jeudi 2 novembre 2006

islam et musulmans à Marseille

kouba_Marseille_1945
kouba du cimetière Saint-Pierre à Marseille en 1945
bâtie par le Service des Affaires indigènes nord-africaines
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)




Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille,

1813-1962.

Pratiques religieuses

et encadrement des Nord-Africains 

Michel RENARD


* notes et illustrations publiées prochainement

 

Paris est la première ville du territoire métropolitain où se déploie, dès le XIXe siècle, une "micro-présence" musulmane liée aux relations diplomatiques avec les puissances islamiques : ambassades de la Porte Ottomane, de la Perse, de l’Égypte, de l’Afghanistan, du Hedjaz..., étudiants issus de l'élite de ces pays, etc. Marseille, pour sa part, est peut-être l'endroit qui accueille le plus tôt une population musulmane, de passage ou en résidence, attachée à ses pratiques religieuses  . À partir du XXe siècle, la "macro-présence" d'une population émigrée nord-africaine confronte ouvertement les autorités de la cité phocéenne à la dimension religieuse des "indigènes".


Le "cimetière des Turcs"
Marseille, de par son statut portuaire, est en effet très anciennement marquée par la présence de l'islam. Un "cimetière des Turcs", affecté aux esclaves musulmans qui servaient sur les galères, était situé jusqu'en 1723 à l'angle des rues Saintes et de la Paix, juste derrière le Vieux-Port, puis entre le cours Pierre-Puget et la rue Roux-de-Brignoles. Un article de la Revue de Marseille de 1859   signale la présence d'une petite mosquée au fond de cette nécropole. Mais la réduction du nombre des galères finit par provoquer la diminution des chiourmes, et le cimetière des Turcs comme la mosquée furent délaissés et convertis en jardin et pavillon :
«l'ambassadeur d'une puissance barbaresque, s'étant arrêté dans notre ville, demanda aux échevins de lui indiquer la mosquée pour aller y prier avec les gens de sa suite. À cette demande, grande fut la surprise. On s'expliqua. L'ambassadeur invoqua les capitulations convenues, les droits acquis, et à la suite de ses réclamations, le pavillon usurpé fut rendu à sa première destination. Grosson, qui rapporte le fait dans son Almanach historique de l'année 1777, ajoute qu'il a souvent rencontré des mahométans, de passage dans notre ville, allant faire leurs prières à la mosquée des Turcs galériens.» 
Certains auteurs ont pu contester l'existence de cette mosquée en affirmant ne pas avoir trouvé sa trace dans les plans relatifs à l'arsenal des galères. Mais, sa mention dans un document de 1813, évoqué ci-après, «au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte», me semble désormais en attester sérieusement la réalité.


Un cimetière pour les capitaines "barbaresques"
La Révolution ayant, définitivement, fait disparaître cette petite nécropole, des négociants et capitaines "barbaresques" pétitionnent auprès du préfet, en 1813, pour acquérir un terrain afin d'y installer les sépultures de ceux des leurs qui décédaient à Marseille  . Leur doléance, traduite par A. Gierra, interprète juré en langues orientales pour le département des Bouches-du-Rhône, fait valoir que :
«dans toutes les villes principales de commerce, soit en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne etc., les musulmans ont à leur disposition des cimetières destinés à la sépulture des musulmans qui souvent peuvent décéder en ces lieux, et c'est ainsi que les chrétiens en ont à Maroc, Alger, Tunis et Tripoli de Barbarie, etc. Il y a environ trente ans, il en existait un à Marseille qui dans le temps de la Révolution a été détruit. Il était, suivant le rapport de nos anciens compatriotes, au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte.»
Les pétitionnaires souhaitent en établir un nouveau aux environs de Marseille «pour le rite et pour la satisfaction de tous les musulmans». Leur choix s'est porté sur «la colline au-dessus du "four à chaux" hors la porte Saint-Victor, appartenant à M. Pagano, ex-consul de Gènes en cette dite ville». Ils voudraient «y bâtir un enclos de muraille pour servir à enterrer les musulmans qui y peuvent décéder en cette ville ; c'est ce qui n'arrive pas fréquemment»  . Une note de l'officier d'état civil, figurant dans cette correspondance, établit justement que «le nombre des musulmans qui meurent à Marseille ne s'élève pas au-delà de 5 à 6 individus par an à dater des dernières années ; dans d'autres circonstances, on peut l'évaluer le double».
Sans savoir si la demande finit par aboutir concrètement, le dossier conservé aux archives communales témoigne de la bienveillance qu'elle rencontre chez les autorités préfectorales et municipales. Le 6 août 1813, le directeur des travaux publics conclut :
«les musulmans peuvent être autorisés à établir leur cimetière sur la colline du "four à chaux", au nord dans la partie où il se trouve déjà le plus de profondeur de terre, à charge pour eux de se conformer aux dispositions cy dessus prescrites et aux règlements généraux relatifs à l'établissement des cimetières»  .


Une "foule immense" au passage de l'émir Abd-el-Kader
Les émigrés nord-africains ne furent pas les premiers musulmans à avoir frappé l'imaginaire de la ville. Il y eut le grand résistant à la conquête française de l'Algérie. Après sa reddition en 1847, Abd-el-Kader ne fut pas autorisé à se rendre à Damas comme on le lui avait promis. Il fut retenu en France cinq années durant, à Toulon, Pau, puis Amboise.
Napoléon III prit la décision de mettre un terme à sa captivité en 1852. Après une rencontre avec l'empereur à Paris, l'émir quitte Amboise le 11 décembre de cette année 1852, prend ensuite le train Gare de Lyon jusqu'à Châlons où il embarque sur la Saône vers Lyon. Puis il descend la vallée du Rhône sur le fleuve : Valence, Avignon et Marseille où il arrive le 18 décembre. Le préfet rend compte au ministre de l'Intérieur dès le lendemain :
«Abd-el-Kader est arrivé hier soir à dix heures. Il est logé à l'Hôtel des Empereurs. Je lui ai offert tous les moyens de distraction qui peuvent dépendre de moi pendant son séjour à Marseille. Il paraît fatigué et désireux de se reposer pendant quelques jours ici».
Le jour suivant :
«Abd-el-Kader vient à l'instant d'assister à la revue des troupes par la garnison. Le général Levaillant lui a fait les honneurs. Grande affluence et grand calme. Il lui avait offert dès le premier jour une loge au spectacle ; il a refusé comme chose en dehors de ses habitudes. Il a refusé d'assister hier soir à une soirée à la préfecture à cause d'une indisposition de sa mère et de la nouvelle qu'il a reçue de la mort de l'un de ses gendres à Bône. Son fils aîné seul a parlé une heure dans un salon avec l'élite de la société marseillaise»  .
Le 21 décembre 1852, le préfet annonce le départ :
«Abd-el-Kader s'est embarqué hier à 4 heures du soir avec toute sa suite sur le Labrador qui a pris le large à 7 ou 8 h. environ. Je l'ai accompagné en voiture, depuis son hôtel jusqu'à bord. La haie de spectateurs était formée par une foule immense qui ayant vu passer successivement le cortège des femmes, des enfants et des hommes de la maison de l'émir, lui offrait des visages et des sourires de jovialité. L'émir saluait tout le monde. Il a été reçu à bord par l'état-major assemblé et l'équipage sous les armes». Destination Damas.


Pèlerins musulmans et "muphti déporté", de passage à Marseille
D'une manière générale, Marseille servait évidemment de transit  . Les pèlerins d'Algérie qui se rendaient à La Mecque empruntaient les lignes maritimes désignées par les autorisations officielles qu'ils devaient solliciter du fait de leur statut de sujets français. Ils effectuaient souvent le passage par la ville. Lorsque l'effectif des pèlerins baissait, les autorités s'inquiétaient. En mai 1857, le préfet demande des explications. La direction des services maritimes des Messageries impériales répond, établissant du même coup le lien profond qui fait dépendre le cycle cultuel islamique de l'économie globale du pays :
«Vous m'avez fait l'honneur de m'inviter, par votre lettre du 23 de ce mois, à vous faire connaître les causes de la diminution considérable, constatée cette année, sur le nombre des pèlerins arabes qui passaient habituellement par Marseille pour se rendre à La Mecque. (…) Un des principaux motifs qui ont suspendu les pèlerinages pendant cette campagne, c'est la misère infligée aux populations arabes par la rigueur de l'hiver dernier. Les pluies torrentielles qui sont tombées sur toute la surface de l'Algérie, ont dévasté les voies de communication, et envahi les silos où les indigènes déposent leurs grains. Non seulement une partie des céréales récoltées a été détruite, mais sur bien des points les semailles ont été emportées. Il en est résulté qu'un grand nombre d'arabes ont dû employer à vivre jusqu'à la récolte prochaine, les ressources qu'ils destinaient aux frais de leur pèlerinage»  .
Il a existé également une catégorie de voyageurs musulmans "forcés", tel l'ex-muphti malékite d'Alger qui, en 1843 fut "déporté" sur l'île Sainte-Marguerite en face de Cannes (Alpes-Maritimes) pour y être «détenu jusqu'à nouvel ordre» à la suite de son opposition aux mesures prescrites par les autorités coloniales  . Le Gouvernement Général d'Algérie précise cependant : «le fils de l'ex-muphti a été autorisé à suivre son père en France ; j'écris à M. le Lieutenant général commandant la division à ce sujet et je lui fais connaître qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que ces deux indigènes séjournent 2 ou 3 jours à Marseille pour voir la ville»  . Piètre consolation pour ces déportés ! À ma connaissance cependant, les condamnées algériens "déportés" sur l'île Sainte-Marguerite, depuis 1837, n'abordaient pas à Marseille mais directement à Toulon.


Le cimetière Saint-Pierre en 1866
Un indice de cette micro-présence musulmane - dont on ignore la durée de séjour rapportée à chaque individu - est fourni par un document des archives municipales de Marseille. Il s'agit du plan général du "cimetière catholique de Saint-Pierre", dessiné à la date du 21 décembre 1866  .
Il avait été inauguré trois ans plus tôt, le 30 décembre 1863. Sur ce schéma est figuré, à gauche de l'entrée principale qui s'ouvre sur une allée centrale orientée nord-sud, un espace portant l'intitulé "Mahométans". Il fait face à deux autres, situés à droite de l'entrée, portant les intitulés "Grecs catholiques" et "Grecs schismatiques".
Ces trois divisions encadrant l'accès au cimetière, présentent deux particularités : elles ne sont pas numérotées, contrairement aux dix-neuf autres, et elles sont spatialement bien distinctes du cimetière catholique. Cela est normal puisque la loi en vigueur est celle du 23 prairial an XII qui prévoit d'affecter un lieu d'inhumation spécial (ou une partie du cimetière) à chaque culte dans les communes de pluralisme religieux. Elles sont cependant intégrées dans l'enceinte de la nécropole, semblablement au "cimetière protestant", dont les deux divisions non numérotées sont enclavées du côté ouest, mais contrairement au cimetière israélite situé, à cette époque, hors les murs du côté sud. Cependant, le plan ne dessine pas l'emplacement des tombes et l'on ignore si les sépultures musulmanes étaient orientées et quel pouvait en être le nombre.


Les Abyssins fêtent le Ramadan dans les rues de La Ciotat
En Abyssinie, actuelle Éthiopie, le roi chrétien Ménélik (1889-1908) affrontait les troupes italiennes envoyées par le gouvernement Crispi. Le 21 janvier 1896, Ménélik s'était déjà emparé du fort italien de Makalé et le 1er mars, il inflige un véritable désastre aux Italiens à Adoua. Cette victoire intervient en plein mois de Ramadan  . À La Ciotat, sont alors stationnés des navires comptant des marins et chauffeurs abyssins musulmans qui, par nationalisme, se seraient réjoui de la débâcle italienne dans leur pays. Ils auraient fêté cette victoire à leur manière, avec une visibilité telle que les journaux en rendent compte de manière affolée. Le 30 mars, le préfet rassure le ministre de l'Intérieur :
«Vous avez bien voulu me demander le 24 mars courant des renseignements sur des manifestations bruyantes en l'honneur de la victoire des Abyssins auxquelles se seraient livrés le 15 de ce mois dans les rues de La Ciotat les chauffeurs arabes du paquebot "La Ville de la Ciotat" originaires d'Obock et d'Aden. J'ai l'honneur de vous informer que les chauffeurs arabes des paquebots "La Ville de La Ciotat" et "L'Iraouaddy" se sont en effet réunis ce jour-là au nombre de soixante pour fêter comme d'habitude la clôture du Ramadan. Ils ont parcouru les rues de la ville au son du tam-tam et porteurs d'un drapeau français, et se sont arrêtés devant la mairie et la direction des ateliers des messageries maritimes, témoignant leur reconnaissance à la population pour l'accueil qu'ils ont reçu d'elle. Ils sont ensuite rentrés tranquillement à bord de leurs bâtiments respectifs.
Aucun hymne de louange à l'adresse de Ménélik n'a été chanté sur la voie publique et cette promenade pacifique n'a nullement ému la population de La Ciotat, les manifestations de ce genre se produisent souvent dans cette ville. Il y a donc lieu de considérer comme complètement dénaturés et volontairement exagérés les faits rapportés par les journaux Le Soleil et Le Petit Parisien et ne pas leur attribuer une portée qu'ils n'ont pas en réalité»  .
Notons la célébration "habituelle" de la clôture du Ramadan - qui semble indiquer que le phénomène avait déjà eu lieu les années précédentes -, et le bon accueil reçu par la population.


Ouvriers kabyles des huileries ou raffineries, et "criminalité arabe"
Au début du XXe s., la ville emploie 2000 des 4 à 5000 Nord-Africains recensés en France en 1912 : 400 travaillaient dans les huileries, 300 dans les raffineries, et les autres dans les fonderies, ou comme terrassiers et manœuvres...  Mais il ne reste guère de traces de ces ouvriers kabyles ni de leur mode de vie à Marseille alors qu'une étude menée dans le Pas-de-Calais en 1912 par Octave Depont, inspecteur général des communes mixtes en Algérie, signale le maintien des pratiques religieuses et même la revendication d'une modification d'horaire afin de pouvoir respecter l'heure de la rupture du jeûne au fond des mines. En est-il allé de même avec les kabyles de Marseille ?
L'image conservée est plutôt celle d'un défi "sécuritaire", qui a constitué par la suite une dimension psychologique décisive du rapport des responsables publics aux indigènes de confession musulmane en France.
La police du port est sollicitée par les nombreux transits tels ceux de 1912 constitués par les "retours d'exode" des Algériens de Tlemcen qui avaient émigré à Damas pour échapper à la loi de conscription militaire de 1911 mais qui finissent par regagner l'Algérie. Les archives conservent les listes nominatives de ces familles de l'ouest algérien  .
La guerre de 1914-1918 a favorisé le séjour de soldats maghrébins et de "travailleurs coloniaux" dans des conditions qui alarment les autorités. Ainsi, plusieurs rapports sur la "criminalité arabe" émanent de la police ou des instances judiciaires. Le 23 décembre 1916, le procureur de la République écrit au commissaire central :
«Il ne vous a certainement pas échappé que depuis quelques temps les crimes et délits commis par des Arabes sont devenus de plus en plus nombreux. La sécurité publique dans la ville de Marseille, que la réforme de la police en 1908 avait peu à peu rétablie, se trouve de nouveau compromise par l'afflux d'une population turbulente venant d'Algérie, de Tunisie ou du Maroc et qui semble s'être fixée aux alentours des grandes usines, dans les faubourgs, même au centre de la ville. De nombreux débits de boissons sont fréquentés spécialement par des Arabes qui s'y livrent parfois entre eux à des scènes sanglantes et sans doute aussi y préparent des agressions contre les passants attardés. Cette population, qui s'est continuellement accrue depuis les grandes grèves de 1901 et 1902, échappe à peu près à toute surveillance. La plupart des Arabes venant à Marseille pour s'embaucher dans les usines se groupent au nombre de quatre ou cinq pour s'installer à moins de frais dans quelque chambre garnie ; ces groupes se disloquent et se reforment sans cesse»  .
Le commissaire évoque également cette situation dans une correspondance au préfet, le 25 mai 1917 :
«Il est certain que de nombreux faits sont imputables aux indigènes de cette race, devenus très nombreux à Marseille, faits suivis, il faut le dire aussi, de nombreuses arrestations. L'élément militaire indigène renferme de mauvais éléments qui sont retenus ici trop longtemps par suite des difficultés de la navigation ; les cas d'ivresse publique sont nombreux, des tirailleurs sont devenus bonneteurs et pratiquent en tenue publiquement, etc.... Le rapport journalier de police signale régulièrement ces faits»  .
Il est difficile de se faire une idée de l'ampleur de cette "criminalité" car son invocation vient à l'appui d'une demande spéciale d'effectifs indigènes de police ; mais aucun témoignage ne permet non plus de contrebalancer a priori cette vision. L'hypothèse peut alors être formulée d'une moindre prégnance des normes religieuses comme facteur explicatif de comportements répréhensibles. Particulièrement quand il s'agit d'ivresse : on connaît l'interdit coranique pesant sur le vin (khamr)  .
Les autorités marseillaises connaissent aussi les populations musulmanes par les prisonniers de guerre turcs. Au camp d'internement de l'abbaye de Frigolet (Graveson), existe un Comité Ottoman qui cherche à entrer en correspondance avec la Croix-Rouge de Constantinople en mars 1920. Le ministère de l'Intérieur accorde son autorisation à la condition que le texte du télégramme ne contienne :
«aucune déclaration des intéressés pouvant laisser croire qu'ils ne sont pas traités au camp de concentration avec humanité et générosité»  .
Mais aucun témoignage des conditions de détention de ces soldats musulmans ne semble avoir survécu.


Village kabyle de 1917
La période de guerre a donné lieu à d'autres formes d'appréhension de l'altérité que celle du rapport policier. Le projet, non réalisé, de village kabyle élaboré par la Chambre de Commerce de Marseille entre fin 1916 et 1917 témoigne d'une bienveillance intéressée. Cette autre forme de l'administration du dominé musulman en métropole génère une attention et même un respect de ses traits culturels et religieux.
Le point de départ est un double constat concernant la nature des conditions de vie des indigènes - ainsi que leurs répercussions sur le reste de la population marseillaise - et le caractère indispensable de cette main d'œuvre. Le logement des Arabes et Kabyles à Marseille était souvent constitué de meublés situés rue Sainte Barbe, rue des Chapeliers, rue du Saule, place d'Aix. Le propriétaire louait une chambre comprenant deux et parfois trois lits à raison de 18 à 20 francs par mois à un Arabe responsable du loyer. Ailleurs, dans les quartiers, les Crottes, la Cabucelle, le Rouet, les chambres comprenaient deux, trois et parfois quatre lits à deux places ; chaque Arabe payait 7 francs par mois. On relève que :
«les Arabes ne couchent plus sur des nattes comme ils le faisaient dans les premiers temps de leur arrivée à Marseille : ils exigent un lit avec sommier, matelas en crin, draps et une couverture»  .
Le Comité consultatif d'action économique de la XVe Région militaire décide, dans une réunion officieuse tenue le 27 septembre 1916 que :
«que la Chambre de Commerce de Marseille ayant un intérêt tout particulier à ce que la main d'œuvre exotique et notamment kabyle, dorénavant indispensable aux industries marseillaises, soit stabilisée en cette ville dans des conditions d'ordre et de salubrité qui ne lui font actuellement que trop défaut, susciterait la création, sous ses auspices et avec son concours, d'un quartier arabe avec mosquée et habitations susceptibles d'être louées à des indigènes de l'Afrique du Nord employés dans des usines»  .
Le projet de construction d'un village kabyle tient aussi à définir des logements "conformes aux goûts" de ces travailleurs indigènes de l'Afrique du Nord, qu'on distingue de "la population blanche" de la ville  . Mais, consulté, le directeur des Affaires indigènes, à Alger, est plus que circonspect devant les soucis culturels et religieux des concepteurs :
«La prière, assez négligée par les indigènes des campagnes et surtout par les ouvriers, peut se faire dans tout endroit exempt de souillures, et les ablutions, qui doivent la précéder obligatoirement, se pratiquent avec l'eau ordinaire. Il n'y aurait intérêt à songer à la construction d'une vasque à ablutions que si on édifiait un lieu de prière, oratoire ou mosquée, ce qui ne me paraît pas indispensable»  .
Cette divergence, entre la Chambre de Commerce de Marseille et les Affaires indigènes d'Alger, confirme que la bienveillance à l'égard de l'islam n'est pas une composante spontanée du rapport colonial qui peut, au contraire, suspecter cette bienveillance et la taxer de faiblesse ou grosse de danger. Il y a, certes, un intérêt bien compris à respecter la religion du dominé, mais plus que cela. Une certaine empathie est nécessaire. Celle qui, tout au long de la période coloniale, a habité le courant indigénophile et une certaine politique musulmane de la France  . Celle qui conduit la Chambre de Commerce a faire appel au peintre Étienne Dinet (1861-1929) qui fournit en janvier 1917 :
«quelques indications pour la construction d'une mosquée aussi simple et bon marché que possible»  .
L'artiste, converti à l'islam depuis au moins 1913, date qu'il fit marquer sur sa tombe  , va à l'essentiel : «toute salle conviendrait au besoin» à condition de respecter certaines règles : orientation vers la Mecque, aménagement du mihrab, minbar pour le prêche, nattes et tapis de prière, lampes ou veilleuses au plafond, fontaine ou bassin pour les ablutions ; le minaret est facultatif  .
Le plan général du village, situé entre la route nationale n° 8 de Paris à Marseille et le chemin de la Commanderie, fait apparaître la place centrale dévolue aux bâtiments symbolisant les fonctions de l'édilité (djemaa), du commerce (bazar, boulanger, boucher, café, restaurant halal) et du religieux (mosquée et logement du muezzin), tous disposés autour de la place centrale qui abrite également un hammam et ses réservoirs.
On ne sait si l'architecte a eu connaissance ou non des indications de Dinet, mais la mosquée comprend un minaret et une coupole et sa décoration extérieure est largement fidèle aux options du peintre de Bou Saada. On retrouva quelques années plus tard cette inclination pour le style néo-mauresque dans la construction de la Mosquée de Paris.
La tentative a pu être qualifiée de "programme d'ethno-architecture" par une spécialiste qui y a vu :
«un exemple complexe, passionnant et expérimental d'un aménagement ethno-spatial, dont l'élaboration repose sur la tradition et l'idéologie hygiéniste des cités ouvrières françaises classiques du XIXe siècle. L'on tente d'y associer une relecture des coutumes kabyles, dont on cherche à intégrer les formes bâties les plus représentatives du cadre de vie, considérées comme indispensables pour la cohésion et sociabilité du groupe»  .
On discutera cependant l'idée que ce projet puisse symboliser «l'interface créée par le système colonial»  .
Ce n'en est qu'une modalité. Il en est bien d'autres. Les rapports entre colonisé et colonisateur s'inscrivent dans un arc qui va du «drame du contact forcé» aux élans indigénophiles du lyautéisme, de l'entente franco-musulmane ou de l'algérianisme, pour citer des catégories évoquées par Daniel Rivet  , qui s'appliquent aussi bien à la colonie qu'à la métropole.


Main d'œuvre nord-africaine
Les années 1920 se caractérisent par l'afflux d'une main d'œuvre étrangère contrôlée par un Service spécial qui s'occupe de son logement collectif. Ainsi le camp de Sainte-Marthe   en 1922, ou le Foyer musulman du boulevard Burel constitué de baraquements édifiés sur un terrain dont le locataire est la Chambre de commerce  . Ce genre d'habitat a-t-il réservé un espace pour la prière, comme on peut l'observer ailleurs à la même époque ? Les preuves manquent.
Ce qui paraît sûr, ce sont les pénibles conditions de vie de ces travailleurs. Le préfet envisage de créer un Office Nord-Africain en 1927 :
«Les ouvriers arabes se trouvent dans des conditions matérielles et morales déplorables : l'abandon dans lequel ils sont laissés, fait que les journaux enregistrent trop souvent les rixes sanglantes qui se produisent entre eux. Beaucoup de ces ouvriers sont la proie d'aigrefins, leurs compatriotes des villes algériennes qui viennent à Marseille non pour y travailler mais uniquement pour exploiter les ouvriers laborieux et honnêtes»  .
En 1929, le préfet comptabilise 15 000 sujets nord-africains employés dans les différentes usines à Marseille et dans sa banlieue  . À cette époque, signalons aussi la présence de garnisons musulmanes dans la région, à Arles et à Tarascon en 1932  . Les autorités n'évoquent guère le religieux islamique dont les formes semblent indiscernables. Et pourtant, des documents ultérieurs mentionnent sa présence dans la vie des indigènes musulmans dès ces années 1920.


"Une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques"
Dans les années 1930, une partie de la population émigrée s'est stabilisée. En 1938, on compte 16 445 Algériens, 244 Marocains et 180 Tunisiens, parmi lesquels on recense 5 000 chômeurs et 4 000 domiciliés à Marseille même  . Le sort de la majorité relève encore d'une certaine précarité sociale dont témoigne Poussardin, chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, dans un rapport au préfet le 17 juin 1938 :
«Il est donc très regrettable que faute de crédits rien n'ait jamais pu être fait à Marseille pour venir en aide à nos indigènes nord-africains. Ils sont cependant sujets français, ont fait vaillamment la grande guerre et ils mériteraient vraiment mieux que la détresse dans laquelle on les a laissés jusqu'à présent (...). Il faudrait créer pour eux, sinon des hôpitaux, du moins des infirmeries comme celles qui fonctionnent en Algérie sous le nom d'hôpitaux auxiliaires et où ils trouveraient en même temps que les soins appropriés une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques»  .
On peut faire l'hypothèse que, par ce souhait, le chef du Service des Affaires indigènes se fait l'écho à la fois d'une demande formulée par les Nord-Africains qu'il voit défiler dans son bureau (il est en poste depuis dix ans...), mais aussi de son propre sentiment du réconfort que pourrait leur procurer un élément essentiel de leurs convictions religieuses. Il s'agirait là, en quelque sorte, d'un témoignage "en creux", par défaut, de la prégnance d'une pratique religieuse. Cette dernière pouvant précisément s'exprimer en absence des conditions optimales de son exercice. Le même Poussardin, dans un autre rapport au préfet, le 7 octobre 1939, signalait d'ailleurs que parmi les affaires civiles traitées par le service figurait le pèlerinage à la Mecque  .


La supplique pour être nommé imam
En août 1938, le cheikh Ben Gana, de Biskra dans le sud algérien, reçoit une lettre d'un Algérien de Marseille, émigré de longue date  . L'auteur, Si Mohamed Ben Dahmane, lui demande son intercession... pour être nommé imam dans la cité phocéenne après avoir décrit une situation apocalyptique qui a attiré l'attention du Gouvernement Général à Alger. La lettre atteste l'existence d'une observance religieuse minimale épaulée par un officiant formé "sur le terrain" :
«Je viens très respectueusement vous exposer les faits suivants. Nous sommes une colonie déjà nombreuse de musulmans sujets algériens, tunisiens, marocains et autres qui vivons en France, et particulièrement à Marseille. Sachez que nombre d'entre nous, sans soutien moral et matériel, nous sommes soumis à bien des déboires. Surtout ceux qui souffrent et [sont] livrés à eux-mêmes ; les hôpitaux de Marseille reçoivent bien de nos compatriotes ; souvent ces derniers meurent sans avoir de sépultures ni les sacrements de la religion islamique, leurs corps vont à des salles d'études, et finissent à être dissous dans des bassins d'acide. Voilà où malheureusement sont exposés nos frères sans soutien. Je ne tiens pas à m'étendre plus longtemps sur le détail, mais il serait heureux que nous soyons un peu plus protégés ; il est de mon devoir de vous signaler cet affreux spectacle qui s'offre souvent à mes yeux impuissants. Je possède depuis 20 ans la pratique de faire à mes confrères qui, hélas décèdent en France et surtout à Marseille, les devoirs religieux [c'est moi qui souligne, MR] sans distinction de caste, et leur épargner de devenir des champs d'étude. C'est pourquoi je viens très humblement vous solliciter de bien vouloir intervenir en ma faveur en premier auprès de l'administration et du Gouvernement de l'Algérie qui transmettra ma supplique à M. le Préfet du département des Bouches-du-Rhône, à l'effet de me désigner en qualité d'imam pour la religion mahométane à Marseille ; il serait heureux que cela soit, et c'est au nom du Tout Puissant et de notre Prophète que je vous prie de faire en sorte à l'intérêt de vos frères malheureux».
Ainsi, même défectueuse et assumée dans un cadre précaire, l'observance des rites d'inhumation a pu trouver une forme d'accomplissement dans l'émigration algérienne des années 1920 et 1930 à Marseille.


Le projet de mosquée de 1937
Dans ce milieu, des notables apparaissent désormais, le plus souvent d'origine commerçante et la "communauté" devient un enjeu politique entre le P.P.F. de Simon Sabiani, le P.S.F. et le Parti communiste . C'est alors que surgit, en 1937, le projet d'édifier une mosquée à Marseille.
L'initiative semble en revenir à Louis Cottin, journaliste né à Oullins dans le Rhône en 1889, ancien membre du P.P.F., qui constitue un Comité marseillais de la Mosquée de Marseille avec certains élus. Le bureau de ce Comité devait comprendre : président, le maire de Marseille, Henri Tasso ; vice-président, deux conseillers municipaux ; trésorier, le receveur municipal ; secrétaire général, Cottin lui-même qui s'adresse au préfet le 22 juin 1937 :
«Notre attention a été attirée à maintes reprises sur la condition misérable de certains musulmans de passage en notre ville et nous avons estimé qu'il était du devoir de Marseille de donner à nos frères arabes un témoignage de notre affection en leur réservant un foyer. De plus, les 20 000 résidents en notre ville se trouvent privés des secours de leur culte, par suite de l'absence d'édifice consacré»  .
Le préfet accepte de faire partie du comité de patronage. En dépit des tractations politiciennes qui affectent l'initiative. Celles-ci sont relatées par le commissaire divisionnaire spécial, dans un rapport du 21 juillet 1937 :
«le Parti Populaire Français, au cours de la propagande de recrutement qu'il mène à Marseille, cherche à s'attribuer, aux yeux des indigènes nord-africains habitant notre ville, le mérite de la campagne ouverte depuis quelque temps, en vue de l'aménagement à Marseille d'un foyer nord-africain que compléterait l'édification d'une mosquée qui serait le pendant de celle de Paris. Le P.P.F., qui compte dans ses rangs deux propagandistes nord-africains très actifs, les indigènes algériens Mellah Ahmed, né le 27 mai 1902 à Tighzit-sur-Mer, Alger, et Yahia Ali, né en 1909 dans la commune mixte du Djurdjura, Alger, s'est, pour accréditer et appuyer cette façon de voir dans les milieux nord-africains de Marseille, assuré le concours de quelques commerçants indigènes de la rue des Chapeliers».
Le comité était situé au n° 58 de la rue Grignan à Marseille, qui abritait déjà le siège du journal Marseille-National auquel collaborait Cottin depuis le début de l'année après avoir quitté Marseille-Libre de Sabiani (P.P.F.). Ce dernier, justement, d'après le commissaire sus-cité :
«voit en l'initiative de M. Cottin, avec qui il est en mauvais termes, une manœuvre politique destinée à enlever au moins aux yeux des indigènes nord-africains, au P.P.F. le mérite et l'initiative de la construction du foyer et de la mosquée»  .


Mosquée contre "gangsters" de la Porte d'Aix
Le projet comprenait une mosquée, un foyer d'accueil, un hammam et un dispensaire. Les plans de cette petite cité furent confiés à un certain Garnier, architecte. Dans deux articles de La France Outre Mer, les 11 et 26 novembre 1937, René Janon évoque ces 20 000 Musulmans d'Afrique du Nord qui vivent à Marseille, et questionne : «Seront-ils un jour, à l'ombre de leur mosquée, à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix ?»  . Il évoque des précédents qui auraient échoué quelques années auparavant :
«On fit des quêtes. On organisa des galas de bienfaisances. On draina quelques dizaines de mille francs. Puis, un beau matin, comité et dizaines de mille francs s'évaporèrent comme par enchantement».
D'après lui, qui semble mésestimer le rôle de Cottin, la nouvelle initiative revient à l'algérien Hadjem Mohamed Boudjemaa, ancien boxeur qui pourrait bien être choisi pour constituer un pôle distinct du :
«parti le plus puissant (qui) reste avec ses 5 000 adhérents, la section marseillaise du Congrès Musulman, (présidée) de derrière le comptoir de son "Bar des Glaces", (par) le très actif Talmoudi, ancien combattant et cabaretier en la rue Bernard-du-Bois, près de la gare St Charles».
Le journaliste de La France d'Outre Mer avertit cependant :
«Malheureusement, à Marseille plus qu'ailleurs, la politique s'infiltre partout. Voici les partis en compétition autour de la future mosquée. C'est à qui s'attribuera le mérite de son éventuelle construction et exploitera cet argument pour son propre prestige et pour élargir sa clientèle dans les milieux musulmans. L'administration voit d'un bon œil l'initiative de Hadjem. Mais elle se méfie des engouements insolites qu'elle provoque et tient à ne pas voir se renouveler les erreurs du passé. Elle veut que la Mosquée de Marseille soit financièrement gérée par un organisme public : la Trésorerie municipale, par exemple. Puissent les Nord-Africains de Marseille voir surgir un jour prochain du sol de leur ville d'adoption les murailles d'une maison d'accueil et s'y trouver enfin à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix».


Les mosquées ne s'orientent pas "face à l'Afrique" mais face à La Mecque
Début 1939, le projet n'avait toujours pas abouti. La responsabilité est imputable aux querelles politiques, selon les observateurs. Ainsi, dans L'Afrique française, Philippe Barroit signe-t-il un article, au ton sarcastique   :
«En 1937, on a pu assister à Marseille à une "course aux Nord-Africains" entre différents partis politiques. Tous les moyens étant bons pour attirer des recrues ; certains ont songé à agir sur le plan religieux ; d'autres sur le plan social ; le projet de bâtir une mosquée dans la "cité phocéenne" est divulgué et l'on expose les motifs de cette création (Dépêche Tunisienne, 29 août et 14 septembre 1937) : “La France fidèle à sa mission traditionnelle, se doit d'être la gardienne (sic) et la protectrice de l'Islam, et Marseille avec ses 22 000 Nord-Africains, était plus que toute autre ville française, désignée pour recevoir, face à la Méditerranée et à l'Afrique, le seul monument qui puisse affirmer efficacement notre sollicitude envers nos amis arabes, c'est-à-dire une mosquée... Soucieux de donner la plus haute portée morale à l'œuvre que nous entreprenons, poursuit M. Louis Cottin, l'initiateur de ce projet, nous voulons dédier la mosquée aux 200 000 Musulmans morts pendant la Grande Guerre, réparant ainsi l'oubli d'un monument commémoratif, qui, depuis longtemps, aurait dû être édifié à leur gloire sur le sol de la France.“ Malheureusement les mosquées n'ont pas de dédicaces (vieille erreur cléricale, pardonnable) et elles ne s'orientent pas "face à l'Afrique", mais face à La Mecque ! Les artisans de la première heure étaient deux "Arabes" de Marseille, l'un Hadjem, "bien connu des sportifs sous le nom de Jim Montel" et l'autre Talmudi, président de la section locale du Congrès musulman. L'approbation des autorités (M. H. Tasso, maire, sous-secrétaire d'État ; M. Lebeau, Gouverneur Général de l'Algérie) avait très vite été donnée ; les fonds seraient demandés aux riches coreligionnaires du Moghreb ? Le Sultan du Maroc ne venait-il pas de donner l'exemple aux bâtisseurs en posant le 10 juillet 1937, la première pierre d'une mosquée à Vals-les-Bains ?».


Un échec imputable à Si Kaddour Ben Ghabrit ?
À la veille de la guerre donc, Marseille n'avait toujours pas de mosquée. Pourquoi ? L'explication décisive a sans doute été avancée par le principal acteur, Louis Cottin qui, en 1977, a rapporté ses souvenirs dans un livre. Après avoir retracé les premières démarches, il raconte :
«Il me restait toutefois à exposer mon projet aux chefs religieux de l'Islam et, tout d'abord, à Si Kaddour ben Ghabrit, grand prêtre de la mosquée de Paris. À l'occasion d'un de ses passages à Marseille, je le rencontrai à l'hôtel Régina, place Sadi-Carnot, où se trouve actuellement le centre des Impôts. Il me reçut solennellement, m'écouta et me donna son accord complet, mais il voulut que la gestion de cette mosquée soit confiée à la Société des Habous (Société des Lieux Saints), dont il était le président. À la suite de la publicité faite autour de mon projet, j'avais été contacté par des envoyés des ulémas du Caire, farouchement opposés à Si Kaddour ben Ghabrit, qu'ils accusaient de mettre la religion islamique en coupe réglée. Je les revis après mon entretien et je compris rapidement que des difficultés insurmontables allaient naître. J'informai Tasso de la situation et le priai de mettre le général Noguès au courant de notre projet et de lui demander conseil sur la marche à suivre pour le faire aboutir. Le général Noguès était alors Résident général au Maroc. Entre-temps, la trésorerie générale avait reçu des souscriptions en provenance d'Afrique du Nord, et la première avait été celle du Consistoire Israélite de Constantine, ce qu'il fallait signaler. Le temps passa et, quelques mois plus tard, je reçus une lettre de Si Kaddour ben Ghabrit m'informant que le général Noguès donnait un avis défavorable à mon projet»  .
À défaut de contrôler ce nouveau lieu de culte, dont les plans d'architectes laissaient deviner une stature au moins égale à celui de Paris, Ben Ghabrit a vraisemblablement "torpillé" le projet grâce aux accointances dont il pouvait disposer auprès des responsables du Protectorat au Maroc - il était chef du Protocole du Sultan. Cette proximité lui a permis d'arracher l'avis négatif de Noguès à l'initiative de Cottin, confortant le président de la Société des Habous dans son opposition larvée à une mosquée marseillaise qui aurait échappé à sa primauté.




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Le général Nogès prend possession de ses fonctions de Résident
au Maroc. Le 6 octobre 1936, il se rend chez le Sultan. C'est quelques
mois plus tard que Si Kaddour Ben Ghabrit (à droite sur la photo)
écrit à Louis Cottin pour lui signifier le refus de Noguès au projet
de mosquée marseillaise.


Le projet de mosquée de 1942
Un nouveau projet est monté en 1942 à l'initiative des autorités. Le 26 février, le préfet régional écrit au Gouvernement général à Alger :
«j'ai fait entreprendre des études en vue de la construction prochaine d'une mosquée à Marseille. La ville offrira le terrain et j'espère pouvoir présenter un projet ferme d'ici très peu de temps. Cette mosquée doit, dans mon esprit, se rattacher plus particulièrement à l'Algérie, prolongement de la métropole et je proposerai qu'elle soit confiée à des agents du culte algériens»  .
La conception en est confiée à André Devin, architecte diplômé, qu'on envoie en mission d'études à Alger pour visiter les édifices religieux, et rencontrer le grand orientaliste Georges Marçais (1876-1962), spécialiste de l'art musulman et directeur de l'Institut d'études orientales de l'Université d'Alger. Le commandant Wender, chef du service des affaires algériennes à la préfecture insiste :
«le ministère de l'Intérieur, saisi de cette réalisation, a demandé qu'elle soit conduite avec célérité»  .
L'occupation de la zone Sud et la coupure des liens avec l'Algérie suite au débarquement anglo-américain, en ont décidé autrement.


L'observance rituelle des fêtes musulmanes sous Vichy
Le rationnement et les restrictions alimentaires imposés à la population française plusieurs années après la Libération, et l'intervention des autorités publiques pour y faire face, permettent de vérifier deux points : 1) l'attachement des musulmans émigrés à la consommation de nourriture licite (halâl) ; 2) l'attention des pouvoirs publics à satisfaire cette demande.
À Marseille, en 1945, existaient au moins trois commerçants proposant à leur clientèle de la viande égorgée rituellement. Deux musulmans : Ihermeche, boucher, 12, rue Puvis-de-Chavannes ; Ali Cherif, boucher, 1, chemin de la Gare Saint-Louis ; et un arménien : Z. Touzladjian, épicier, 4, rue Sainte-Barbe  .
En réalité, la distribution gratuite de denrées alimentaires à l'occasion des fêtes religieuses dataient de l'époque du régime de Vichy. Le 15 septembre 1943, le service des Affaires algériennes fait publier dans la presse un avis conviant la population musulmane à retirer le millet de couscous distribué à l'occasion des fêtes du Ramadan, à raison de 1 K 500 par personne  . Fin septembre, sur incitation du ministère de l'Intérieur  , il fut accordé aux musulmans de Marseille un supplément, gratuit et sans ticket, de 100 grammes de viande de mouton à l'occasion de l'Aïd-el-Seghir. Mais, apparemment, seuls les musulmans inscrits chez les bouchers de la rue Puvis-de-Chavanne et du quartier de la Visite, en auraient bénéficié, c'est-à-dire 800 personnes sur les 5000 que comptait la ville :
«(le) mécontentement règne également chez les restaurateurs nord-africains qui n’ont pu bénéficier de distribution supplémentaire de viande car il est de coutume que ce jour de fête ils donnent à manger gratuitement à tous les nécessiteux»  .
Dans les divers centres et foyers nord-africains de la ville, notamment le camp Lyautey, l'Hôpital Militaire et le camp de la Blancarde où sont hébergés de nombreux nord-africains, un «abondant» couscous a été servi dans des «réfectoires propres et fleuris» qui sont visités par le délégué du Comité des Amitiés Nord-Africaines, l'Intendant général Lallier du Coudray qui accompagne le préfet. Celui-ci rapporte :
«En ce qui concerne les familles domiciliées à Marseille, des distributions de couscous, viande de mouton, sucre, thé, café leur ont été faites par les soins du Bureau des Affaires Musulmanes. Le succès eut été complet si ces distributions avaient pu être étendues à tous les musulmans coloniaux ou de pays placés sous protectorat français. Il existe à Marseille un nombre important de musulmans (près de 500) originaires d'A.O.F. qui auraient ainsi bénéficié des mêmes avantages que les musulmans d'Afrique du Nord»  .


Les attributions alimentaires "selon la loi coranique" après la Libération
Après guerre, les distributions de denrées sont toujours occasionnées par les deux commémorations de l'aïd Seghir (qui suit le ramadan) et de l'aïd el-Kébir (fête du Sacrifice d'Abraham), mais également par la nécessité de substituer une alimentation licite aux produits américains que recevait la population d'une manière générale. C'est ce que préconise explicitement pour des raisons religieuses, le préfet au directeur départemental du Ravitaillement général le 15 mai 1945 :
«J'ai l'honneur de vous faire parvenir, sous ce pli, deux réclamations émanant des deux boucheries musulmanes de Marseille, au sujet des attributions de conserves américaines faites à la population en remplacement de la viande de boucherie déficitaire. M. le Chef du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines, à Marseille, attire mon attention sur le fait que les musulmans ne doivent consommer que de la viande égorgée par eux, selon la loi coranique. Tenant compte de cette particularité, vous avez bien voulu, lors de la première attribution de janvier, leur allouer en remplacement, une ration de 50 grammes de viande fraîche avec os. Depuis lors, aucune attribution n'a été faite en compensation des conserves américaines. Il me paraît indispensable de donner satisfaction aux doléances des musulmans. À cet effet, je vous prie de veiller avec une attention toute particulière à la mise en place régulière de cette viande de boucherie en remplacement des conserves américaines»  .
Les fêtes religieuses sont l'objet d'une attention particulière exprimée par le ministère de l'Intérieur. Le 17 novembre 1944, il s'adresse au préfet :
«comme pour la fête de l'Aïd-el-Seghir, des dispositions doivent être prises à Paris, ainsi que dans les départements où la colonie nord-africaine est importante, pour associer les pouvoirs publics à la grande fête musulmane de l'Aïd-el-Kebir, ou fête du mouton. Cette fête devant avoir lieu le 26 novembre courant, je fais appel à votre concours pour organiser, dans votre département, cette manifestation dont la portée morale, dans les circonstances présentes, ne saurait vous échapper. J'ai obtenu de M. le ministre du Ravitaillement sur la base de 5000 rationnaires dans votre département, le déblocage de 150 g. de viande, 50 g. de pois chiches ou à défaut de légumes secs, de 50 g. de sucre et 250 g. de café ou succédané par rationnaire. La distribution gratuite de ces denrées, qui seront mises à votre disposition par le service du Ravitaillement départemental, devra être organisée par vos soins de la façon la plus équitable, avec le concours du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines de Marseille»  .

Pendant la période de Ramadan, il faut également tenir compte de l'observance du jeûne par les musulmans. Et adapter la réglementation des heures de fermeture des débits de boissons. Les cafés restent, en effet, des lieux majeurs de la sociabilité nord-africaine en émigration, plus encore quand le repas de rupture du jeûne intervient à une heure tardive. Le ministère de l'Intérieur édicte ses dispositions le 10 août 1945 à l'attention du préfet :
«…les travailleurs musulmans nord-africains de la métropole s'apprêtent à observer, à partir des premiers jours d'août, le jeûne prescrit par la religion musulmane. (…) Afin de faciliter aux musulmans de votre département l'observance de leurs coutumes religieuses, je vous laisse le soin d'apprécier l'opportunité de retarder l'heure de fermeture des restaurants pendant la durée du Ramadan et d'autoriser la consommation de café ou des succédanés jusqu'à l'heure de fermeture. (…) Par ailleurs, j'interviens auprès de M. le ministre du Ravitaillement en vue d'obtenir le déblocage des denrées nécessaires à la célébration de la fête de l'Aïd-el-Seghir qui marquera la fin du jeûne  .


Le cimetière musulman en 1945
C'est le chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, J. Bourgeois, beau-frère du commandant Wender, qui fut à l'origine de la création du carré musulman et de la kouba au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Il le raconte lui-même, avec un style paternaliste presque naïf, dans un rapport daté du 21 novembre 1945 :
«Ce cimetière doit sa création à un incident qui surgit entre chrétiens et musulmans en 1943 ; à cette époque les musulmans étaient inhumés dans des fosses voisinant avec celles des européens. Un jour, un convoi européen se rencontra avec un convoi musulman et traversa la ligne des musulmans qui étaient alignés en prière ; une altercation eut lieu par suite de la méconnaissance des européens des rigueurs de la religion musulmane et faillit dégénérer en conflit. Les doléances qui me furent portées au Service des Affaires algériennes, par les musulmans me firent concevoir l'idée qu'il fallait à tout prix réaliser et séparer les inhumations des deux religions afin d'éviter, pour l'avenir, des conflits plus graves. Après de nombreuses démarches dans les services techniques pour connaître la superficie du terrain à solliciter, obtenant audience de monsieur le préfet délégué à l'administration de la ville de Marseille, je trouvais alors auprès de lui un accueil chaleureux pour tout ce qui touche les musulmans. Sur son intervention, un carré pouvant contenir mille corps pour une durée de cinq ans me fut accordé, le cimetière musulman était né. Les premières inhumations commencèrent, mais devant l'impression désabusée des musulmans de voir ce carré aux simples tumulus lui donnant l'aspect abandonné et désertique, entouré au loin de chapelles et de tombes chrétiennes assez luxueuses, je conçus l'idée d'une kouba toute blanche, au croissant doré, encadré de cyprès, qui donnerait à ce lieu toute l'ambiance de nos cimetières musulmans d'Afrique du Nord. Après en avoir référé au ministère de l'Intérieur, le gouvernement, sur mes sollicitations appuyées par messieurs les préfets, me fit connaître que la France, en reconnaissance à ses fils d'Afrique du Nord, offrait la subvention désirée et nécessaire pour l'édification de la kouba de Marseille.
La construction commença mais fut arrêté par l'occupation allemande et ne fut reprise qu'après la Libération. Les services techniques du cimetière St-Pierre en entreprirent la construction avec des moyens de fortune, et (...) a surgi cette blanche kouba qui incita les associations musulmanes à soigner et transformer leurs tombes et à s'y attarder. Tous les musulmans de notre empire sont réunis, Malgaches, Djiboutis, Marocains, Tunisiens, Algériens, Afrique occidentale, qui ont manifesté une grande reconnaissance. L'inauguration se fit donc par une belle matinée ensoleillée, par monsieur Hagg, commissaire de la République, monsieur Collavery, directeur du cabinet de messieurs les préfets des Bouches-du-Rhône, monsieur Massenet, préfet délégué à l'Administration de la ville, monsieur le général Duminy, représentant le général Carpentier, commandant la XVe région absent, le colonel Boucher, commandant la subdivision aérienne, le capitaine de vaisseau Sticca, commandant la marine, et de nombreuses personnalités civiles et militaires de Marseille. Je reçus alors les autorités au cimetière. De nombreux noirs Sénégalais, Djiboutis, Madagascar et Marocains terminaient la prière, l'abstention nombreuse des Algériens à cet office religieux fut à remarquer. (...) Un mouton fut égorgé sur les lieux en sacrifice, et le cortège se rendit à un carré d'anonymes militaires musulmans tués à la Libération aux environs de Marseille ; enterrés avec leurs frères français. Le commissaire de la République déposa une palme suivi par d'autres musulmans qui fleurirent aussi leurs sépultures. Après une minute de silence observée, la dislocation eut lieu, et toute l'assemblée des autorités et les invités se rendirent à un lunch offert par les musulmans dans un cadre brillant, décoré aux couleurs algériennes et marocaines, et l'on servit brochettes de méchouis, thé marocain et gâteaux. (...) Cette réunion se clôtura pleine d'espérance, et l'Aïd-el-Kebir en ville fut fêté par des distributions de denrées gratuites aux familles et aux isolés dans les hôpitaux, aux œuvres et les services sociaux»  .
La kouba est toujours là aujourd'hui. C'est même la seule de ce type en France. Mais aucune sépulture de cette époque n'est restée, les inhumations les plus récentes datent des années 1990.

kouba_Marseille__1_
La kouba du "cimetière musulman" de Marseille, édifiée sur l'initiative de
J. Bourgeois, directeur du Bureau des Affaires musulmanes nord-africaines entre
1944 et 1945 (toujours visible au cimetière Saint-Pierre) - Caom


kouba_Marseille__2_
Inauguration du "cimetière musulman" de Marseille le 15 novembre 1945
(jour de l'aïd el-kebir) en présence des autorités officielles, de J. Bourgeois
et des musulmans de la ville dont l'algérien Talmoudi - Caom


Un chef de confrérie porte d'Aix en 1948
Le respect du jeûne et des fêtes rituelles, le soin d'une nourriture licite, la conformité aux rites funéraires sont des aspects de la vie religieuse plus saisissables que d'autres tels que la prière ou l'aumône). La dimension confrérique du rapport à l'islam, quant à elle, est certes maintenue en émigration, mais malaisément observable. Les occurrences explicites sont très rares. Pourtant, il arrive qu'on en relève un indice.
Ainsi, en octobre 1948 est signalé le passage à Marseille du cheikh Mohamed Zouani. Le rapport des Renseignements généraux le qualifie de : «chef de la confrérie musulmane "El Amaria" de l'Afrique du Nord, résidant à Guelma (Constantine)»  . Le cheikh prend ses repas à l'hôtel "Slim", géré par un musulman algérien, porte d'Aix.
«Il a reçu plusieurs musulmans de cette ville auxquels il a prodigué des encouragements en termes favorables pour la France. Ayant été reçu au préalable par M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il leur a dit l'accueil chaleureux dont il avait été l'objet de la part de ce haut fonctionnaire. Cette visite a produit le meilleur effet dans les milieux arabes de Marseille, où elle a été rapidement connue», ajoute la note des RG en date du 4.
La confrérie Amaria n'a, semble-t-il, guère donné lieu à des observations défavorables de la part des autorités françaises en Algérie. Les liens avec l'émigration en métropole s'expliquent par sa composition sociale impliquant des éléments situés plutôt au bas de l'échelle sociale et d'anciens tirailleurs  ; elle comprenait également des femmes.


Le projet de mosquée de 1949-1951
À cette époque un nouveau projet de mosquée mobilise, comme celui de 1937, une combinaison de notables musulmans, d'anciens combattants et d'élus locaux. Automne 1950. L'envoyé spécial du journal Détective suit son guide dans le "quartier arabe" de la cité phocéenne, et s'arrête devant un café, entre les rues Longue des Capucins et Bernard-du-Bois.
«Je vais vous présenter à M. Talmoudi, l'homme qui veut donner une mosquée à Marseille»
dit le guide au journaliste. Talmoudi est en train de jouer aux cartes avec trois "Nord-Africains", il cède sa place à un autre joueur et raconte :
«Marseille, avec ses quelque trente mille ressortissants de religion musulmane, n'a jamais possédé de mosquée. Il y avait là une lacune à combler, grâce à l'obligeance de la municipalité marseillaise qui a bien voulu nous céder un terrain  , boulevard des Dames, à mi-chemin du bassin de la Joliette et de la porte d'Aix, c'est-à-dire sur le parcours que ne manquent jamais de suivre ceux qui débarquent d'Afrique du Nord ou y retournent ; nous allons pouvoir bientôt nous mettre au travail. M. Dauvin, un architecte de la ville, a dessiné une maquette ; nous avons récolté auprès de nos amis les cent vingt millions nécessaires à la construction. Mais si ce projet est, aujourd'hui, en voie de réalisation, il faut que vous sachiez que c'est grâce à un homme qui ne nous a jamais refusé son aide : cet ami de notre idée, c'est M. Baylot, "votre" préfet" de police actuel»  .
Des plans dessinés par les architectes André Devin et Ivan Bents, aux dates des 1er février et 15 août 1949, il reste quelques clichés aux archives de la Chambre de Commerce de Marseille  . La façade latérale gauche de la salle de prière d'un bâtiment comportant plusieurs niveaux, donnait sur le boulevard des Dames, tandis qu'un minaret élancé s'élevait dans une voie perpendiculaire, rue Louis-Astouin. D'une facture très élégante, le minaret est une tour carrée, agrémentée de quelques ouvertures (arc en plein cintre ou arc brisé), surmontée d'un lanternon carré coiffé lui-même d'une petite coupole sur laquelle est planté un épi orné de trois boules de métal de volume décroissant. C'est le modèle de la Qutûbiyya à Marrakech ou de Sidi Boumédienne à Tlemcen.


Comité musulman, préfet Baylot et intrigue de Ben Ghabrit
À quand remonte ce projet de mosquée ? Le point de départ   semble revenir au Comité de Reconnaissance aux soldats musulmans ayant combattu pour la France dont les membres ont été présentés par le préfet Jean Baylot au Président de la République qui a accepté la Haute Présidence d'honneur du comité.
Au début de l'année 1950, Baylot a entamé les démarches publiques dans le but de construire un édifice cultuel à l'intention des nombreux musulmans qui habitent Marseille ou qui transitent par son port. Il se transforme en Comité musulman pour la mosquée. Le projet est suivi de près par le Sultan du Maroc informé par le chérif El Alami, proche de la famille du préfet qui lui écrit le 29 mars 1950 :
«j'ai été très heureux que Sa Majesté le Sultan ait donné son approbation au projet de la nouvelle mosquée de Marseille, que vous avez eu la bienveillance de lui soumettre au cours de l'audience qu'elle vous a accordée. Ainsi que je vous en avais fait part au cours de nos entretiens, M. le Président de la République, que j'avais eu l'honneur d'entretenir de cette édification, s'était montré lui-même très satisfait. Vous savez l'intérêt que je porte à cette réalisation et soyez assuré que je ne ménagerai pas les moyens pour hâter son aboutissement»  .

L'engagement des autorités est indiscutable.
Au lendemain de la visite du Sultan du Maroc, accompagné du préfet Mecheri attaché à la Présidence de la République, à Marseille en novembre 1950, Si Kaddour Ben Ghabrit, qui dirige toujours la Mosquée de Paris, entreprend de réunir les représentants de l'administration préfectorale pour les impliquer dans cette initiative, et manœuvre en affirmant que le bail emphytéotique n'étant pas conforme aux traditions de l'islam, il fallait reconsidérer la question  .
C'est alors que se déclare officiellement le Comité musulman pour la mosquée qui dépose ses statuts en préfecture le 19 janvier 1951. Il est constitué en association cultuelle sous le régime des lois des 9 décembre 1905 et (?) 1er juillet 1901. Le président en est l'algérien Talmoudi, le vice-président Issilamou M'Rahafe, et le secrétaire général Amor Ladjimi, commerçant tunisien. Les principales composantes de la population musulmane de Marseille y sont représentées : algérienne, tunisienne, sénégalaise, djiboutienne, comorienne, guinéenne.
Puis, sur rapport du maire, Michel Carlini, le 9 avril 1951, le Conseil municipal de Marseille vote à l'unanimité, un projet de délibération soumis au préfet, qui prévoit la cession d'un terrain destiné à l'édification du bâtiment cultuel  . L'architecte désigné par la ville a pris des engagements avec le Comité musulman pour la mosquée qui, de son côté, a lancé des appels à la souscription dans tous les départements alentour appuyé dans ses requêtes par le préfet Baylot  .
Le vote du Conseil municipal contribue à désarmer les opposants parmi les musulmans, ainsi qu'en témoigne ce rapport des RG   en date du 21 avril 1951 :
«Les nationalistes algériens du MTLD, les tunisiens du Néo-Destour et les Marocains de l'Istiqlal hostiles au projet, modèrent actuellement leurs sentiments et ne prétendent plus qu'une mosquée n'a sa place qu'en terre maghrébine. Enfin, le Comité musulman, combattu à l'origine, semble maintenant prendre autorité et son président Talmoudi et ses collaborateurs semblent reprendre de l'influence dans les divers milieux arabes».
Cependant, des réticences proviennent encore de ceux qui craignent que la mosquée ne devienne un nouvel instrument pour les nationalistes ; ils souhaiteraient que Ben Ghabrit en ait le contrôle, selon cette même note des RG :
«Des objections ont été exprimées par des musulmans qui regrettent que le terrain ne soit pas attribué aux biens Habous, dont le chef est S. E. Si Kaddour ben Ghabrit, ce qui eut élevé, prétendent-ils, le prestige de l'Islam et des croyants. Envisageant la question sous l'angle politique, quelques personnes non musulmanes se disant autorisées, déplorent également que la personnalité de S.E. Si Kaddour ben Ghabrit n'ait pas été placée à la tête du Comité musulman, ce qui, à leur avis, eut constitué un gage de sécurité. Elles doutent des garanties offertes par les dirigeants musulmans du comité et du degré de confiance qui peut leur être accordé. Paraissant animées d'un esprit de méfiance, ces mêmes personnes, redoutent qu'une fois réalisée, la mosquée ne devienne une enclave impénétrable à tout contrôle de police, où les Arabes pourront éventuellement se livrer à des activités autres que religieuses et qui pourraient être contraires aux intérêts français».

On peut se demander si de tels arguments n'ont pas été orchestrés par Ben Ghabrit lui-même, dépité de ne pas avoir la haute main sur une réalisation qui pouvait, comme en 1937, entamer le monopole de la Mosquée de Paris sur l'expression institutionnelle de l'islam en France métropolitaine. D'autant que Ben Ghabrit avait été l'auteur de projets   qui auraient tendu à la construction de mosquées à Marseille, Bordeaux et Lille dès 1946, mais qui n'avaient pu se concrétiser à la suite de la conjonction d'une double hostilité : celle de milieux nord-africains opposés à l'éventualité de contributions financières afférentes à de telles édifications et celle de milieux musulmans qu'indisposaient la personnalité de Ben Ghabrit et l'inertie de son Institut musulman.
Aggravant les menées de Ben Ghabrit, des dissensions internes ont pesé dans l'échec du projet de mosquée à Marseille. En effet, le secrétaire général du Comité musulman, un ex-commerçant en produits de droguerie du boulevard Chave, a pris la fuite en Tunisie pour échapper à ses créanciers. On apprend alors que les Nord-Africains ne lui étaient pas favorables. Une note des RG du 24 août 1951 précise   :
«Sachant Ladjimi athée, [les Nord-Africains] considéraient qu'il n'était pas qualifié pour représenter les musulmans dans un comité chargé de l'édification d'un édifice cultuel. Ils affirment que Ladjimi Amor, dans une situation matérielle plus que critique (son commerce est en liquidation judiciaire) s'était infiltré au Comité musulman dans l'unique dessein d'en tirer des profits personnels et sauver une situation déjà en péril à l'époque où il se fit agréer à ce poste essentiel du Comité».
Les conséquences semblent très négatives pour l'avenir du projet de mosquée :
«De ces faits, ces mêmes milieux tirent la conclusion que le Comité musulman, déjà peu homogène par suite de la mésentente et de la rivalité de plusieurs de ses membres pourrait se trouver dans une situation difficile à bref délai, mettant ainsi en léthargie le projet même de construction de la mosquée de Marseille».
Se sont donc conjugués deux facteurs obstructifs : 1) l'impossibilité de faire en métropole ce qui se pratiquait en Algérie avec le financement public du culte musulman : l'exception algérienne à la loi de 1905 ne franchit pas la Méditerranée avec les indigènes ; 2) les dissensions internes au milieu musulman, d'abord dans le Comité lui-même, puis entre ce dernier et Si Kaddour Ben Ghabrit.
Ainsi, les deux "grands" projets de mosquée à Marseille, en 1937 et en 1950, ont-ils tourné court, en grande partie, à la suite des intrigues de Si Kaddour Ben Ghabrit qui dirigea la Mosquée de Paris jusqu'en 1954 et veillait ombrageusement à en maintenir le monopole.


Une mosquée dans le bidonville de La Timone
D'autres lieux de culte ont vraisemblablement existé à Marseille sans donner matière à la constitution de dossiers administratifs conséquents. On trouve des descriptions sommaires d'espaces aménagés pour la prière dans des enquêtes sur le logement des travailleurs nord-africains. Le Service des enquêtes économiques départemental effectua une visite le 10 juillet 1958 dans un "dortoir", au 26, bd des Dames à Marseille dont l'exploitant était Cherif Moula Saïd  . Ce dortoir est décrit dans toute sa sobriété :
«Trente couchettes sont installées dans une salle vaste et bien aérée. Quelques tables permettent aux locataires de consommer le repas qu'ils ont apporté. Un coin est réservé pour l'accomplissement de la prière. (...)»  .
Des conditions similaires de précarité de l'habitat se retrouvaient dans le bidonville de "La Timone" à la même époque. Le 11 mars 1961, le Service des Affaires musulmanes y relevait l'existence de 104 familles dont 94 sont musulmanes. Un plan en couleur du bidonville fut dressé à l'échelle 1/1000e. Parmi les "bâtiments" qui sont représentés, du côté de l'autoroute qui borde le bidonville, et à côté du bassin, figure un "bâtiment" à part, noté sous l'appellation de "mosquée"  .
Singulier épilogue (provisoire...) que cette mosquée de bidonville dans une cité qui, au cours des quarante années précédentes, avait porté quatre projets relativement ambitieux de lieu de culte musulman inscrits, pour trois d'entre eux, au cœur même de la ville.

L'ensemble de ces mentions permet d'établir, sur Marseille, l'hypothèse suivante concernant les pratiques religieuses de l'émigration nord-africaine depuis le début du siècle dans l'espace métropolitain de la France coloniale : quelle que soit la défaillance des conditions matérielles de l'exil migratoire, et malgré la rareté des sources qui les ont directement consignés, l'observance rituelle et les comportements religieux de la population musulmane ont toujours trouvé à se manifester, et ont rencontré un accueil plutôt favorable de la part des autorités publiques et des organismes privés.

Michel RENARD (université Paris VIII)

résumé
La ville-port de Marseille est l'agglomération de métropole qui accueille le plus tôt une population musulmane émigrée, attachée aux pratiques religieuses de l'islam. Des sources d'archives lacunaires mais probantes établissent l'observance cultuelle (prière, jeûne de ramadan, fêtes religieuses…) et normative (inhumations, alimentation licite…) chez les ouvriers kabyles et arabes de la cité phocéenne. Par ailleurs, d'importants projets de mosquée (1917, 1937, 1942, 1949-51) ont mobilisé des notables musulmans, des édiles locaux et l'administration, faisant apparaître le faisceau de motivations et d'intérêts contradictoires généré par le religieux islamique dans une métropole coloniale. La figure nationale de Si Kaddour ben Ghabrit (Mosquée de Paris) est liée à l'histoire de l'islam marseillais.

abstract
At the beginning of the 20th century, Marseilles was the first large Metropolitan French city to receive a Muslim emigrant population remaining attached to Islamic religious practices. Although incomplete, archival sources clearly show that religious observance (prayer, fasting during Ramadan, religious holidays) and respect of Islamic rules governing burial and halal food, were practised by Kabyle and Arab workers (+from Algeria?). Futhermore, important plans for the construction of mosques (1917, 1937, 1942, 1949-51) mobilised leading local Muslim residents and elected politicians as well as the administration, thereby revealing the wide range of conflicting interests and motives generated by Islam in the Metropolitan context. The well-known figure of Si Kaddour Ben Ghabrit (Paris Mosque) is linked to the history of Islam in Marseilles.

mots clés
Islam, Marseille, émigration arabe et kabyle, mosquée, pratiques religieuses, ramadan, cimetière musulman, kouba, alimentation licite, imam, Si Kaddour ben Ghabrit, affaires indigènes nord-africaines, Algériens, Chambre de commerce.



- référence : Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire (ex-Revue française d'Histoire d'outre-mer), n° 340-341, 2e semestre, 2003, p. 269-296.
- renseignement sur la revue Outre-Mers qui publie cet article.



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mardi 31 octobre 2006

la succession de Si Kaddour ben Ghabrit en 1954



- Si Kaddour ben Ghabrit meurt le 30 juin 1954 à Paris


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épitaphe inscrite au-dessus de la tombe de Benghabrit à la Mosquée de Paris
© Michel Renard

- article à venir


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samedi 28 octobre 2006

"Intelligences de l'islam" : critique du livre Histoire de l'islam et des musulmans en France (Henri Tincq)

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Critique

Intelligences de l'islam

Henri TINCQ


Le Monde des livres, 19 octobre 2006

Des effigies du pape que l'on piétine ou l'on brûle. Des artistes que l'on censure ou qui s'autocensurent. DesPakistan_Peshawar_Manif_Caricatures_17fevrier2006_1 hommes que l'on tue ou qui se tuent. L'islam est un volcan en perpétuelle éruption. Le travail d'investigation et d'apprivoisement mutuel viendra-t-il un jour à bout de l'ignorance et des extrémismes ? C'est l'espoir qu'expriment les auteurs d'une nouvelle vague d'ouvrages sur l'islam, la plus grosse depuis les lendemains du 11-Septembre.

Avec, au-dessus de la pile, le volume de 1200 pages dirigé par Mohamed Arkoun, professeur émérite à la Sorbonne, préfacé par Jacques Le Goff, auquel ont participé soixante-dix historiens et chercheurs. C'est la boîte à outils que l'on n'osait plus espérer pour rectifier les images et les stéréotypes, replacer le fait islamique dans le long cours pour mieux le comprendre dans son actualité, mesurer les phénomènes d'attraction et de répulsion qui se jouent, depuis treize siècles, entre la religion de Mahomet et un pays, la France, un continent, l'Europe, qui n'ont jamais aussi bien forgé leur identité que dans l'affrontement à l'Autre. Un autre qui fut souvent le musulman.

On est ici dans l'histoire du "long temps" et la comparaison avec Braudel n'est pas déplacée. Les bibliothèques croulent sous les études partielles qui, des invasions arabes à celle des Turcs, des croisades aux guerres coloniales, des Lumières à l'expédition égyptienne de Bonaparte et aux "orientalismes", ont forgé une image souvent faussée ou bonapartetronquée de l'islam. Mais jamais personne n'avait songé à en faire une synthèse. Comme dit Jean Mouttapa, éditeur et père du projet, la France n'a que des "mémoires particulières" de l'islam, celles que restituent les empoignades sur l'immigration ou, à l'occasion, un film comme Indigènes, ou les polémiques sur la torture en Algérie ou les "bienfaits" de la colonisation.

Ce volume comble un vide sur un impensé bien français. Il vise, non les savants, mais les éducateurs, professeurs de lycée ou acteurs de terrain. Tous les chercheurs pressentis - des médiévistes comme Philippe Sénac ou Jean Flori, aux modernes comme Gilles Veinstein, Henry Laurens, Michel Renard, Benjamin Stora et tant d'autres - ont accepté de participer à cette oeuvre citoyenne, qui n'est pas d'abord une histoire événementielle, mais une histoire d'imaginaires collectifs, une histoire de regards portés sur l'Autre.

Ces siècles de rapports entre la France et les sociétés musulmanes relèvent de la "mytho-histoire", commeMartelPoitiers dit Mohamed Arkoun. Ils sont traversés de mythes entretenus par la France chrétienne, ou la France républicaine et coloniale, ou parfois les deux ensemble, comme pour le mythe de la "bataille de Poitiers", dont la démesure est inversement proportionnelle à la faiblesse des documents historiques sur cet épisode de razzia qui a fait de Charles Martel un sauveur de la chrétienté !


SYSTÈMES D'EXCLUSION MUTUELLE
Les dés sont pipés dès le Moyen Age par les chroniqueurs des guerres chrétiennes contre les "Sarrasins" (désignation ethnique - dérivé de Sarah, femme d'Abraham - pour une religion alors inconnue) ou des courses barbaresques contre les Etats européens. Au XIIe siècle, Guibert de Nogent fait de Mahomet "un pseudo-prophète épileptique et un Antéchrist". Relus aujourd'hui, les récits de la vie du Prophète dans les chroniques latines et byzantines - "charlatan" "hérésiarque", "faux prophète polygame et débauché" - rendraient bien pâles les caricatures danoises !

La propagande des croisés contre les "infidèles" accélère la diabolisation. Sur fond de guerre sainte et de djihad, deux systèmes "théologico-militaires" d'exclusion mutuelle se mettent en place. On fait de l'islam SoldTurcune religion païenne et idolâtre, soit un retournement radical de la critique faite au christianisme (religion trinitaire donc polythéiste) par l'islam. Après la prise de Constantinople (1453), le Turc remplace le Sarrasin dans l'imaginaire, mais le fil rouge demeure. La religion de Mahomet est instrumentalisée pour servir de repoussoir à tous les jeux de pouvoir qui se livrent en Europe et sur les rives de la Méditerranée.

Au XIIe siècle, le Coran avait été traduit pour la première fois en latin par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, mais c'était pour faciliter le travail de réfutation. Plus tard, à une époque où les "turqueries" renforcent la fiction d'un islam despotique et sensuel, Voltaire détourne dans son Mahomet l'image du prophète pour "dénoncer l'Infâme" - le fanatisme religieux -, faute de pouvoir s'en prendre à l'Eglise. Rousseau voit au contraire dans les moeurs ottomanes plus de sagesse que dans les régimes chrétiens. L'instrumentalisation se poursuivra, contre leur gré, jusque chez les orientalistes à des fins d'affichage de la supériorité de la civilisation européenne, justifiant par là les guerres coloniales et l'occupation qui précéda les indépendances.

On ne fera qu'un reproche à cet éminent travail. La périodisation retenue - Moyen Age, Renaissance, temps modernes, Lumières, etc. - obéit à un découpage européen et non musulman. L'islam connaît un "parcours inversé", comme dit Mohamed Arkoun. Son "âge classique" - qui va du VIIIe au XIIIe siècle - est celui de la montée en force de la pensée arabe, de découvertes scientifiques et philosophiques (Averroès) qui profitent à l'intelligence européenne, à la Sorbonne, à Oxford, à Bologne, etc. Cet âge d'or s'écroule et commence alors pour l'islam une longue période de régression intellectuelle et politique qui, sauf les humiliations des guerres coloniales, n'est pas traitée pour elle-même dans cet ouvrage. Arkoun admet qu'il y a une faille de la science historique sur ce décrochage de l'islam par rapport à l'Europe, qui explique bien des affrontements d'aujourd'hui.

Devant un dossier souvent accablant, un travail de mémoire et de conscience critiques est exigé de la France. Mais on peut légitimement se demander si l'islam sera un jour capable de faire ce même travail d'introspection historique sur ses propres stéréotypes concernant la France et l'Occident.

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Henri Tincq

 

_____________________________________________________________

6650567HISTOIRE DE L'ISLAM ET DES MUSULMANS EN FRANCE
DU MOYEN-AGE À NOS JOURS
,
sous la direction de Mohammed Arkoun,
préface de Jacques Le Goff, Albin Michel, 1 220 p., 49 €.





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vendredi 22 septembre 2006

soldats français musulmans tombés en Roumanie (1917)

tirailleurs
stèles musulmanes de tirailleurs algériens morts en Roumanie en 1917


soldats français musulmans

tombés en Roumanie

(1917)


Il existe à Bucarest, dans le cimetère Belu, un carré des soldats français tombés en Roumanie pendant la Première Guerre mondiale. Et parmi eux, se trouvent des combattants algériens dont la sépulture indique la confession. (source iconographique).

Michel Renard



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dimanche 10 septembre 2006

Les Kabyles à Paris vers 1930 (Louis Massignon)


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carte établie par Louis Massignon et publiée en 1930 (cliquer dessus pour agrandir)




les Kabyles à Paris vers 1930

Louis MASSIGNON


Les cartes de l'immigration kabyle dans la région parisienne (...)   

Nous les avons établies grâce à une enquête personnelle menée sur place en décembre 1929-janvier 1930 ; enquête où M. Adolphe Gérolami, directeur de l'Office des affaires indigènes nord-africaines, 6, rue Lecomte (XVIIe) où il organise les foyers, dispensaires et bureaux de placement nord-africain de Paris, voulut bienMassignon nous permettre de recourir, non seulement à ses services d'investigation et de contrôle, mais à son incomparable expérience personnelle de la question. Les renseignements ainsi fournis étaient classés dans le cadre obligé des circonscriptions administratives (communes mixtes) ; mais nous nous sommes efforcés de remonter, pour faire œuvre d'islamisant, jusqu'aux cellules organiques de la société kabyle, c'est-à-dire aux douars (1) et groupes de douars (ou tribus), afin de déceler les survivances de l'antique esprit de çoff ainsi coulé dans le creuset parisien.

Louis MASSIGNON, "Répartition des Kabyles dans la région parisienne",
Revue des Études Islamiques, 1930, cahier n° I, p. 160-169.


__________________
1 - Pris ici au sens traditionnel, que la loi de 1919 a faussé en Kabylie.



Massignon_r_partition_par_rues
planche II - Repérage par rues des agglomérations kabyles à l'intérieur de Paris
(au 31 décembre 1929 - d'après A. Gérolami)



REI_1930
la Revue des Études Islamiques fondée en 1927 par Louis Massignon,
continuée par Henri Laoust (1962-1983)


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(cliquer dessus pour agrandir)


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(cliquer dessus pour agrandir)


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(cliquer dessus pour agrandir)


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(cliquer dessus pour agrandir)


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(cliquer dessus pour agrandir)


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(cliquer dessus pour agrandir)



données recueillies par Michel Renard
(bibliothèque du Centre des Archives d'outre-mer,
CAOM Aix-en-Provence)



Nord_AF_ann_es_1920__
travailleurs Nord-Africains en métropole, années 1920 (?)
source : Cité nationale de l'histoire de l'immigration



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samedi 9 septembre 2006

Projet de mosquée à Paris du Comité de l'Afrique française, 1895


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projet de mosquée à Paris, Ambroise Baudry, 1895



Projet de mosquée à Paris

du Comité de l'Afrique française,

1895



Le projet de mosquée à Paris, en 1896, fut une initiative de Comité de l'Afrique française. Ci-dessous, quelques éléments provenant de la presse de l'époque.

Michel Renard

"Pendant que de tous les points de monde, les étrangers viennent en foule à Paris, les musulmans ne se montrent dans cette ville que rarement et en fort petit nombre. Aujourd’hui que la France étend son autorité ou son influence sur de vastes territoires dont les habitants professent l’islamisme, il serait pourtant indispensable dans l’intérêt de tous que des rapports plus fréquents fussent établis entre la métropole et les populations mahométanes."

Déclaration de constitution du Comité pour la construction d’une mosquée à Paris
- Le Matin du 8 mai 1895

Composition :
- le prince d’Arenberg, député de Bourges, président du Comité de l’Afrique française
- Aynard, député, président de la Chambre de commerce de Lyon
- Ambroise Baudry, architecte
- le prince Roland Bonaparte
- Benjamin Constant, membre de l’Institut
- Camille Collas
- Delaunay-Belleville, président de la Chambre de commerce de Paris
- Théophile Delcassé, député
- François Deloncle, député
- Eugène Étienne, vice-président de la Chambre des députés
- de Kerjégu, député
- général de Galiffet
- Guichard, sénateur
- O. Houdas, professeur à l’École des Langues orientales
- de la Martinière, secrétaire général du Comité de l’Afrique française
- lieutenant de vaisseau Mizon
- marquis de Noailles, ambassadeur de France
- G. Patinot
- Poubelle, préfet de la Seine
- Roustan, ambassadeur de France
- Georges Toland, ingénieur en chef du corps des Mines
- Saladin, architecte diplômé du gouvernement
- général Thomassin
- Georges Villain, conseiller municipal de Paris
- Armand Templier

Le Comité a pour adresse le 15 rue de la Ville-l’Évêque qui est le siège du Comité pour l’Afrique française. Son secrétaire est Félix Leseur, membre du conseil supérieur des colonies

Le Jour - 27 juin 1895
Réunion du Comité le matin du 27 juin au 15 rue de la Ville-l’Évêque, présidée par Jules Cambon, gouverneur général de l’Algérie. Constitution du Bureau : président, Jules Cambon ; vice-présidents, Delcassé et le prince Roland Bonaparte ; secrétaire général, Félix Leseur, membre du conseil supérieur des colonies ; trésorier, Armand Templier ; secrétaire-adjoint, M. A.Terrier.
Le Bureau a nommé une commission exécutive composée de : Ambroise Baudry, Benjamin Constant, O. Houdas, de la Martinière, Saladin, Georges Villain.
Allocution de Jules Cambon sur l’importance du rôle de la France dans l’islam ; il s’est étendu sur l’utilité que présentera pour notre action dans le monde mahométan la création à Paris d’un centre musulman.

(source : Archives Nationales, Caran, Paris)




Bull_AFr_fran_aise
bulletin du Comité de l'Afrique française (1895, arch. personnelles)




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Projet de mosquée à Paris, 1846


revue_de_l_Orient_1843
bulletin de la Société Orientale, 1843



le projet de mosquée à Paris, 1846

Michel Renard



Le projet de mosquée à Paris, en 1846, a été porté par la Société Orientale.


- cf. ma première contribution au livre :

Histoire de l'islam et des musulmans en

France, du Moyen Âge à nos jours

ouvrage collectif dirigé par Mohammed Arkoun

- commander l'Histoire de l'islam et des musulmans en France...


Michel Renard



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Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole, 1914-1950 (Michel Renard)

Msq_Jardin_Colonial
dessin de mosquée pour l'hôpital du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)

 

 

Gratitude, contrôle, accompagnement :

le traitement

du religieux islamique en métropole

(1914-1950)

Michel RENARD

 


- référence : «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", [Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69.

***


Au cours du XIXe siècle, les manifestations du culte musulman en France, symptomatiques d'un rapport nouveau à la question d'Orient et à la conquête coloniale, sont restées marginales [1]. La situation change à partir des années qui précèdent et suivent la Première Guerre mondiale. La venue de segments de population des colonies nord-africaines en métropole inscrit alors les pratiques religieuses musulmanes dans une démographie de masse relative, à travers trois types de contingents migratoires : travailleurs libres, travailleurs coloniaux, militaires [2]. C'est la réaction au déploiement des sentiments religieux de ces Nord-Africains qui engendra des conduites administratives de contrôle dont deux exemples sont étudiés ici : le traitement des rites mortuaires et l'édification d'un bâti cultuel.
L’institution militaire, la première, se préoccupa du respect des rites religieux de l’islam dans ses rangs.


Une politique de gratitude : inhumations et sépultures

musulmanes

Une des marques les plus évidentes d'attention volontariste à l'égard du culte musulman fut le projet de stèle funéraire élaboré par le ministère de la Guerre dès l’automne 1914. Jusqu'à la guerre contre la Prusse (1870), les morts étaient enterrés dans des fosses collectives, même si l'identification individuelle était portée sur le monument [3]. L'ampleur des pertes aux premiers mois de la guerre et la volonté d'en atténuer les conséquences dans l'opinion et sur le moral des combattants, conduisirent les autorités à porter un soin extrême aux questions de sépulture. La loi du 2 juillet 1915 institua la mention «Mort pour la France» et celle du 29 décembre 1915, surtout, donna aux militaires «Morts pour la France» pendant la guerre le droit à la sépulture perpétuelle aux frais de l'État [4].

Parallèlement à ces efforts, la direction de la Santé au ministère de la Guerre diffusa, dès octobre 1914, des consignes sur «toutes les formalités qui accompagnent le décès d'un musulman […] en précisant celles qui […] paraissent pouvoir être mises en pratique» [5]. Il est question de prévenir le coreligionnaire d'un soldat musulman sur le point de mourir et incapable de prononcer la shahada l'index levé, afin de se substituer à lui ; de permettre à ceux qui le souhaiteraient de procéder au lavage rituel du corps du défunt ; de respecter l'usage d'une cotonnade lors de la mise en terre [6] ; de faire présider la cérémonie des funérailles par un musulman pour le rite religieux, à défaut se limiter aux honneurs militaires ; de respecter l'orientation de la fosse : «La tombe doit être creusée avec une orientation Sud-Ouest - Nord-Est, de façon que, le corps étant placé du côté droit, le visage soit tourné dans la direction de La Mecque. Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s'y conformer». Enfin, par analogie avec l'usage chrétien, il est prescrit que les tombes des militaires musulmans soient marquées «au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le modèle est ci-joint, et qui seront placées : l'une au-dessus de l'endroit où repose la tête, portant l'inscription en arabe (conforme au modèle) qu'il sera facile de faire recopier et le nom du défunt en français ; l'autre, sans inscription, à l'emplacement des pied».

La stèle de tête est constituée d'une planche verticale d'environ soixante centimètres de largeur, couronnée d'une découpe en forme d'arc outrepassé (en fer à cheval) sur laquelle est consignée en graphie arabe la formule épitaphe anonyme : «hadhâ qabr al-mahrûm» (ceci est la tombe du rappelé à Dieu), que doit compléter la mention du nom ; le tout est surmonté d'un croissant et d'une étoile [7].

 

st_le_endroit_envers
dessin de stèles devant servir à l'inhumation
de soldats français de confession musulmane, ministère de la Guerre,
automne 1914 (archives de Paris)


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texte arabe de l'épitaphe inscrite sur la stèle de tête :
hadhâ qabr al-mahrûm
, [ceci est la tombe du rappelé à Dieu]
(archives de Paris)

Il faut préciser que ces instructions étaient adressées au gouverneur militaire de Paris et qu'elles devaient concerner : les «médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires, (les) commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts des troupes d'Afrique». Leur respect sur la ligne de front elle-même a dû, bien évidemment, susciter des difficultés. Mais les déplacements de cette ligne et, surtout, les bombardements de zones ayant pu servir aux sépultures à un moment donné, ont contraint à des réinhumations successives [8] puis aux regroupements en nécropoles. Dans ces dernières, la stèle spécifiant la confession fut de règle.

Le manquement à ces consignes funéraires était l'objet de rétorsions administratives, telle cette mise en garde très explicite du service des affaires algériennes du ministère de l'Intérieur au préfet de police de Paris le 6 avril 1915 : «Il m'a été signalé que l'inhumation d'un certain nombre de nos sujets musulmans, morts au service de la France, a donné lieu à des erreurs présentant le caractère d'une atteinte à leur religion. C'est ainsi que des croix ont été placées sur leurs tombes ; au cimetière de Pantin, notamment, on en a remarqué une vingtaine. Je vous prie de vouloir veiller à ce que ces faits ne se reproduisent plus, en vous assurant que nos sujets musulmans reçoivent une sépulture conforme à leurs rites religieux. Vous voudrez bien également donner les instructions nécessaires pour que les croix surmontant leurs tombes soient remplacées par des stèles musulmanes» [9].

Des consignes, autres que relatives aux sépultures, ont été définies, en particulier dans les hôpitaux militaires, pour respecter la religion des combattants musulmans pendant la Première Guerre mondiale : jeûne de ramadan, interdits alimentaires [10]. Le journal Les Amitiés musulmanes, en janvier 1916, évoque ces consignes : «au tout début de la guerre, le service de Santé reçoit du ministère de la Guerre les ordres suivants : “Lorsqu'un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n'est pas impossible, de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire une cuisine à part, accommodée à l'huile, au beurre, mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite par leur religion ; il convient de permettre à l'un d'eux de surveiller la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude à ce sujet. Il faut leur faciliter l'exercice des rites de leur religion, en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme, tels que distribution de médailles ou images de piété et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre d'une religion quelconque”» [11].

Mais le temps de guerre passant, les ambitions diplomatiques prirent le pas sur la gratitude dont le thème servit cependant de prétexte à l'achat de l'hôtellerie des pèlerins à La Mecque et à l'édification de la Mosquée de Paris. Les nécessités de la surveillance se firent plus pressantes aussi. D'autant que la présence d'indigènes nord-africains en métropole semblait poser d'impérieuses questions d'ordre public [12].

 

Une politique de contrôle : la Mosquée de Paris [13]

ren__Weiss_couvLes origines de la Mosquée de Paris ont été exposées jusqu'ici de façon trop unilatérale. Longtemps, le texte de René Weiss, formant la matière d'une luxueuse publication commémorative de l'inauguration de la Mosquée (juillet et août 1926), tint lieu de source [14]. On ne s'est pas aperçu que le récit de ce directeur de cabinet du président du Conseil municipal de Paris, n'était qu'un condensé d'un article du journaliste J. Ladreit de Lacharrière, membre du Comité de l'Afrique française, paru peu avant dans La Revue indigène [15] de Paul Bourdarie.

On utilisa également [16] une brochure, anonyme mais vraisemblablement éditée par la Mosquée de Paris elle-même après l'inauguration du 1er mars 1922 au cours de laquelle fut posée la première pierre et orienté le mihrab de la mosquée (détermination géomagnétique de la qibla) [17]. L'opuscule contenait les lettres des personnalités officielles qui soutenaient l'initiative et les discours relatifs à cette cérémonie [18]. On ne s'est pas aperçu que les développements de cette brochure provenaient mot pour mot des articles consacrés à la Mosquée de Paris dans La Revue Indigène de 1922 et signés «la Direction». Ainsi, Paul Bourdarie a probablement été le rédacteur et le réalisateur de la brochure de 1922 sur la Mosquée et l'Institut musulman.

Rien d'étonnant à ces deux faits. La Revue indigène, qui portait en sous-titre, Organe des intérêts des indigènes aux colonies et pays de protectorat, fut le noyau indigénophile qui défendit, dès sa naissance, le projet d'édifier une mosquée à Paris. Paul Bourdarie (1864-1950), journaliste, avait travaillé pour le compte de différents organismes coloniaux (Société africaine de France, Société des sultanats du Haut-Oubangui...), et enseigna au Collège libre des Sciences sociales [19] de 1908 à 1914. Il fut, à partir de 1922, le fondateur et secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer [20].

Bourdarie n'a pas laissé d'archives [21] mais la lecture de la Revue indigène est pleine d'informations précieuses sur les origines de la Mosquée de Paris. Son activité permit d'assurer symboliquement le lien avec le projet échoué de 1895, qu'avait porté le Comité de l'Afrique française animé par Cambon, Delcassé, le prince Bonaparte et le prince d'Arenberg :

«Une telle proposition ne pouvait être oubliée et disparaître. Elle correspond trop bien à la politique que laBourdarie_broch France se doit à elle-même de suivre envers ses fils musulmans, et qui doit se traduire tantôt en actes d'équité politique ou administrative et tantôt en gestes de sympathie ou de bienveillance. Dès sa fondation en 1906, La Revue indigène avait mis dans ses plans de reprendre ce projet dès que seraient réalisées les réformes qu'elle se proposait de préconiser et de faire aboutir. Les membres de la Délégation musulmane algérienne venue à Paris en 1912 : MM. le Dr Benthami, Dr Moussa, Mokhtar Hadj Saïd, avocat, etc., se rappellent que la question fut abordée à ce moment au cours des réunions qui eurent lieu au siège de la Revue indigène. Entre temps, M. Christian Cherfils, islamophile, auteur d'un ouvrage connu sur Napoléon et l'Islam, préconisait de son côté l'érection d'une mosquée à Paris. D'autres, sans doute, entrevoyaient la même construction comme désirable et possible» [22].

Une analyse des intérêts de la puissance française accompagnait, bien sûr, ces sentiments. Bourdarie évoquait, dans son article, la contradiction de l'alliance avec la Grande-Bretagne qui travaillait à dominer l'espace islamique alors que l'intérêt français était de rester «l'amie du Turc selon le vœu de François 1er et de Soliman le Magnifique» et de garder «son rôle de puissance musulmane arabe». La Revue indigène, comme le projet de mosquée à Paris, visaient à ce que les Français sachent «accorder dans leur esprit et dans leur cœur l'amour de leur patrie et le respect de l'Islam» et se préoccupent «de travailler à l'amélioration constante des rapports moraux et matériels entre ces deux grandes entités». C'est pourquoi Bourdarie n'avait cessé de faire partager son projet et avait entrepris des démarches qui finirent par trouver l'oreille du gouvernement [23].

Le récit de Bourdarie est instructif sur la paternité du projet : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée. J'expliquai à M. Tronquois les faits et les points de vue précédemment évoqués et nous résolûmes de nous mettre au travail aussitôt. Et ce fut dans l'été 1916 qu'un certain nombre de musulmans habitant Herriot_1918Paris et d'amis des musulmans se rencontrèrent à plusieurs reprises au siège de La Revue Indigène  pour examiner et, au besoin, critiquer les esquisses de l'architecte. Je puis nommer : l'émir Khaled, venant du front et de passage à Paris ; le Dr Benthami ; le muphti Mokrani ; le Dr Tamzali et son frère ; Halil Bey ; Ziane ; le peintre Dinet ; la comtesse d'Aubigny ; Lavenarde ; Christian Cherfils, A. Prat, député, etc... À la suite de ces réunions, un Comité fut constitué, dont la présidence fut offerte à M. Ed. Herriot, maire de Lyon [ci-contre, en 1918], sénateur, et la vice-présidence à MM. Lucien Hubert, sénateur [24], Bénazet Marin et Prat, députés et A. Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires. La Commission interministérielle des Affaires musulmanes, saisie du projet par M. Gout, ayant donné son approbation, et M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, son patronage, le projet fut apporté directement à M. Briand, président du Conseil qui approuva» [25].

Il ne saurait donc être question d'attribuer à la Commission interministérielle des Affaires musulmanes (CIAM) la genèse d'un dessein dans la réalisation duquel Paul Bourdarie assume une fonction originelle et un activisme aussi constant que fédérateur. Responsabilité initiale qu'établit J. Ladreit de Lacharrière dans son étude de 1926 : «À plusieurs occasions des tentatives de réveil [après l'échec de 1895], dont la plus active fut parmi bien d'autres celle de M. Bourdarie et de MM. Herriot et Aristide Prat, députés, se manifestèrent, mais – pour des raisons  – sans aboutir jusqu'au jour où le gouvernement reprit le projet en mettant, par une loi du 19 août 1920, un crédit important à la disposition de la Société des habous des lieux saints de l'islam» [26].

La CIAM remplit une mission de réceptacle – et non de générateur – d'un projet conçu hors d'elle et longtemps avant sa formation (1911). Cette position en aval est d'autant plus évidente que la pièce décisive du dispositif débouchant sur l'édification d'une mosquée à Paris est justement cette Société des habous des lieux saints de l'islam [27]. D'où vient cet organisme musulman ? Sa création a été décidée au cours de l'année 1916 par le quai d'Orsay, en l'occurrence par Pierre de Margerie, directeur du département des Affaires politiques et commerciales.

Il est vrai que cette initiative survient au cœur d'un théâtre d'opérations majeur impliquant plusieurs instances de responsabilité gouvernementales. La France est engagée depuis avril 1915 (Dardanelles) dans des expéditions militaires pour affronter l'empire Ottoman contre lequel, à l'instar des Britanniques (Lawrence d'Arabie…), elle cherche à dresser les Arabes, en l'occurrence le chérif Hussein de La Mecque. Hedjaz_mission_miliCelui-ci déclare, 10 juin, 1916 la révolte arabe qui débute au Hedjaz contre les Turcs. Le 2 août de la même année, Briand décide la réouverture du pèlerinage à La Mecque et l'envoi d'une délégation de pèlerins accompagnée d'une députation politique dirigée par Si Kaddour Ben Ghabrit [28]. Le 5 août est créée la Mission militaire française au Hedjaz [photo ci-contre] dirigée par le colonel Édouard Brémond [29] qui, à partir de Djeddah, pourvoit en consignes les agents français pouvant pénétrer dans le périmètre des Lieux saints (haram) par leur qualité de musulmans [30].

 

La loi du 31 janvier 1916 avait porté affectation d'un crédit de 500 000 francs pour la création de deux hôtelleries de pèlerins en Arabie [31]. Mais c'est le département du quai d'Orsay qui échafaude l'édifice. Le 27 décembre 1916, Pierre de Margerie s'adresse aux autorités à Alger, Tunis, Rabat, aux ministères des Colonies et de l'Intérieur : «Il convient de faire de cette hôtellerie, ainsi que celle à créer plus tard à Médine, un bien habous qui appartiendrait à la communauté musulmane de l’Algérie, de la Tunisie, du Maroc et de l’Afrique occidentale française, communauté qui serait représentée par une commission de 7 membres choisis dans nos possessions précitées» [32].

La solution du bien habous, par le caractère religieux du type de propriété qu'elle définit, était la seule permettant l'acquisition d'un bien immobilier dans le sanctuaire des lieux saints du Hedjaz par les autorités officielles de la France, État non musulman perçu comme puissance chrétienne.

Pierre de Margerie désigne lui-même les membres devant faire partie de cette Société des biens habous  : «Il me semble qu’il y aurait avantage à constituer ce groupement à l’aide des délégués qui ont fait partie de notre mission à La Mecque : Si Kaddour Ben Ghabrit et Si Ahmed Skiredj pour le Maroc, l’Agha Sahraoui et Si Mustapha Cherchali pour l’Algérie, Si Chadly Okby et Si Larbi Cheikh pour la Tunisie. Quant à Abdou Kane, son grand âge et l’éloignement de sa résidence rendant difficiles les déplacements qui seront sans doute nécessaires pour la constitution légale de la Société en habous [...], il y aurait lieu de désigner à sa place, provisoirement tout au moins, un musulman sénégalais habitant soit la France soit l’Algérie ou le Maroc. Si quelque vacance venait à se produire parmi les délégués, il appartiendrait aux administrations intéressées de faire le choix d’un successeur pour les places qui relèvent de chacune d’entre elles. Au Maroc, les commissaires seraient nommés par dahir, à Tunis par un décret beylical, en Algérie par un arrêté du Gouverneur général et en ce qui concerne l’Afrique occidentale [...] par un arrêté du Gouverneur général de Dakar» [33].

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photo ancienne de la Mecque

«Il y a intérêt à ce que ce groupement soit formé et puisse fonctionner le plus rapidement possible. À cet effet, j’ai chargé Si Kaddour Ben Ghabrit, qui sera président de cette commission, de se rendre, sans délai, successivement à Fez, Alger et Tunis, en vue de prendre votre avis [...], touchant la constitution de la Société des Habous dont j’envisage la création». Benghabrit doit accomplir les formalités légales pour créer le habous et demander «l’envoi immédiat à La Mecque de Si Mustapha Cherchali [34] en vue de prendre possession de l’immeuble acquis par le Gouvernement français, d’en surveiller l’aménagement et de rechercher les gardiens capables d’en assurer l’entretien et l’utilisation lors du prochain pèlerinage. Cette mission qui serait susceptible de durer quatre ou cinq mois, nous permettrait d’avoir auprès du Chérif un représentant officieux dont la présence paraît au colonel Brémond désirable pour contrebalancer l’action de l’entourage syrien de l’émir Hussein et nous renseigner sur les dispositions de celui-ci. [...]»[35].

Le texte établit sans équivoque que la création de la Société des habous est une mission confiée à un agent du ministère et destinée à l'exécution d'un objectif majeur de la politique de la France dans la région tout en apportant un réconfort aux pèlerins musulmans provenant de l'empire colonial français. Le bâtiment destiné à servir d'hôtellerie avait été acheté par étapes à partir d'octobre 1916 suite au choix effectué par Benghabrit, et le contrat de vente passé devant le cadi de La Mecque le 25 janvier 1917 (1er rabia II 1335) par le cheikh Ahmed Banaja, ministre des Finances du chérif, agissant pour le compte de Benghabrit [36].


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soldats turcs en Arabie, vers 1880

La Société des habous des Lieux saints de l'islam a été fondée officiellement le 16 février 1917 devant le cadi de la mahakma hanéfite d'Alger (prétoire judiciaire) et l'acte constitutif retient les noms des sept membres actifs, des sept membres honoraires, du secrétaire et du trésorier choisis par Benghabrit [37].

Cet organisme reçut la propriété de l'hôtellerie, ainsi qu'en rend compte Si Kaddour Benghabrit au ministre des Affaires étrangères le 28 avril 1917 : «Conformément aux instructions de Votre Excellence contenues dans sa lettre du 22 janvier 1917 et relatives à la constitution de la Société des Habous des Villes Saintes, je me suis rendu à Alger pour y réunir les membres musulmans appelés à constituer cette société. [...] Réunis à Alger le 7 février dernier, nous avons décidé de créer la Société par un acte notarié dressé devant le cadi d'Alger. Après avoir été désigné par mes collègues comme président, j'ai rappelé dans quelles conditions le gouvernement français avait été amené à créer dans les Villes Saintes de la Mecque et de Médine des hôtelleries destinées à recevoir des pèlerins malades ou indigents de l'Afrique du Nord et de l'Afrique occidentale. Nous avions déjà réalisé l'acquisition d'un immeuble à la Mecque ; il s'agissait de donner à cet achat une forme légale en transférant au nom de la Société la propriété qui avait dû être acquise en mon nom. […] Pour régulariser à la Mecque l'acte d'achat passé en mon nom, j'ai, d'accord avec mes collègues, donné procuration à Si Mustafa Cherchali qui doit se rendre prochainement à la Mecque pour le règlement de ces formalités et faire inscrire la propriété de l'immeuble au nom du Président de la Société, conformément aux instructions de Votre Excellence» [38].

Benghabrit a plusieurs fois évoqué cette ascendance officielle, par exemple en 1923 dans une lettre où il mentionne les trente ans de services qu'il compte aux Affaires étrangères : «cette œuvre [l’Institut musulman de la Mosquée de Paris] depuis l’époque où j’en ai reçu la charge du Département des Affaires étrangères» [39]. Ou encore dans ce rapport du 10 août 1937 adressé à Yvan Delbos, ministre des Affaires étrangères : «L'initiative de la création de l'Institut Musulman et de la Mosquée de Paris revient au ministre des Affaires étrangères préoccupé d'affirmer à l'égard de l'Islam français et de la collectivité musulmane dans le monde, une politique française d'amitié et de rapprochement. Une loi du 19 août 1920 déterminait les modalités de cette double fondation et y attachait un crédit de 500 000 francs. Cette loi confiait l'exécution du projet et l'administration de ces œuvres à une société antérieurement créée sur l'initiative du ministère des Affaires étrangères, société dite des Habous des Lieux saints de l'Islam» [40].

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"Garde Noire", Mosquée de Paris, 1926

Il ne faut donc pas confondre organisme de discussion (la CIAM) et instance de décision (le quai d'Orsay). Le contrôle du religieux islamique, finalisé par les objectifs diplomatiques de la présence française au Hedjaz et donc en Orient, relevait normalement du ministère des Affaires étrangères qui a créé les instruments idoines : l'hôtellerie des pèlerins à La Mecque (initiative propre) et l'Institut musulman de la Mosquée de Paris (reprise du projet de Bourdarie).

Les deux organismes furent confiés à la Société des habous des Lieux saints de l'islam dirigée, jusqu'à sa mort en 1954, par un agent consulaire [41], devenu la première personnalité franco-musulmane du pays, Si Kaddour Ben Ghabrit. Ce dernier a assuré le déploiement et l'encadrement, sur le sol de la métropole, d'un islam du rite et de l'observance non engagé dans la confrontation politique avec la puissance coloniale.

 

Une politique d’accompagnement : lieux de culte et projets de mosquées

Le contrôle n'est pas la seule modalité du rapport au religieux islamique à l'époque de l'émigration provenant des colonies. Il a existé de nombreuses initiatives d'origine publique (services des affaires indigènes, municipalités) ou privée (patronat) pouvant être rangées sous l'étiquette d'une politique indigènophile [42]. Marseille a été la ville qui a compté le plus de tentatives (échouées) d'édification de mosquées[43]. Mais d'autres réalisations sont symptomatiques de cette attitude [44].

Dans le département du Nord, une importante entreprise industrielle, la Compagnie royale asturienne des mines à Auby-lez-Douai aménagea un lieu de prière pour ses ouvriers de confession musulmane dès avant la Deuxième Guerre mondiale. Cette usine, comprenant une fonderie et des laminoirs à zinc, des ateliers de zinguerie et de transformation du plomb, des centrales de production électrique, était située entre le canal du nord et la voie ferrée Paris-Lille, à la gare de Pont-de-la-Deule. Une importante colonie algérienne y résida longtemps, alimentant le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) en militants dans les années d'après-guerre. En 1949, un stagiaire du Comité des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes (CHEAM), Stéphane David, étudia le logement des ouvriers par les employeurs de la Royale asturienne et de la Pennaroya et nota la présence d'un lieu de culte :

«Avant guerre, la ferveur religieuse des Kabyles résidant en France était bien faible, mais les “Arabes” restaient beaucoup plus empreints de la mystique de l'Islam. À leur intention, l'Asturienne des Mines avait fait construire au centre de la cité nord-africaine, une petite mosquée. Tous les ans, deux marabouts venaient de Nedroma encourager le zèle religieux de leurs adeptes et faire la ziara [45]. L'usine mettait même une auto à la disposition de ces chioukhs pour leur permettre de se déplacer dans la région. Cette année, l'un de ces chefs religieux, de passage, s'est amèrement plaint du zèle amoindri de ses khouans [frères] ; fait plus symptomatique, la mosquée est moins fréquentée et nos “Arabes” se sentent moins enclins à se reconnaître de l'Islam» [46]. Ce lieu de prière avait été aménagé à la suite d'une sollicitation du sous-préfet. Le patron avait consenti [47].

À l'hiver 1951, un stagiaire de l'ENA avait corroboré l'observation : «À la Cie R..... [pour Royale Asturienne], à Auby-lez-Douai, 90 % des Nord-Africains logent dans une cité proche de l'usine. L'aspect général est accueillant, quelques arbres séparent les baraquements. Les ouvriers se répartissent selon leur origine, en groupes de 6 à 8, avec un dortoir et une petite cuisine. Une mosquée a été ouverte dans un baraquement isolé». Et il ajoutait : «À la Société U… [pour Usinor ?], à Trith-St-Léger, près de Valenciennes, 96 Nord-Africains sont logés dans quatre bâtiments en matériaux durs, par chambres de trois personnes, avec armoires individuelles et chauffage central. Un foyer est en cours de construction : il comprendra une salle de prières» [48].

Ainsi, après l'armée durant la guerre, et mis à part le cas de la Mosquée de Paris, les premiers pourvoyeurs de lieux de culte musulmans en métropole ont été les employeurs de la main-d'œuvre émigrée d'origine coloniale. Mais les traces en sont souvent fortuites.


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mosquée d'Auby-lez-Douai (Nord) au début des années 1950

Il se trouve qu'il existe une photo de la mosquée d'Auby-lez-Douai datant des années 1950. Elle représente l'intérieur du lieu de culte : le sol y est recouvert de tapis, cinq fidèles en djellaba et fez et un sixième en burnous sont adossés au mur, dans une position suggérée vraisemblablement par le photographe et non, bien sûr, par les modalités de la prière ; au-dessus d'eux, une graphie arabe du mot Allâh, et, sous une tablette, l'horloge nécessaire à l'accomplissement de la prière aux heures canoniques que semble entourer un chapelet [49]. De la simplicité habituelle du lieu de prière en islam, il ne manque que le mihrab formalisant la qiblâ, mais son absence n'est pas préjudiciable à l'exécution des oraisons – la validation de la prière n'exigeant, sur ce point, que de se tourner dans la direction de La Mecque, que celle-ci soit matérialisée ou non.

Il faut souligner le caractère extrêmement rare de ce type de document, mais pas forcément de la réalité dont il témoigne. En effet, le rituel oratoire islamique ne se donne pas à voir facilement [50]. D'une part, parce que les fidèles ressentent souvent comme une intrusion dérangeante toute présence extérieure à l'accomplissement de la prière. D'autre part, parce que personne ne songe alors à fixer ces pratiques en images.

Le religieux islamique en métropole, dérivé du fait colonial et de la politique étrangère, établi, en certaines de ces formes, par le contrôle institutionnel et l'indigénophilie patronale ou édilitaire, est encore mal connu. L'observation policière à laquelle furent soumis les musulmans émigrés était focalisée sur leurs activités politiques, le rituel religieux étant généralement perçu comme une survivance traditionnelle ne véhiculant aucune dangerosité [51]. D'où la difficulté à recenser les pratiques religieuses alors qu'elles accompagnèrent la vie quotidienne des indigènes nord-africains en métropole avec un degré de prégnance plus élevé que ne le laisserait croire de prime abord le caractère ténu et fragmenté des sources qui nous en informent encore aujourd'hui.

Michel Renard (2004)

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Michel Renard, université Paris VIII, termine une thèse sur «Les pratiques religieuses musulmanes des Nord-Africains en métropole (1830-1962) et l'encadrement de l'islam dans la France coloniale», sous la direction de Daniel Lefeuvre.

 

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[1]. Cf. Michel Renard, «Les manifestations du culte musulman en métropole, 1813-1980» contribution à un livre collectif à paraître chez Flammarion, issue de la conférence donnée à l'université Paris VIII dans le cadre de la formation «Islam : histoire, religion et laïcité» dirigée par Daniel Lefeuvre, novembre 2003.

[2]. Selon une enquête du Gouvernement général de l'Algérie, 4 à 5 000 indigènes algériens vivaient entre Paris, Marseille et le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais en 1912 ; cf. Octave Depont (inspecteur général des communes mixtes), Les Kabyles en France. Rapport de la Commission chargée d'étudier les conditions du travail des indigènes algériens dans la métropole, Beaugency, impr. René Barrillier, 1914.

[3]. Cf. ministère de l'Intérieur, Exécution de la loi du 4 avril 1873 relative aux tombes des militaires morts pendant la guerre de 1870-1871. Rapport présenté au Président de la République par M. de Marcère, ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur, Paris, Imprimerie nationale, 1878, 2 volumes.

[4]. D'où l'aménagement des «nécropoles nationales» – aujourd'hui au nombre de 265 – dans les années qui suivirent la Grande Guerre.

[5]. Arch. de la Seine, 1326 W, art. 58 : Règles à suivre pour l'inhumation des militaires musulmans, ministère de la Guerre, direction du service de Santé, 2e Bureau, Bordeaux, 8 décembre 1914.

[6]. «La mise dans un cercueil est absolument interdite».

[7]. Cf. les photos provenant de : Fr CAOM 81 F 834. Une particularité graphique de l'épitaphe arabe peut intriguer : en effet, la lettre qâf ne porte qu'un point diacritique alors qu'elle doit en comporter normalement deux pour la distinguer de la lettre fâ' habituellement affectée d'un seul point ; en fait, il s'agit d'une tradition graphique maghrébine consistant à ne doter le qâf que d'un point diacritique, placé au-dessus, alors qu'on attribue à la lettre fâ' un point au-dessous.

[8]. Cf. Thierry Hardier et Jean-François Jagielski, Combattre et mourir pendant la Grande Guerre (1914-1925), préface de Guy Pedroncini, Paris, Imago, 2001.

[9]. Arch. de la Seine, 1326 W, art. 58. Le CAOM vient de publier un magnifique ouvrage, Archives d'Algérie, 1830-1960, Hazan, 2003, qui comporte une photo de tombes musulmanes au cimetière de Pantin en 1915, p. 158 (CAOM 2 Fi 2417).

[10]. Le fait est seulement signalé ici, l'évocation qui suit étant loin d'épuiser le sujet.

[11]. Cf. Les Amitiés musulmanes, organe officiel de l'association présidée par le député et ancien ministre Maurice Raynaud, première année, n° 2, 15 janvier 1916.

[12]. De la «criminalité arabe» à Marseille en 1917 au crime de la rue Fondary à Paris en 1923, le thème s'impose dans les notes de police et les rapports administratifs même si les appréciations divergent.

[13]. L'autre institution dévolue au contrôle des indigènes nord-africains de métropole fut la «rue Lecomte», ou la « Brigade nord-africaine » ou encore le  Bureau arabe», nom donné au service des Affaires indigènes nord-africaines créé en 1925 conjointement par la préfecture de la Seine et la préfecture de Police de Paris. La «rue Lecomte» s'occupa aussi des questions religieuses, et la politique de contrôle se mêlait à l'indigénophilie.

[14]. René Weiss, Réception à l'Hôtel de Ville de Sa Majesté Moulay Youssef, Sultan du Maroc. Inauguration de l'Institut musulman et de la Mosquée, Paris, Imprimerie nationale, 1927.

[15]. N° 209-211, mai-juillet 1926. Gilles Kepel, qui ne prétendait pas faire œuvre d'historien, utilisa cette référence sans savoir que Weiss ne faisait que rapporter les propos de Ladreit de Lacharrière. En 1987, dans les Banlieues de l'islam, il écrivait : «selon un haut fonctionnaire de la Ville de Paris, auteur d'une brochure relatant l'histoire de la Grande Mosquée» (Paris, Seuil, 1991, p. 65).

[16]. Cf. Alain Boyer, L’Institut musulman de la Mosquée de Paris, CHEAM, 1992.

[17]. Brochure Fondation de l'Institut musulman et de la Mosquée de Paris, 39 pages, s.d. (env. 1922/1923) ; consultable à la BHVP, cote 732 658, ou aux archives de la Seine, VM 79/1 dossier « Institut Musulman » ; l'ancien préfet, conseiller d'État honoraire, Mohand Sadek Ourabah, rencontré en 1997, en détenait à titre personnel un exemplaire qu'il m'avait montré sorti d'un vieux marocain rouge. Selon L'Illustration du 11 mars 1922, l'opération s'effectua ainsi : «Sur une table de bois spécialement construite, sans aucune partie métallique susceptible d’influencer l’aiguille aimantée, deux boussoles sont posées. [...] [les trois musulmans : Si Kaddour ben Ghabrit, Ababou, le chambellan du sultan, et Ben Sayah, astronome à Fez] déterminent avec soin l’axe de 29° au sud de l’orientation Ouest-Est qui correspond, à Paris, à la direction de la Mecque».

[18]. Le discours de Maurice Colrat, sous-secrétaire d'État à la Présidence du Conseil, représentant le gouvernement, comportait la fameuse phrase souvent attribuée à Lyautey par erreur : «Quand il s'érigera au-dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire à cette place, il ne montera vers le beau ciel nuancé de l'Île-de-France, qu'une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses». Lyautey a cité lui-même ce propos dans son discours du 19 octobre 1922 à l'ouverture des travaux de la Mosquée mais il n'en fut pas l'auteur.

[19]. Le Collège libre des sciences sociales fut créé par des intellectuels dreyfusards en 1895 autour de Dick May (Jeanne Weill).

[20]. Pascal Le Pautremat, dans sa thèse, indique par erreur que Bourdarie était député de Seine-et-Oise ; cf. Le Rôle de la commission interministérielle des affaires musulmanes dans l'élaboration d'une politique musulmane de la France de 1911 à 1937, Septentrion Presses universitaires, 2001, tome 1, p. 374.

[21]. Son fils, Paul-Louis Bourdarie, m'a raconté qu'en 1940 son père et la famille ont quitté Paris à l'arrivée des Allemands, n'emportant presque rien ; que Paul Bourdarie n'est pas revenu à son bureau de la rue du Roc après-guerre et que c'est Grandidier, son successeur, qui a sûrement recueilli ses archives (témoignage, juin 2001). Les archives de Guillaume Grandidier, 1873-1957 (fils de Alfred Grandidier, explorateur de Madagascar), qui fut secrétaire de l'Académie des sciences coloniales de 1943 à 1954, sont déposées au Muséum national d'histoire naturelle (cf. Christophe Bonneuil, «Le Muséum national d'histoire naturelle et l'expansion coloniale de la Troisième République (1870-1914)», Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 322-323, 1er trimestre 1999, p. 144) ; mais, contacté, le Muséum ne semble pas informé du sort des archives de Bourdarie.

[22]. Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919.

[23]. Cette lecture des origines de la Mosquée de Paris et la réhabilitation du rôle central de Bourdarie et du courant indigénophile libéral, se distinguent du scénario évoqué par Pascal Le Pautremat dans sa thèse (Le rôle de la commission interministérielle des affaires musulmanes…, op. cit.) qui, épousant l'auto-valorisation de l'institution dont il étudie le fonds d'archives, accorde la part trop belle à la Commission interministérielle des Affaires musulmanes. Sans nier la dynamique qu'elle a contribuée à créer, la Commission intervient le plus souvent en aval d'initiatives conçues ailleurs et au sujet desquelles elle n'émet que des vœux et des avis.

[24]. Sénateur des Ardennes, rapporteur du budget des Affaires étrangères, Lucien Hubert notait en 1918 : «Devant l'élan avec lequel nos populations musulmanes ont répondu à l'appel de la mère-patrie, on mesure la dette sacrée que nous avons contractée envers nos sujets. Comment paierons-nous cette dette ? Toute la question de la politique future que la France devra s'appliquer à suivre en terres islamiques se résume ici.», cf. Une politique coloniale. Le salut par les colonies, Paris, Librairie Félix Alcan, 1918, p. 234-244.

[25]. Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919.

[26]. «L'œuvre de la Mosquée», La Revue indigène, n° 209-211, mai-juillet 1926. Autre indication : quand La Revue Indigène publie le texte du projet de loi portant affectation d'une subvention de 500 000 francs, Bourdarie souligne en italique le passage suivant : «la Société des Habous […] se tiendra également en rapports étroits avec les groupements métropolitains qui ont déjà mis à l'étude la question d'une mosquée à Paris», voyant là reconnaissance de ses initiatives et gage de leur avenir ; n° 133-135, janvier-mars 1920.

[27]. Les habous sont les biens légués à des fondations pieuses pour l'entretien d'un édifice religieux ou la charité envers des pèlerins ou des indigents ; ils sont inaliénables, insaisissables et imprescriptibles, retirés du marché des opérations foncières. La Société des habous est une association apte à détenir la propriété de biens à usage religieux : ici, l'hôtellerie des pèlerins à la Mecque, l'un des deux lieux saints avec Médine où il était prévu l'achat d'une autre hôtellerie.

[28]. Si Kaddour Ben Ghabrit (1868-1954) présida la Société des Habous pendant 37 ans. Né algérien à Siddi bel-Abbès, musulman de statut civil français, il devient interprète et adel en 1887 en Algérie. Puis il entre dans l'administration du protectorat au Maroc en novembre 1892 et en janvier 1893, il est secrétaire-interprète à la légation de France à Tanger. C'est le début d'une carrière d'agent diplomatique menée parallèlement en métropole où il dirige la Mosquée de Paris, et au Maroc puisqu'il assume les fonctions de directeur du protocole auprès du sultan. On sait trop peu que Ben Ghabrit a joué un rôle capital dans l'acceptation du protectorat par le sultan Moulay Hafid en mars 1912 et qu'il est intervenu jusqu'à la fin de sa vie dans des missions plus ou moins délicates. Il fut une très grande figure, aujourd'hui largement oubliée, de l'ambivalence du rapport colonial, de l'imbrication des cultures et des intérêts.

[29]. La France n'a jamais disposé des moyens de la Grande-Bretagne pour influencer le chérif Hussein... Christophe Leclerc écrit : «Au final, on ne peut que se rallier à ce constat de Georges-Picot : le colonel Brémond “a été envoyé pour assurer la liberté du pèlerinage et aider si possible à l’instruction d’une armée chérifienne. Il a parfaitement réussi dans la première partie de sa tâche ; le succès de la seconde ne dépendait pas de lui”», Avec T. E. Lawrence en Arabie. La mission militaire française au Hedjaz, 1916-1920, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 75.

[30]. Outre Ben Ghabrit, ont joué un rôle dans les mois qui suivent : le commandant puis lieutenant-colonel Cadi, officier musulman ; Mustapha Cherchali, envoyé spécial de la République au Hedjaz ; le capitaine Ibrahim Depui ; le capitaine Saad.

[31]. Cf. Le Pautremat, Le rôle de la Commission interministérielle…, op. cit., p. 141-151. La difficulté avec cette thèse, c'est qu'elle procède à un amalgame entre le processus de discussion (analyse, circulation de l'information, propositions…), qui est la prérogative d'un organisme interministériel, et les modalités d'initiative et de décision qui ne lui appartiennent pas en propre mais qui relèvent de l'autorité déléguée dont dispose chaque département ministériel. Ainsi, au sujet de l'hôtellerie des pèlerins musulmans de La Mecque, l'auteur affirme qu'elle fut «l'une des réalisations majeures de la CIAM» (p. 141). Ceci est manifestement abusif car la CIAM n'a aucun pouvoir de décision. Même si la Commission a beaucoup évoqué cette question et que, par là, elle a joué un rôle dans la réalisation, l'opérateur principal fut le ministère des Affaires étrangères ainsi que l'établissent les correspondances militaire et diplomatique consultables au quai d'Orsay (MAE) ou à Vincennes (SHAT).

[32]. MAE, Guerre, 1914-1918, Hedjaz, volume 1710 : Hôtellerie de La Mecque.

[33]. Ibid.

[34]. Mustapha Cherchali était cadi à Dra el-Mizan (Grande Kabylie).

[35]. MAE, Guerre, 1914-1918, Hedjaz, volume 1710 : Hôtellerie de La Mecque.

[36]. MAE, Correspondance politique et commerciale/E, Levant, 1918-1940, Arabie-Hedjaz, vol. 18 : Cherchali, janvier-août 1917.

[37]. Arch. nat., F60/820, dossier Société des Habous des Lieux Saints.

[38]. MAE, Correspondance politique et commerciale/E, Levant, 1918-1940, Arabie-Hedjaz, vol. 18 : Cherchali, janvier-août 1917 : copie par le sous-lieutenant Carriot, chargé des affaires en l'absence du Chef de mission (Mission militaire française en Égypte) de la lettre de Ben Ghabrit, directeur du Protocole de Sa Majesté chérifienne à M. Ribot, président du Conseil, ministère des Affaires étrangères, Paris, 28 avril 1917.

[39]. MAE, Afrique, Levant, 1918-1949, volume 12, lettre au directeur du département Afrique, 21 février 1923.

[40]. Arch. nat., F60/712.

[41]. La tutelle du ministère des Affaires étrangères dura jusqu'en 1957, date à laquelle le ministère de l'Intérieur prit le relais quand Hamza Boubakeur fut nommé recteur par Guy Mollet.

[42]. On peut qualifier d'indigénophile deux attitudes : la première consistant à privilégier dans le rapport aux «indigènes» le respect de leur dignité et de leurs droits d'êtres humains ; la seconde ajoutant à ce facteur humaniste l'idée que l'avenir du rapport colonial, c'est-à-dire de la domination française, résidait dans l'association d'une fraction au moins des indigènes aux mécanismes du pouvoir et de la représentation. Les grandes figures de l'indigénophilie furent le général Daumas, Ismaïl Urbain, le général Lapassade, Jules Ferry, son neveu Abel Ferry, Émile Masqueray, Jean Jaurès, Georges Leygue, Adolphe Messimy, Lucien Hubert, Victor Barrucand, Alban Rozet, le Dr Bruzon, Marius Moutet, Jean Mélia, Augustin Berque… Les gouverneurs généraux de l'Algérie Jules Cambon (1891-1897) et Maurice Viollette (1925-1927) furent aussi des libéraux indigénophiles.

[43]. Cf. Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire, 2003, tome 90, n° 340-341, p. 269-296.

[44]. Une mesure globale de cette dernière doit compter les édifices réellement bâtis… et les projets.

[45]. La ziara est à la fois une visite pieuse, un pèlerinage, généralement au tombeau d'un saint, et l'offrande qui peut être accordée à cette occasion. Ici, il s'agit de la collecte d'un tribut financier par des notables religieux («marabouts») prétendant délivrer la «baraka» dont ils seraient détenteurs.

[46]. Stéphane David, note du CHEAM, 1949 (consultable à la BAVP). Il faut se méfier des constats de décrue religieuse : le «zèle amoindri» dont se plaignent les chioukhs signifie avant tout que le montant pécuniaire de la ziara ne les a pas satisfait…

[47]. Outre dans les archives, la mosquée est mentionnée par Jean-René Genty, L'Immigration algérienne dans le Nord/Pas-de-Calais, 1909-1962, préf. d'André Diligent, Paris, L'Harmattan, 1999.

[48]. Arch. départ. du Nord, 3 J 18 (anc. J 256), Les Travailleurs nord-africains dans le département du Nord, Paul-Henri David, mémoire de stage de l'ENA, décembre 1951, p. 17.

[49]. Source : La Compagnie royale asturienne des mines, 1853-1953, avant-propos de Paul Laloux, Bruxelles-Paris-Madrid, éd. Compagnie royale asturienne des mines, 1954, p. 188.

[50]. Ce n'est d'ailleurs pas lui précisément que fixe la photographie mais l'environnement matériel qui l'accueille ainsi que les fidèles «en tenue» de l'observer.

[51]. Les pratiques religieuses sont relevées dans trois cas : quand elles semblent témoigner d'un esprit de corps, de « communauté » ; quand elles pourraient indiquer un irrédentisme hostile au milieu extérieur ; quand elles sont l'enjeu d'une rivalité politique violente, comme ce fut le cas pendant les quatre premières années de la guerre d'Algérie en métropole ; cf. ma contribution au colloque du CEHD : «Observance religieuse et sentiment politique chez les nord-africains en métropole, 1952-1958», in Jean-Charles Jauffret (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d'Algérie, Paris, éd. Autrement, 2003, p. 261-279.



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vendredi 8 septembre 2006

Les tombes musulmanes de la Première Guerre mondiale (Michel Renard)

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dessin de stèle musulmane
par le Service de Santé de l'armée française



Les tombes musulmanes

de la Première Guerre mondiale

Michel RENARD

Dans les premiers mois de la guerre, en 1914 et en 1915, plusieurs facteurs ont favorisé une prise en compte rapide du religieux islamique par l'autorité militaire. Tout d'abord, l'ampleur des pertes, qui singularise ce conflit par rapport à la guerre de 1870-: il faut traiter la commotion des opinions publiques. Ensuite, l'expérience acquise en matière de religion des sujets Nord-Africains comme l'atteste le rapport Depont. Mais, plus anciennement encore, pèsent les contrecoups d'une controverse ouverte dès 1908 dans l'Algérie et la Tunisie coloniales avec l'introduction de la conscription. Celle-ci prit effet en Algérie en 1912.

L'un des enjeux du respect du religieux islamique fut donc de parer les objections qui avaient été formulées à l'occasion des discussions sur le service militaire indigène en Algérie. Plusieurs personnalités arabes avaient manifesté des opinions défavorables à ce recrutement en arguant de la question du religieux, tel Ali Mahieddine, assesseur musulman au conseil général d'Oran : «Cette opposition se base principalement sur l'éventualité pour le soldat musulman d'une quasi impossibilité de pratiquer à la caserne ses devoirs religieux, d'y trouver la nourriture conforme au rite et d'y jouir de la liberté à laquelle il est accoutumé ; enfin, sur l'expatriation à laquelle le soldat est toujours exposé et la crainte d'être enterré en pays étranger, privé des rites prescrits» . Avec trente-deux bataillons nord-africains  envoyés en France avant la fin septembre 1914, il fallait être prudent.

«lorsqu'un hôpital contient des musulmans»

L'ancien ministre et député radical socialiste de Charente, Maurice Raynaud, présidait le journal Les Amitiés Musulmanes dans lequel on pouvait lire le 15 janvier 1916 qu'au tout début du conflit, le service de Santé du ministère de la Guerre recevait les instructions suivantes :

«Lorsqu'un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n'est pas impossible, de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire une cuisine à part, accommodée à l'huile, au beurre, mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite par leur religion ; il convient de permettre à l'un d'eux de surveiller la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude à ce sujet. Il faut leur faciliter l'exercice des rites de leur religion, en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme, tels que distribution de médailles ou images de piété et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre d'une religion quelconque».

Il est difficile de mesurer l'impact réel de ces propositions. Leur application a dû varier en intensité selon les circonstances, mais l'intention est déjà un témoignage de l'intérêt de l'institution militaire pour le sentiment religieux des soldats nord-africains. Par-delà le religieux, les soldats musulmans ont pu honorer certaines traditions culinaires, telle le méchoui.

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carte postale mettant en scène des tirailleurs marocains
préparant un méchoui à Amiens en 1914

En matière d'inhumations, les preuves sont plus visibles. Les consignes sont, là encore, très précoces puisqu'elles datent du 16 octobre 1914. Elles proviennent du 2e Bureau de la Direction du service de Santé du ministère de la Guerre qui précise le 8 décembre suivant les «règles à suivre pour l'inhumation des militaires musulmans» dans un texte signé par Millerand, ministre de la Guerre :

- Le souci d'être inhumés suivant les rites consacrés par la religion et les usages musulmans paraissent préoccuper au plus haut point les militaires indigènes qui viennent à décéder en France, ainsi que leurs familles, je crois utile de compléter les instructions que je vous ai données, par dépêche n°-4695-9/11 du 16 octobre dernier, en vous indiquant toutes les formalités qui accompagnent le décès d'un musulman et en précisant celles qui me paraissent pouvoir être mises en pratique.
Lorsqu'un musulman est sur le point de mourir, il ne manque pas, lorsqu'il le peut, de prononcer le "Chehada" en dressant l'index de la main droite. Si son état ne lui permet pas de le faire lui-même, tout coreligionnaire présent est dans l'obligation de prononcer pour lui cette profession de foi musulmane.
Il y aura donc lieu, chaque fois qu'un militaire indigène sera dans un état désespéré, de prévenir le ou les coreligionnaires qui pourront se trouver dans le même établissement que lui.
La mort ayant fait son œuvre, le corps est entièrement lavé à l'eau chaude.
Cette pratique ne me paraît pas applicable ailleurs qu'en pays musulman, car les indigènes répugnent à cette besogne, la confiant dans chaque agglomération à un professionnel. Il n'apparaît donc pas que les coreligionnaires du défunt présents dans les hôpitaux s'en chargeraient volontiers-; mais s'ils en témoignaient le désir, toutes facilités devraient leur être données à ce sujet.
Le corps enveloppé dans un linceul, qui consiste en une cotonnade blanche quelconque assez large pour entourer complètement le défunt, est ensuite transporté au lieu d'inhumation sur une civière [qui] doit être portée à bout de bras par des coreligionnaires. La mise dans un cercueil est absolument interdite.
La cérémonie, qui accompagne les funérailles, ne peut être dirigée que par un musulman, en ce qui concerne le rite religieux, car lui seul a qualité pour dire les prières. Il conviendra donc d'en charger le ou les camarades du défunt tout en rendant, bien entendu, les honneurs militaires en usage.
En cas d'absence de tout musulman, les honneurs militaires seuls seront accordés et on devra s'abstenir de toute cérémonie ayant un caractère religieux, comme je l'ai prescrit par dépêche n° 4695-9/11 précitée.
La tombe doit être creusée avec une orientation sud-ouest - nord-est, de façon que, le corps étant placé du côté droit, le visage soit tourné dans la direction de La Mecque.
Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s'y conformer.
Enfin, il serait désirable que, par analogie avec ce qui se fait pour les chrétiens, dont la tombe est habituellement surmontée d'une croix, les tombes des militaires musulmans fussent marquées au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le modèle est ci-joint, et qui seront placées : l'une au-dessus de l'endroit où repose la tête, portant l'inscription en arabe (conforme au modèle) qu'il sera facile de faire recopier et le nom du défunt en français ; l'autre, sans inscription, à l'emplacement des pieds.
Ce souvenir que nous devons à nos soldats musulmans morts pour la France est facilement réalisable.
Vous voudrez bien communiquer ces instructions aux médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires, ainsi qu'aux commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts des troupes d'Afrique placés sous votre commandement, en leur recommandant de s'y conformer dans toute la mesure du possible.

Archives de Paris et de la Seine


ceci est la tombe du rappelé à Dieu

La stèle de tête de la tombe musulmane de 1914, dessinée par les militaires, était constituée d'une planche verticale d'environ soixante centimètres de largeur, couronnée d'une découpe en forme d'arc outrepassé (en fer à cheval) sur laquelle est consignée en graphie arabe la formule épitaphe anonyme : «hadhâ qabr al-mahrûm» (ceci est la tombe du rappelé à Dieu), que devait compléter la mention du nom ; le tout est surmonté d'un croissant et d'une étoile .

st_le_face_hadh_
hadhâ qabr al-mahrûm

(ceci est la tombe du rappelé à Dieu)


st_le_endroit_envers
"modèle des stèles édifiées sur les tombes des militaires
indigènes musulmans tués à l'ennemi"

(Centre des archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)


Les preuves existent de l'utilisation de ces stèles durant le conflit. Mais les inhumations initiales, situées à proximité du front, ont souvent été déplacées du fait des bombardements. La dimension des stèles pouvait ne pas respecter celles du modèle dessiné par le service de Santé des armées et être à la fois plus haute et plus étroite.

tombes_Talus_Saint_Prix
carte postale montrant, à Talus-Saint-Prix (Marne), des «tombes de tirailleurs algériens»
décédés lors des combats des 8 et 9 septembre 1914. En réalité, il est plus probable
qu'il s'agisse de combattants marocains. Dans un même enclos, les stèles musulmanes
sont dressées à côté de tombes chrétiennes surmontées d'une croix.

Diapositive1
carte postale ancienne, légende en langue allemande
:
Marokkanergräber bei Missy

À l'arrière du front, elles ont servi dès 1915 dans les espaces musulmans des cimetières parisiens, à Bagneux, à Pantin, à Ivry et à Nogent-sur-Marne. Dans cette localité, fut édifiée, au cœur du Jardin colonial qui abritait alors un hôpital militaire, la mosquée de bois desservie par les imams du «camp retranché» de Paris.

En janvier 1916, le directeur du Jardin colonial, Prudhomme, fait parvenir à divers administrations un dossier de photos des inhumations musulmanes. Une mise en scène accompagne les clichés destinée à prouver l'intérêt que les musulmans mobilisés en France pouvait porter à ces tombes marquant leur confession : on y a fait figurer des combattants musulmans décorés et/ou blessés.

tombe_musulmane_1916_Miliani_Ahmed
cimetière musulman de Pantin, tombe du soldat de 2e classe,
Ahmed Meliani, du 2e Régiment de Tirailleurs Algériens,
décédé le 20 juin 1915. La stèle est haute.

(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)

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cimetière musulman de Bagneux, tombes de tirailleurs algériens, marocains,
et de travailleurs indigènes décédés en janvier et mars 1915. La stèle est basse.

(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence
)

plusieurs_tombes_musulmanes
cimetière musulman d'Ivry, tombes musulmanes datant de 1915.
La découpe des stèles n'est pas toujours la même. On distingue au dos de
la plus grande la mention «stèle des Amitiés Musulmanes».
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)

Ces pratiques inhumatoires du temps de guerre ont été poursuivies à partir de 1919 et dans les années ultérieures au sein des nécropoles nationales ou dans des cimetières communaux. Signalons la construction, dans le cimetière de Nogent-sur-Marne, d'une kouba destinée à honorer les soldats musulmans qui décédaient au cours de leur séjour dans les hôpitaux. Cet édifice fut inauguré le 16 juillet 1919.

Michel Renard ©



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Projet de reconstitution de la kouba de Nogent (Michel Renard)

kouba_Nogent
la kouba du carré militaire au cimetière de Nogent-sur-Marne, édifiée en 1919




Projet de reconstitution

de la kouba (1919) du cimetière de

Nogent-sur-Marne

(2005)



J'ai adressé le dossier suivant à M. Hamlaoui Mekachera, ministre des Anciens Combattants ainsi qu'à M. Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, au printemps 2005. Ce dernier a répondu très favorablement, et le ministère à l'inverse (à suivre).

Michel Renard



Argumentaire historique


Kouba et architecture funéraire
La kouba (en arabe qubba), appelée également «marabout», est un élément additionnel d'une architecture funéraire qui se compose d'abord des tombes et de leur (éventuelle) ornementation. Le terme désigne un édifice plutôt carré surmonté d'une coupole. Dans les pays de tradition islamique, il est devenu le type même du mausolée qui peut abriter la tombe d'un pieux personnage ou seulement rappeler son esprit. La kouba peut être un monument isolé, en dehors du périmètre des nécropoles, ou bien avoir été construite à l'intérieur du cimetière.


Kouba de Nogent et sépultures musulmanes de 1914-1918
En métropole, l'attention au respect du culte islamique a été marquée par l'armée dès les débuts du conflit ouvert en août 1914. L'importance quantitative des décès et son impact psychologique ont conduit à adopter la solution de la tombe individuelle spécifiant la confession du défunt.
En octobre 1914, la direction de la Santé au ministère de la Guerre réglementa les formalités accompagnant le décès d'un musulman et notamment son inhumation. La tombe devait être orientée, et identifiée au moyen de deux stèles en pierre ou en bois. Elle devait porter l'inscription arabe «hadhâ qabr al-mahrûm» (ceci est la tombe du rappelé à Dieu) et la mention du nom, le tout surmonté d'un croissant et d'une étoile. Il fut difficile d'ajouter d'autres aménagements funéraires pendant la durée des combats, particulièrement dans les régions proches du front.
À Nogent, dans une zone dévolue à la convalescence des blessés musulmans, la détermination d'un diplomate permit une considération plus ostensible des traditions religieuses de l'islam.


Généalogie du premier édifice (1917-1919)
C'est principalement à Émile Piat que l'on doit la construction de la kouba dans le cimetière de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Consul général (promu au grade de ministre plénipotentiaire en février 1919), il était attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (Nogent, Carrières, Moisselles). Sa correspondance laisse penser qu'il maîtrisait des notions d'arabe.
Émile Piat n'a pas laissé de traces écrites des raisons qui l'ont amené à choisir ce type de monument pour honorer le souvenir collectif de soldats décédés. Mais, dans une lettre du 14 juin 1918, il explique à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général en Algérie, les origines de son projet :
«Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne
Obtenant le soutien financier de la section algéroise du Souvenir Français, par l'entremise de Mirante, il reçoit une somme de 1 810 francs destinée aux frais de la décoration de la kouba. Le gros œuvre est financé et effectué par le marbrier funéraire, Héricourt. Au-delà de son architecture typique, la dimension religieuse du monument est explicite ainsi qu'en témoignent les deux versets du Coran (III, 169 et 170) devant être inscrits au frontispice après avoir été choisis par le muphti Mokrani en poste au camp retranché de Paris. L'édifice est inauguré le 16 juillet 1919.


Disparition du premier édifice (1960-1982)
C'est à la fin des années 1950 que commence à se poser le sort des tombes musulmanes et de la kouba qui s'élève sur ce carré militaire. En 1971 et 1972, diverses démarches ne permettent pas de dégager une solution technique ni de désigner l'autorité habilitée à décider et à financer les travaux de restauration de la kouba. Pendant ce temps, l'édifice se détériore et penche. Le recteur de la Mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, sollicité mais désargenté, espère en un financement public. En vain. Finalement, le 9 mars 1982, les responsables municipaux constatent «l'effondrement naturel» du monument.


Enjeux de la reconstitution de la Kouba de Nogent (2005)
La kouba de Nogent fut édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit. C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui.

Michel Renard

 

références


Sources :

    - Centre des Archives d'Outre-Mer (CAOM, Aix-en-Provence)
    - Archives municipales de Nogent-sur-Marne
    - Archives privées familles Héricourt et Martin, marbriers à Nogent (photo kouba)

 

Bibliographie :

    - Michel Renard, «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69. [sur quelques aspects des sépultures militaires musulmanes de la Première Guerre mondiale]

    - Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire (ex-Revue française d'Histoire d'outre-mer), n° 340-341, 2e semestre, 2003, p. 269-296. [sur la kouba du cimetière Saint-Pierre à Marseille, 1944/45]


kouba_marseille
la kouba du "cimetière musulman" de
Marseille, édifiée sur l'initiative de J. Bourgeois,
directeur du Bureau des Affaires musulmanes nord-africaines entre 1944 et 1945
(toujours visible au cimetière Saint-Pierre)




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