontables allaient naître. J'informai Tasso de la situation et le priai de mettre le général Noguès au courant de notre projet et de lui demander conseil sur la marche à suivre pour le faire aboutir. Le général Noguès était alors Résident général au Maroc. Entre-temps, la trésorerie générale avait reçu des souscriptions en provenance d'Afrique du Nord, et la première avait été celle du Consistoire Israélite de Constantine, ce qu'il fallait signaler. Le temps passa et, quelques mois plus tard, je reçus une lettre de Si Kaddour ben Ghabrit m'informant que le général Noguès donnait un avis défavorable à mon projet»  .
À défaut de contrôler ce nouveau lieu de culte, dont les plans d'architectes laissaient deviner une stature au moins égale à celui de Paris, Ben Ghabrit a vraisemblablement "torpillé" le projet grâce aux accointances dont il pouvait disposer auprès des responsables du Protectorat au Maroc - il était chef du Protocole du Sultan. Cette proximité lui a permis d'arracher l'avis négatif de Noguès à l'initiative de Cottin, confortant le président de la Société des Habous dans son opposition larvée à une mosquée marseillaise qui aurait échappé à sa primauté.




Nogu_s_et_SKBG
Le général Nogès prend possession de ses fonctions de Résident
au Maroc. Le 6 octobre 1936, il se rend chez le Sultan. C'est quelques
mois plus tard que Si Kaddour Ben Ghabrit (à droite sur la photo)
écrit à Louis Cottin pour lui signifier le refus de Noguès au projet
de mosquée marseillaise.


Le projet de mosquée de 1942
Un nouveau projet est monté en 1942 à l'initiative des autorités. Le 26 février, le préfet régional écrit au Gouvernement général à Alger :
«j'ai fait entreprendre des études en vue de la construction prochaine d'une mosquée à Marseille. La ville offrira le terrain et j'espère pouvoir présenter un projet ferme d'ici très peu de temps. Cette mosquée doit, dans mon esprit, se rattacher plus particulièrement à l'Algérie, prolongement de la métropole et je proposerai qu'elle soit confiée à des agents du culte algériens»  .
La conception en est confiée à André Devin, architecte diplômé, qu'on envoie en mission d'études à Alger pour visiter les édifices religieux, et rencontrer le grand orientaliste Georges Marçais (1876-1962), spécialiste de l'art musulman et directeur de l'Institut d'études orientales de l'Université d'Alger. Le commandant Wender, chef du service des affaires algériennes à la préfecture insiste :
«le ministère de l'Intérieur, saisi de cette réalisation, a demandé qu'elle soit conduite avec célérité»  .
L'occupation de la zone Sud et la coupure des liens avec l'Algérie suite au débarquement anglo-américain, en ont décidé autrement.


L'observance rituelle des fêtes musulmanes sous Vichy
Le rationnement et les restrictions alimentaires imposés à la population française plusieurs années après la Libération, et l'intervention des autorités publiques pour y faire face, permettent de vérifier deux points : 1) l'attachement des musulmans émigrés à la consommation de nourriture licite (halâl) ; 2) l'attention des pouvoirs publics à satisfaire cette demande.
À Marseille, en 1945, existaient au moins trois commerçants proposant à leur clientèle de la viande égorgée rituellement. Deux musulmans : Ihermeche, boucher, 12, rue Puvis-de-Chavannes ; Ali Cherif, boucher, 1, chemin de la Gare Saint-Louis ; et un arménien : Z. Touzladjian, épicier, 4, rue Sainte-Barbe  .
En réalité, la distribution gratuite de denrées alimentaires à l'occasion des fêtes religieuses dataient de l'époque du régime de Vichy. Le 15 septembre 1943, le service des Affaires algériennes fait publier dans la presse un avis conviant la population musulmane à retirer le millet de couscous distribué à l'occasion des fêtes du Ramadan, à raison de 1 K 500 par personne  . Fin septembre, sur incitation du ministère de l'Intérieur  , il fut accordé aux musulmans de Marseille un supplément, gratuit et sans ticket, de 100 grammes de viande de mouton à l'occasion de l'Aïd-el-Seghir. Mais, apparemment, seuls les musulmans inscrits chez les bouchers de la rue Puvis-de-Chavanne et du quartier de la Visite, en auraient bénéficié, c'est-à-dire 800 personnes sur les 5000 que comptait la ville :
«(le) mécontentement règne également chez les restaurateurs nord-africains qui n’ont pu bénéficier de distribution supplémentaire de viande car il est de coutume que ce jour de fête ils donnent à manger gratuitement à tous les nécessiteux»  .
Dans les divers centres et foyers nord-africains de la ville, notamment le camp Lyautey, l'Hôpital Militaire et le camp de la Blancarde où sont hébergés de nombreux nord-africains, un «abondant» couscous a été servi dans des «réfectoires propres et fleuris» qui sont visités par le délégué du Comité des Amitiés Nord-Africaines, l'Intendant général Lallier du Coudray qui accompagne le préfet. Celui-ci rapporte :
«En ce qui concerne les familles domiciliées à Marseille, des distributions de couscous, viande de mouton, sucre, thé, café leur ont été faites par les soins du Bureau des Affaires Musulmanes. Le succès eut été complet si ces distributions avaient pu être étendues à tous les musulmans coloniaux ou de pays placés sous protectorat français. Il existe à Marseille un nombre important de musulmans (près de 500) originaires d'A.O.F. qui auraient ainsi bénéficié des mêmes avantages que les musulmans d'Afrique du Nord»  .


Les attributions alimentaires "selon la loi coranique" après la Libération
Après guerre, les distributions de denrées sont toujours occasionnées par les deux commémorations de l'aïd Seghir (qui suit le ramadan) et de l'aïd el-Kébir (fête du Sacrifice d'Abraham), mais également par la nécessité de substituer une alimentation licite aux produits américains que recevait la population d'une manière générale. C'est ce que préconise explicitement pour des raisons religieuses, le préfet au directeur départemental du Ravitaillement général le 15 mai 1945 :
«J'ai l'honneur de vous faire parvenir, sous ce pli, deux réclamations émanant des deux boucheries musulmanes de Marseille, au sujet des attributions de conserves américaines faites à la population en remplacement de la viande de boucherie déficitaire. M. le Chef du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines, à Marseille, attire mon attention sur le fait que les musulmans ne doivent consommer que de la viande égorgée par eux, selon la loi coranique. Tenant compte de cette particularité, vous avez bien voulu, lors de la première attribution de janvier, leur allouer en remplacement, une ration de 50 grammes de viande fraîche avec os. Depuis lors, aucune attribution n'a été faite en compensation des conserves américaines. Il me paraît indispensable de donner satisfaction aux doléances des musulmans. À cet effet, je vous prie de veiller avec une attention toute particulière à la mise en place régulière de cette viande de boucherie en remplacement des conserves américaines»  .
Les fêtes religieuses sont l'objet d'une attention particulière exprimée par le ministère de l'Intérieur. Le 17 novembre 1944, il s'adresse au préfet :
«comme pour la fête de l'Aïd-el-Seghir, des dispositions doivent être prises à Paris, ainsi que dans les départements où la colonie nord-africaine est importante, pour associer les pouvoirs publics à la grande fête musulmane de l'Aïd-el-Kebir, ou fête du mouton. Cette fête devant avoir lieu le 26 novembre courant, je fais appel à votre concours pour organiser, dans votre département, cette manifestation dont la portée morale, dans les circonstances présentes, ne saurait vous échapper. J'ai obtenu de M. le ministre du Ravitaillement sur la base de 5000 rationnaires dans votre département, le déblocage de 150 g. de viande, 50 g. de pois chiches ou à défaut de légumes secs, de 50 g. de sucre et 250 g. de café ou succédané par rationnaire. La distribution gratuite de ces denrées, qui seront mises à votre disposition par le service du Ravitaillement départemental, devra être organisée par vos soins de la façon la plus équitable, avec le concours du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines de Marseille»  .

Pendant la période de Ramadan, il faut également tenir compte de l'observance du jeûne par les musulmans. Et adapter la réglementation des heures de fermeture des débits de boissons. Les cafés restent, en effet, des lieux majeurs de la sociabilité nord-africaine en émigration, plus encore quand le repas de rupture du jeûne intervient à une heure tardive. Le ministère de l'Intérieur édicte ses dispositions le 10 août 1945 à l'attention du préfet :
«…les travailleurs musulmans nord-africains de la métropole s'apprêtent à observer, à partir des premiers jours d'août, le jeûne prescrit par la religion musulmane. (…) Afin de faciliter aux musulmans de votre département l'observance de leurs coutumes religieuses, je vous laisse le soin d'apprécier l'opportunité de retarder l'heure de fermeture des restaurants pendant la durée du Ramadan et d'autoriser la consommation de café ou des succédanés jusqu'à l'heure de fermeture. (…) Par ailleurs, j'interviens auprès de M. le ministre du Ravitaillement en vue d'obtenir le déblocage des denrées nécessaires à la célébration de la fête de l'Aïd-el-Seghir qui marquera la fin du jeûne  .


Le cimetière musulman en 1945
C'est le chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, J. Bourgeois, beau-frère du commandant Wender, qui fut à l'origine de la création du carré musulman et de la kouba au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Il le raconte lui-même, avec un style paternaliste presque naïf, dans un rapport daté du 21 novembre 1945 :
«Ce cimetière doit sa création à un incident qui surgit entre chrétiens et musulmans en 1943 ; à cette époque les musulmans étaient inhumés dans des fosses voisinant avec celles des européens. Un jour, un convoi européen se rencontra avec un convoi musulman et traversa la ligne des musulmans qui étaient alignés en prière ; une altercation eut lieu par suite de la méconnaissance des européens des rigueurs de la religion musulmane et faillit dégénérer en conflit. Les doléances qui me furent portées au Service des Affaires algériennes, par les musulmans me firent concevoir l'idée qu'il fallait à tout prix réaliser et séparer les inhumations des deux religions afin d'éviter, pour l'avenir, des conflits plus graves. Après de nombreuses démarches dans les services techniques pour connaître la superficie du terrain à solliciter, obtenant audience de monsieur le préfet délégué à l'administration de la ville de Marseille, je trouvais alors auprès de lui un accueil chaleureux pour tout ce qui touche les musulmans. Sur son intervention, un carré pouvant contenir mille corps pour une durée de cinq ans me fut accordé, le cimetière musulman était né. Les premières inhumations commencèrent, mais devant l'impression désabusée des musulmans de voir ce carré aux simples tumulus lui donnant l'aspect abandonné et désertique, entouré au loin de chapelles et de tombes chrétiennes assez luxueuses, je conçus l'idée d'une kouba toute blanche, au croissant doré, encadré de cyprès, qui donnerait à ce lieu toute l'ambiance de nos cimetières musulmans d'Afrique du Nord. Après en avoir référé au ministère de l'Intérieur, le gouvernement, sur mes sollicitations appuyées par messieurs les préfets, me fit connaître que la France, en reconnaissance à ses fils d'Afrique du Nord, offrait la subvention désirée et nécessaire pour l'édification de la kouba de Marseille.
La construction commença mais fut arrêté par l'occupation allemande et ne fut reprise qu'après la Libération. Les services techniques du cimetière St-Pierre en entreprirent la construction avec des moyens de fortune, et (...) a surgi cette blanche kouba qui incita les associations musulmanes à soigner et transformer leurs tombes et à s'y attarder. Tous les musulmans de notre empire sont réunis, Malgaches, Djiboutis, Marocains, Tunisiens, Algériens, Afrique occidentale, qui ont manifesté une grande reconnaissance. L'inauguration se fit donc par une belle matinée ensoleillée, par monsieur Hagg, commissaire de la République, monsieur Collavery, directeur du cabinet de messieurs les préfets des Bouches-du-Rhône, monsieur Massenet, préfet délégué à l'Administration de la ville, monsieur le général Duminy, représentant le général Carpentier, commandant la XVe région absent, le colonel Boucher, commandant la subdivision aérienne, le capitaine de vaisseau Sticca, commandant la marine, et de nombreuses personnalités civiles et militaires de Marseille. Je reçus alors les autorités au cimetière. De nombreux noirs Sénégalais, Djiboutis, Madagascar et Marocains terminaient la prière, l'abstention nombreuse des Algériens à cet office religieux fut à remarquer. (...) Un mouton fut égorgé sur les lieux en sacrifice, et le cortège se rendit à un carré d'anonymes militaires musulmans tués à la Libération aux environs de Marseille ; enterrés avec leurs frères français. Le commissaire de la République déposa une palme suivi par d'autres musulmans qui fleurirent aussi leurs sépultures. Après une minute de silence observée, la dislocation eut lieu, et toute l'assemblée des autorités et les invités se rendirent à un lunch offert par les musulmans dans un cadre brillant, décoré aux couleurs algériennes et marocaines, et l'on servit brochettes de méchouis, thé marocain et gâteaux. (...) Cette réunion se clôtura pleine d'espérance, et l'Aïd-el-Kebir en ville fut fêté par des distributions de denrées gratuites aux familles et aux isolés dans les hôpitaux, aux œuvres et les services sociaux»  .
La kouba est toujours là aujourd'hui. C'est même la seule de ce type en France. Mais aucune sépulture de cette époque n'est restée, les inhumations les plus récentes datent des années 1990.

kouba_Marseille__1_
La kouba du "cimetière musulman" de Marseille, édifiée sur l'initiative de
J. Bourgeois, directeur du Bureau des Affaires musulmanes nord-africaines entre
1944 et 1945 (toujours visible au cimetière Saint-Pierre) - Caom


kouba_Marseille__2_
Inauguration du "cimetière musulman" de Marseille le 15 novembre 1945
(jour de l'aïd el-kebir) en présence des autorités officielles, de J. Bourgeois
et des musulmans de la ville dont l'algérien Talmoudi - Caom


Un chef de confrérie porte d'Aix en 1948
Le respect du jeûne et des fêtes rituelles, le soin d'une nourriture licite, la conformité aux rites funéraires sont des aspects de la vie religieuse plus saisissables que d'autres tels que la prière ou l'aumône). La dimension confrérique du rapport à l'islam, quant à elle, est certes maintenue en émigration, mais malaisément observable. Les occurrences explicites sont très rares. Pourtant, il arrive qu'on en relève un indice.
Ainsi, en octobre 1948 est signalé le passage à Marseille du cheikh Mohamed Zouani. Le rapport des Renseignements généraux le qualifie de : «chef de la confrérie musulmane "El Amaria" de l'Afrique du Nord, résidant à Guelma (Constantine)»  . Le cheikh prend ses repas à l'hôtel "Slim", géré par un musulman algérien, porte d'Aix.
«Il a reçu plusieurs musulmans de cette ville auxquels il a prodigué des encouragements en termes favorables pour la France. Ayant été reçu au préalable par M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il leur a dit l'accueil chaleureux dont il avait été l'objet de la part de ce haut fonctionnaire. Cette visite a produit le meilleur effet dans les milieux arabes de Marseille, où elle a été rapidement connue», ajoute la note des RG en date du 4.
La confrérie Amaria n'a, semble-t-il, guère donné lieu à des observations défavorables de la part des autorités françaises en Algérie. Les liens avec l'émigration en métropole s'expliquent par sa composition sociale impliquant des éléments situés plutôt au bas de l'échelle sociale et d'anciens tirailleurs  ; elle comprenait également des femmes.


Le projet de mosquée de 1949-1951
À cette époque un nouveau projet de mosquée mobilise, comme celui de 1937, une combinaison de notables musulmans, d'anciens combattants et d'élus locaux. Automne 1950. L'envoyé spécial du journal Détective suit son guide dans le "quartier arabe" de la cité phocéenne, et s'arrête devant un café, entre les rues Longue des Capucins et Bernard-du-Bois.
«Je vais vous présenter à M. Talmoudi, l'homme qui veut donner une mosquée à Marseille»
dit le guide au journaliste. Talmoudi est en train de jouer aux cartes avec trois "Nord-Africains", il cède sa place à un autre joueur et raconte :
«Marseille, avec ses quelque trente mille ressortissants de religion musulmane, n'a jamais possédé de mosquée. Il y avait là une lacune à combler, grâce à l'obligeance de la municipalité marseillaise qui a bien voulu nous céder un terrain  , boulevard des Dames, à mi-chemin du bassin de la Joliette et de la porte d'Aix, c'est-à-dire sur le parcours que ne manquent jamais de suivre ceux qui débarquent d'Afrique du Nord ou y retournent ; nous allons pouvoir bientôt nous mettre au travail. M. Dauvin, un architecte de la ville, a dessiné une maquette ; nous avons récolté auprès de nos amis les cent vingt millions nécessaires à la construction. Mais si ce projet est, aujourd'hui, en voie de réalisation, il faut que vous sachiez que c'est grâce à un homme qui ne nous a jamais refusé son aide : cet ami de notre idée, c'est M. Baylot, "votre" préfet" de police actuel»  .
Des plans dessinés par les architectes André Devin et Ivan Bents, aux dates des 1er février et 15 août 1949, il reste quelques clichés aux archives de la Chambre de Commerce de Marseille  . La façade latérale gauche de la salle de prière d'un bâtiment comportant plusieurs niveaux, donnait sur le boulevard des Dames, tandis qu'un minaret élancé s'élevait dans une voie perpendiculaire, rue Louis-Astouin. D'une facture très élégante, le minaret est une tour carrée, agrémentée de quelques ouvertures (arc en plein cintre ou arc brisé), surmontée d'un lanternon carré coiffé lui-même d'une petite coupole sur laquelle est planté un épi orné de trois boules de métal de volume décroissant. C'est le modèle de la Qutûbiyya à Marrakech ou de Sidi Boumédienne à Tlemcen.


Comité musulman, préfet Baylot et intrigue de Ben Ghabrit
À quand remonte ce projet de mosquée ? Le point de départ   semble revenir au Comité de Reconnaissance aux soldats musulmans ayant combattu pour la France dont les membres ont été présentés par le préfet Jean Baylot au Président de la République qui a accepté la Haute Présidence d'honneur du comité.
Au début de l'année 1950, Baylot a entamé les démarches publiques dans le but de construire un édifice cultuel à l'intention des nombreux musulmans qui habitent Marseille ou qui transitent par son port. Il se transforme en Comité musulman pour la mosquée. Le projet est suivi de près par le Sultan du Maroc informé par le chérif El Alami, proche de la famille du préfet qui lui écrit le 29 mars 1950 :
«j'ai été très heureux que Sa Majesté le Sultan ait donné son approbation au projet de la nouvelle mosquée de Marseille, que vous avez eu la bienveillance de lui soumettre au cours de l'audience qu'elle vous a accordée. Ainsi que je vous en avais fait part au cours de nos entretiens, M. le Président de la République, que j'avais eu l'honneur d'entretenir de cette édification, s'était montré lui-même très satisfait. Vous savez l'intérêt que je porte à cette réalisation et soyez assuré que je ne ménagerai pas les moyens pour hâter son aboutissement»  .

L'engagement des autorités est indiscutable.
Au lendemain de la visite du Sultan du Maroc, accompagné du préfet Mecheri attaché à la Présidence de la République, à Marseille en novembre 1950, Si Kaddour Ben Ghabrit, qui dirige toujours la Mosquée de Paris, entreprend de réunir les représentants de l'administration préfectorale pour les impliquer dans cette initiative, et manœuvre en affirmant que le bail emphytéotique n'étant pas conforme aux traditions de l'islam, il fallait reconsidérer la question  .
C'est alors que se déclare officiellement le Comité musulman pour la mosquée qui dépose ses statuts en préfecture le 19 janvier 1951. Il est constitué en association cultuelle sous le régime des lois des 9 décembre 1905 et (?) 1er juillet 1901. Le président en est l'algérien Talmoudi, le vice-président Issilamou M'Rahafe, et le secrétaire général Amor Ladjimi, commerçant tunisien. Les principales composantes de la population musulmane de Marseille y sont représentées : algérienne, tunisienne, sénégalaise, djiboutienne, comorienne, guinéenne.
Puis, sur rapport du maire, Michel Carlini, le 9 avril 1951, le Conseil municipal de Marseille vote à l'unanimité, un projet de délibération soumis au préfet, qui prévoit la cession d'un terrain destiné à l'édification du bâtiment cultuel  . L'architecte désigné par la ville a pris des engagements avec le Comité musulman pour la mosquée qui, de son côté, a lancé des appels à la souscription dans tous les départements alentour appuyé dans ses requêtes par le préfet Baylot  .
Le vote du Conseil municipal contribue à désarmer les opposants parmi les musulmans, ainsi qu'en témoigne ce rapport des RG   en date du 21 avril 1951 :
«Les nationalistes algériens du MTLD, les tunisiens du Néo-Destour et les Marocains de l'Istiqlal hostiles au projet, modèrent actuellement leurs sentiments et ne prétendent plus qu'une mosquée n'a sa place qu'en terre maghrébine. Enfin, le Comité musulman, combattu à l'origine, semble maintenant prendre autorité et son président Talmoudi et ses collaborateurs semblent reprendre de l'influence dans les divers milieux arabes».
Cependant, des réticences proviennent encore de ceux qui craignent que la mosquée ne devienne un nouvel instrument pour les nationalistes ; ils souhaiteraient que Ben Ghabrit en ait le contrôle, selon cette même note des RG :
«Des objections ont été exprimées par des musulmans qui regrettent que le terrain ne soit pas attribué aux biens Habous, dont le chef est S. E. Si Kaddour ben Ghabrit, ce qui eut élevé, prétendent-ils, le prestige de l'Islam et des croyants. Envisageant la question sous l'angle politique, quelques personnes non musulmanes se disant autorisées, déplorent également que la personnalité de S.E. Si Kaddour ben Ghabrit n'ait pas été placée à la tête du Comité musulman, ce qui, à leur avis, eut constitué un gage de sécurité. Elles doutent des garanties offertes par les dirigeants musulmans du comité et du degré de confiance qui peut leur être accordé. Paraissant animées d'un esprit de méfiance, ces mêmes personnes, redoutent qu'une fois réalisée, la mosquée ne devienne une enclave impénétrable à tout contrôle de police, où les Arabes pourront éventuellement se livrer à des activités autres que religieuses et qui pourraient être contraires aux intérêts français».

On peut se demander si de tels arguments n'ont pas été orchestrés par Ben Ghabrit lui-même, dépité de ne pas avoir la haute main sur une réalisation qui pouvait, comme en 1937, entamer le monopole de la Mosquée de Paris sur l'expression institutionnelle de l'islam en France métropolitaine. D'autant que Ben Ghabrit avait été l'auteur de projets   qui auraient tendu à la construction de mosquées à Marseille, Bordeaux et Lille dès 1946, mais qui n'avaient pu se concrétiser à la suite de la conjonction d'une double hostilité : celle de milieux nord-africains opposés à l'éventualité de contributions financières afférentes à de telles édifications et celle de milieux musulmans qu'indisposaient la personnalité de Ben Ghabrit et l'inertie de son Institut musulman.
Aggravant les menées de Ben Ghabrit, des dissensions internes ont pesé dans l'échec du projet de mosquée à Marseille. En effet, le secrétaire général du Comité musulman, un ex-commerçant en produits de droguerie du boulevard Chave, a pris la fuite en Tunisie pour échapper à ses créanciers. On apprend alors que les Nord-Africains ne lui étaient pas favorables. Une note des RG du 24 août 1951 précise   :
«Sachant Ladjimi athée, [les Nord-Africains] considéraient qu'il n'était pas qualifié pour représenter les musulmans dans un comité chargé de l'édification d'un édifice cultuel. Ils affirment que Ladjimi Amor, dans une situation matérielle plus que critique (son commerce est en liquidation judiciaire) s'était infiltré au Comité musulman dans l'unique dessein d'en tirer des profits personnels et sauver une situation déjà en péril à l'époque où il se fit agréer à ce poste essentiel du Comité».
Les conséquences semblent très négatives pour l'avenir du projet de mosquée :
«De ces faits, ces mêmes milieux tirent la conclusion que le Comité musulman, déjà peu homogène par suite de la mésentente et de la rivalité de plusieurs de ses membres pourrait se trouver dans une situation difficile à bref délai, mettant ainsi en léthargie le projet même de construction de la mosquée de Marseille».
Se sont donc conjugués deux facteurs obstructifs : 1) l'impossibilité de faire en métropole ce qui se pratiquait en Algérie avec le financement public du culte musulman : l'exception algérienne à la loi de 1905 ne franchit pas la Méditerranée avec les indigènes ; 2) les dissensions internes au milieu musulman, d'abord dans le Comité lui-même, puis entre ce dernier et Si Kaddour Ben Ghabrit.
Ainsi, les deux "grands" projets de mosquée à Marseille, en 1937 et en 1950, ont-ils tourné court, en grande partie, à la suite des intrigues de Si Kaddour Ben Ghabrit qui dirigea la Mosquée de Paris jusqu'en 1954 et veillait ombrageusement à en maintenir le monopole.


Une mosquée dans le bidonville de La Timone
D'autres lieux de culte ont vraisemblablement existé à Marseille sans donner matière à la constitution de dossiers administratifs conséquents. On trouve des descriptions sommaires d'espaces aménagés pour la prière dans des enquêtes sur le logement des travailleurs nord-africains. Le Service des enquêtes économiques départemental effectua une visite le 10 juillet 1958 dans un "dortoir", au 26, bd des Dames à Marseille dont l'exploitant était Cherif Moula Saïd  . Ce dortoir est décrit dans toute sa sobriété :
«Trente couchettes sont installées dans une salle vaste et bien aérée. Quelques tables permettent aux locataires de consommer le repas qu'ils ont apporté. Un coin est réservé pour l'accomplissement de la prière. (...)»  .
Des conditions similaires de précarité de l'habitat se retrouvaient dans le bidonville de "La Timone" à la même époque. Le 11 mars 1961, le Service des Affaires musulmanes y relevait l'existence de 104 familles dont 94 sont musulmanes. Un plan en couleur du bidonville fut dressé à l'échelle 1/1000e. Parmi les "bâtiments" qui sont représentés, du côté de l'autoroute qui borde le bidonville, et à côté du bassin, figure un "bâtiment" à part, noté sous l'appellation de "mosquée"  .
Singulier épilogue (provisoire...) que cette mosquée de bidonville dans une cité qui, au cours des quarante années précédentes, avait porté quatre projets relativement ambitieux de lieu de culte musulman inscrits, pour trois d'entre eux, au cœur même de la ville.

L'ensemble de ces mentions permet d'établir, sur Marseille, l'hypothèse suivante concernant les pratiques religieuses de l'émigration nord-africaine depuis le début du siècle dans l'espace métropolitain de la France coloniale : quelle que soit la défaillance des conditions matérielles de l'exil migratoire, et malgré la rareté des sources qui les ont directement consignés, l'observance rituelle et les comportements religieux de la population musulmane ont toujours trouvé à se manifester, et ont rencontré un accueil plutôt favorable de la part des autorités publiques et des organismes privés.

Michel RENARD (université Paris VIII)

résumé
La ville-port de Marseille est l'agglomération de métropole qui accueille le plus tôt une population musulmane émigrée, attachée aux pratiques religieuses de l'islam. Des sources d'archives lacunaires mais probantes établissent l'observance cultuelle (prière, jeûne de ramadan, fêtes religieuses…) et normative (inhumations, alimentation licite…) chez les ouvriers kabyles et arabes de la cité phocéenne. Par ailleurs, d'importants projets de mosquée (1917, 1937, 1942, 1949-51) ont mobilisé des notables musulmans, des édiles locaux et l'administration, faisant apparaître le faisceau de motivations et d'intérêts contradictoires généré par le religieux islamique dans une métropole coloniale. La figure nationale de Si Kaddour ben Ghabrit (Mosquée de Paris) est liée à l'histoire de l'islam marseillais.

abstract
At the beginning of the 20th century, Marseilles was the first large Metropolitan French city to receive a Muslim emigrant population remaining attached to Islamic religious practices. Although incomplete, archival sources clearly show that religious observance (prayer, fasting during Ramadan, religious holidays) and respect of Islamic rules governing burial and halal food, were practised by Kabyle and Arab workers (+from Algeria?). Futhermore, important plans for the construction of mosques (1917, 1937, 1942, 1949-51) mobilised leading local Muslim residents and elected politicians as well as the administration, thereby revealing the wide range of conflicting interests and motives generated by Islam in the Metropolitan context. The well-known figure of Si Kaddour Ben Ghabrit (Paris Mosque) is linked to the history of Islam in Marseilles.

mots clés
Islam, Marseille, émigration arabe et kabyle, mosquée, pratiques religieuses, ramadan, cimetière musulman, kouba, alimentation licite, imam, Si Kaddour ben Ghabrit, affaires indigènes nord-africaines, Algériens, Chambre de commerce.



- référence : Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire (ex-Revue française d'Histoire d'outre-mer), n° 340-341, 2e semestre, 2003, p. 269-296.
- renseignement sur la revue Outre-Mers qui publie cet article.



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Posté par michelrenard à 00:22 - 11 - Islam à Marseille - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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