jeudi 2 novembre 2006

islam et musulmans à Marseille

kouba_Marseille_1945
kouba du cimetière Saint-Pierre à Marseille en 1945
bâtie par le Service des Affaires indigènes nord-africaines
(Centre des Archives d'outre-mer, Aix-en-Provence)




Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille,

1813-1962.

Pratiques religieuses

et encadrement des Nord-Africains 

Michel RENARD


* notes et illustrations publiées prochainement

 

Paris est la première ville du territoire métropolitain où se déploie, dès le XIXe siècle, une "micro-présence" musulmane liée aux relations diplomatiques avec les puissances islamiques : ambassades de la Porte Ottomane, de la Perse, de l’Égypte, de l’Afghanistan, du Hedjaz..., étudiants issus de l'élite de ces pays, etc. Marseille, pour sa part, est peut-être l'endroit qui accueille le plus tôt une population musulmane, de passage ou en résidence, attachée à ses pratiques religieuses  . À partir du XXe siècle, la "macro-présence" d'une population émigrée nord-africaine confronte ouvertement les autorités de la cité phocéenne à la dimension religieuse des "indigènes".


Le "cimetière des Turcs"
Marseille, de par son statut portuaire, est en effet très anciennement marquée par la présence de l'islam. Un "cimetière des Turcs", affecté aux esclaves musulmans qui servaient sur les galères, était situé jusqu'en 1723 à l'angle des rues Saintes et de la Paix, juste derrière le Vieux-Port, puis entre le cours Pierre-Puget et la rue Roux-de-Brignoles. Un article de la Revue de Marseille de 1859   signale la présence d'une petite mosquée au fond de cette nécropole. Mais la réduction du nombre des galères finit par provoquer la diminution des chiourmes, et le cimetière des Turcs comme la mosquée furent délaissés et convertis en jardin et pavillon :
«l'ambassadeur d'une puissance barbaresque, s'étant arrêté dans notre ville, demanda aux échevins de lui indiquer la mosquée pour aller y prier avec les gens de sa suite. À cette demande, grande fut la surprise. On s'expliqua. L'ambassadeur invoqua les capitulations convenues, les droits acquis, et à la suite de ses réclamations, le pavillon usurpé fut rendu à sa première destination. Grosson, qui rapporte le fait dans son Almanach historique de l'année 1777, ajoute qu'il a souvent rencontré des mahométans, de passage dans notre ville, allant faire leurs prières à la mosquée des Turcs galériens.» 
Certains auteurs ont pu contester l'existence de cette mosquée en affirmant ne pas avoir trouvé sa trace dans les plans relatifs à l'arsenal des galères. Mais, sa mention dans un document de 1813, évoqué ci-après, «au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte», me semble désormais en attester sérieusement la réalité.


Un cimetière pour les capitaines "barbaresques"
La Révolution ayant, définitivement, fait disparaître cette petite nécropole, des négociants et capitaines "barbaresques" pétitionnent auprès du préfet, en 1813, pour acquérir un terrain afin d'y installer les sépultures de ceux des leurs qui décédaient à Marseille  . Leur doléance, traduite par A. Gierra, interprète juré en langues orientales pour le département des Bouches-du-Rhône, fait valoir que :
«dans toutes les villes principales de commerce, soit en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne etc., les musulmans ont à leur disposition des cimetières destinés à la sépulture des musulmans qui souvent peuvent décéder en ces lieux, et c'est ainsi que les chrétiens en ont à Maroc, Alger, Tunis et Tripoli de Barbarie, etc. Il y a environ trente ans, il en existait un à Marseille qui dans le temps de la Révolution a été détruit. Il était, suivant le rapport de nos anciens compatriotes, au terrain où est aujourd'hui l'arsenal près le cours Bonaparte.»
Les pétitionnaires souhaitent en établir un nouveau aux environs de Marseille «pour le rite et pour la satisfaction de tous les musulmans». Leur choix s'est porté sur «la colline au-dessus du "four à chaux" hors la porte Saint-Victor, appartenant à M. Pagano, ex-consul de Gènes en cette dite ville». Ils voudraient «y bâtir un enclos de muraille pour servir à enterrer les musulmans qui y peuvent décéder en cette ville ; c'est ce qui n'arrive pas fréquemment»  . Une note de l'officier d'état civil, figurant dans cette correspondance, établit justement que «le nombre des musulmans qui meurent à Marseille ne s'élève pas au-delà de 5 à 6 individus par an à dater des dernières années ; dans d'autres circonstances, on peut l'évaluer le double».
Sans savoir si la demande finit par aboutir concrètement, le dossier conservé aux archives communales témoigne de la bienveillance qu'elle rencontre chez les autorités préfectorales et municipales. Le 6 août 1813, le directeur des travaux publics conclut :
«les musulmans peuvent être autorisés à établir leur cimetière sur la colline du "four à chaux", au nord dans la partie où il se trouve déjà le plus de profondeur de terre, à charge pour eux de se conformer aux dispositions cy dessus prescrites et aux règlements généraux relatifs à l'établissement des cimetières»  .


Une "foule immense" au passage de l'émir Abd-el-Kader
Les émigrés nord-africains ne furent pas les premiers musulmans à avoir frappé l'imaginaire de la ville. Il y eut le grand résistant à la conquête française de l'Algérie. Après sa reddition en 1847, Abd-el-Kader ne fut pas autorisé à se rendre à Damas comme on le lui avait promis. Il fut retenu en France cinq années durant, à Toulon, Pau, puis Amboise.
Napoléon III prit la décision de mettre un terme à sa captivité en 1852. Après une rencontre avec l'empereur à Paris, l'émir quitte Amboise le 11 décembre de cette année 1852, prend ensuite le train Gare de Lyon jusqu'à Châlons où il embarque sur la Saône vers Lyon. Puis il descend la vallée du Rhône sur le fleuve : Valence, Avignon et Marseille où il arrive le 18 décembre. Le préfet rend compte au ministre de l'Intérieur dès le lendemain :
«Abd-el-Kader est arrivé hier soir à dix heures. Il est logé à l'Hôtel des Empereurs. Je lui ai offert tous les moyens de distraction qui peuvent dépendre de moi pendant son séjour à Marseille. Il paraît fatigué et désireux de se reposer pendant quelques jours ici».
Le jour suivant :
«Abd-el-Kader vient à l'instant d'assister à la revue des troupes par la garnison. Le général Levaillant lui a fait les honneurs. Grande affluence et grand calme. Il lui avait offert dès le premier jour une loge au spectacle ; il a refusé comme chose en dehors de ses habitudes. Il a refusé d'assister hier soir à une soirée à la préfecture à cause d'une indisposition de sa mère et de la nouvelle qu'il a reçue de la mort de l'un de ses gendres à Bône. Son fils aîné seul a parlé une heure dans un salon avec l'élite de la société marseillaise»  .
Le 21 décembre 1852, le préfet annonce le départ :
«Abd-el-Kader s'est embarqué hier à 4 heures du soir avec toute sa suite sur le Labrador qui a pris le large à 7 ou 8 h. environ. Je l'ai accompagné en voiture, depuis son hôtel jusqu'à bord. La haie de spectateurs était formée par une foule immense qui ayant vu passer successivement le cortège des femmes, des enfants et des hommes de la maison de l'émir, lui offrait des visages et des sourires de jovialité. L'émir saluait tout le monde. Il a été reçu à bord par l'état-major assemblé et l'équipage sous les armes». Destination Damas.


Pèlerins musulmans et "muphti déporté", de passage à Marseille
D'une manière générale, Marseille servait évidemment de transit  . Les pèlerins d'Algérie qui se rendaient à La Mecque empruntaient les lignes maritimes désignées par les autorisations officielles qu'ils devaient solliciter du fait de leur statut de sujets français. Ils effectuaient souvent le passage par la ville. Lorsque l'effectif des pèlerins baissait, les autorités s'inquiétaient. En mai 1857, le préfet demande des explications. La direction des services maritimes des Messageries impériales répond, établissant du même coup le lien profond qui fait dépendre le cycle cultuel islamique de l'économie globale du pays :
«Vous m'avez fait l'honneur de m'inviter, par votre lettre du 23 de ce mois, à vous faire connaître les causes de la diminution considérable, constatée cette année, sur le nombre des pèlerins arabes qui passaient habituellement par Marseille pour se rendre à La Mecque. (…) Un des principaux motifs qui ont suspendu les pèlerinages pendant cette campagne, c'est la misère infligée aux populations arabes par la rigueur de l'hiver dernier. Les pluies torrentielles qui sont tombées sur toute la surface de l'Algérie, ont dévasté les voies de communication, et envahi les silos où les indigènes déposent leurs grains. Non seulement une partie des céréales récoltées a été détruite, mais sur bien des points les semailles ont été emportées. Il en est résulté qu'un grand nombre d'arabes ont dû employer à vivre jusqu'à la récolte prochaine, les ressources qu'ils destinaient aux frais de leur pèlerinage»  .
Il a existé également une catégorie de voyageurs musulmans "forcés", tel l'ex-muphti malékite d'Alger qui, en 1843 fut "déporté" sur l'île Sainte-Marguerite en face de Cannes (Alpes-Maritimes) pour y être «détenu jusqu'à nouvel ordre» à la suite de son opposition aux mesures prescrites par les autorités coloniales  . Le Gouvernement Général d'Algérie précise cependant : «le fils de l'ex-muphti a été autorisé à suivre son père en France ; j'écris à M. le Lieutenant général commandant la division à ce sujet et je lui fais connaître qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que ces deux indigènes séjournent 2 ou 3 jours à Marseille pour voir la ville»  . Piètre consolation pour ces déportés ! À ma connaissance cependant, les condamnées algériens "déportés" sur l'île Sainte-Marguerite, depuis 1837, n'abordaient pas à Marseille mais directement à Toulon.


Le cimetière Saint-Pierre en 1866
Un indice de cette micro-présence musulmane - dont on ignore la durée de séjour rapportée à chaque individu - est fourni par un document des archives municipales de Marseille. Il s'agit du plan général du "cimetière catholique de Saint-Pierre", dessiné à la date du 21 décembre 1866  .
Il avait été inauguré trois ans plus tôt, le 30 décembre 1863. Sur ce schéma est figuré, à gauche de l'entrée principale qui s'ouvre sur une allée centrale orientée nord-sud, un espace portant l'intitulé "Mahométans". Il fait face à deux autres, situés à droite de l'entrée, portant les intitulés "Grecs catholiques" et "Grecs schismatiques".
Ces trois divisions encadrant l'accès au cimetière, présentent deux particularités : elles ne sont pas numérotées, contrairement aux dix-neuf autres, et elles sont spatialement bien distinctes du cimetière catholique. Cela est normal puisque la loi en vigueur est celle du 23 prairial an XII qui prévoit d'affecter un lieu d'inhumation spécial (ou une partie du cimetière) à chaque culte dans les communes de pluralisme religieux. Elles sont cependant intégrées dans l'enceinte de la nécropole, semblablement au "cimetière protestant", dont les deux divisions non numérotées sont enclavées du côté ouest, mais contrairement au cimetière israélite situé, à cette époque, hors les murs du côté sud. Cependant, le plan ne dessine pas l'emplacement des tombes et l'on ignore si les sépultures musulmanes étaient orientées et quel pouvait en être le nombre.


Les Abyssins fêtent le Ramadan dans les rues de La Ciotat
En Abyssinie, actuelle Éthiopie, le roi chrétien Ménélik (1889-1908) affrontait les troupes italiennes envoyées par le gouvernement Crispi. Le 21 janvier 1896, Ménélik s'était déjà emparé du fort italien de Makalé et le 1er mars, il inflige un véritable désastre aux Italiens à Adoua. Cette victoire intervient en plein mois de Ramadan  . À La Ciotat, sont alors stationnés des navires comptant des marins et chauffeurs abyssins musulmans qui, par nationalisme, se seraient réjoui de la débâcle italienne dans leur pays. Ils auraient fêté cette victoire à leur manière, avec une visibilité telle que les journaux en rendent compte de manière affolée. Le 30 mars, le préfet rassure le ministre de l'Intérieur :
«Vous avez bien voulu me demander le 24 mars courant des renseignements sur des manifestations bruyantes en l'honneur de la victoire des Abyssins auxquelles se seraient livrés le 15 de ce mois dans les rues de La Ciotat les chauffeurs arabes du paquebot "La Ville de la Ciotat" originaires d'Obock et d'Aden. J'ai l'honneur de vous informer que les chauffeurs arabes des paquebots "La Ville de La Ciotat" et "L'Iraouaddy" se sont en effet réunis ce jour-là au nombre de soixante pour fêter comme d'habitude la clôture du Ramadan. Ils ont parcouru les rues de la ville au son du tam-tam et porteurs d'un drapeau français, et se sont arrêtés devant la mairie et la direction des ateliers des messageries maritimes, témoignant leur reconnaissance à la population pour l'accueil qu'ils ont reçu d'elle. Ils sont ensuite rentrés tranquillement à bord de leurs bâtiments respectifs.
Aucun hymne de louange à l'adresse de Ménélik n'a été chanté sur la voie publique et cette promenade pacifique n'a nullement ému la population de La Ciotat, les manifestations de ce genre se produisent souvent dans cette ville. Il y a donc lieu de considérer comme complètement dénaturés et volontairement exagérés les faits rapportés par les journaux Le Soleil et Le Petit Parisien et ne pas leur attribuer une portée qu'ils n'ont pas en réalité»  .
Notons la célébration "habituelle" de la clôture du Ramadan - qui semble indiquer que le phénomène avait déjà eu lieu les années précédentes -, et le bon accueil reçu par la population.


Ouvriers kabyles des huileries ou raffineries, et "criminalité arabe"
Au début du XXe s., la ville emploie 2000 des 4 à 5000 Nord-Africains recensés en France en 1912 : 400 travaillaient dans les huileries, 300 dans les raffineries, et les autres dans les fonderies, ou comme terrassiers et manœuvres...  Mais il ne reste guère de traces de ces ouvriers kabyles ni de leur mode de vie à Marseille alors qu'une étude menée dans le Pas-de-Calais en 1912 par Octave Depont, inspecteur général des communes mixtes en Algérie, signale le maintien des pratiques religieuses et même la revendication d'une modification d'horaire afin de pouvoir respecter l'heure de la rupture du jeûne au fond des mines. En est-il allé de même avec les kabyles de Marseille ?
L'image conservée est plutôt celle d'un défi "sécuritaire", qui a constitué par la suite une dimension psychologique décisive du rapport des responsables publics aux indigènes de confession musulmane en France.
La police du port est sollicitée par les nombreux transits tels ceux de 1912 constitués par les "retours d'exode" des Algériens de Tlemcen qui avaient émigré à Damas pour échapper à la loi de conscription militaire de 1911 mais qui finissent par regagner l'Algérie. Les archives conservent les listes nominatives de ces familles de l'ouest algérien  .
La guerre de 1914-1918 a favorisé le séjour de soldats maghrébins et de "travailleurs coloniaux" dans des conditions qui alarment les autorités. Ainsi, plusieurs rapports sur la "criminalité arabe" émanent de la police ou des instances judiciaires. Le 23 décembre 1916, le procureur de la République écrit au commissaire central :
«Il ne vous a certainement pas échappé que depuis quelques temps les crimes et délits commis par des Arabes sont devenus de plus en plus nombreux. La sécurité publique dans la ville de Marseille, que la réforme de la police en 1908 avait peu à peu rétablie, se trouve de nouveau compromise par l'afflux d'une population turbulente venant d'Algérie, de Tunisie ou du Maroc et qui semble s'être fixée aux alentours des grandes usines, dans les faubourgs, même au centre de la ville. De nombreux débits de boissons sont fréquentés spécialement par des Arabes qui s'y livrent parfois entre eux à des scènes sanglantes et sans doute aussi y préparent des agressions contre les passants attardés. Cette population, qui s'est continuellement accrue depuis les grandes grèves de 1901 et 1902, échappe à peu près à toute surveillance. La plupart des Arabes venant à Marseille pour s'embaucher dans les usines se groupent au nombre de quatre ou cinq pour s'installer à moins de frais dans quelque chambre garnie ; ces groupes se disloquent et se reforment sans cesse»  .
Le commissaire évoque également cette situation dans une correspondance au préfet, le 25 mai 1917 :
«Il est certain que de nombreux faits sont imputables aux indigènes de cette race, devenus très nombreux à Marseille, faits suivis, il faut le dire aussi, de nombreuses arrestations. L'élément militaire indigène renferme de mauvais éléments qui sont retenus ici trop longtemps par suite des difficultés de la navigation ; les cas d'ivresse publique sont nombreux, des tirailleurs sont devenus bonneteurs et pratiquent en tenue publiquement, etc.... Le rapport journalier de police signale régulièrement ces faits»  .
Il est difficile de se faire une idée de l'ampleur de cette "criminalité" car son invocation vient à l'appui d'une demande spéciale d'effectifs indigènes de police ; mais aucun témoignage ne permet non plus de contrebalancer a priori cette vision. L'hypothèse peut alors être formulée d'une moindre prégnance des normes religieuses comme facteur explicatif de comportements répréhensibles. Particulièrement quand il s'agit d'ivresse : on connaît l'interdit coranique pesant sur le vin (khamr)  .
Les autorités marseillaises connaissent aussi les populations musulmanes par les prisonniers de guerre turcs. Au camp d'internement de l'abbaye de Frigolet (Graveson), existe un Comité Ottoman qui cherche à entrer en correspondance avec la Croix-Rouge de Constantinople en mars 1920. Le ministère de l'Intérieur accorde son autorisation à la condition que le texte du télégramme ne contienne :
«aucune déclaration des intéressés pouvant laisser croire qu'ils ne sont pas traités au camp de concentration avec humanité et générosité»  .
Mais aucun témoignage des conditions de détention de ces soldats musulmans ne semble avoir survécu.


Village kabyle de 1917
La période de guerre a donné lieu à d'autres formes d'appréhension de l'altérité que celle du rapport policier. Le projet, non réalisé, de village kabyle élaboré par la Chambre de Commerce de Marseille entre fin 1916 et 1917 témoigne d'une bienveillance intéressée. Cette autre forme de l'administration du dominé musulman en métropole génère une attention et même un respect de ses traits culturels et religieux.
Le point de départ est un double constat concernant la nature des conditions de vie des indigènes - ainsi que leurs répercussions sur le reste de la population marseillaise - et le caractère indispensable de cette main d'œuvre. Le logement des Arabes et Kabyles à Marseille était souvent constitué de meublés situés rue Sainte Barbe, rue des Chapeliers, rue du Saule, place d'Aix. Le propriétaire louait une chambre comprenant deux et parfois trois lits à raison de 18 à 20 francs par mois à un Arabe responsable du loyer. Ailleurs, dans les quartiers, les Crottes, la Cabucelle, le Rouet, les chambres comprenaient deux, trois et parfois quatre lits à deux places ; chaque Arabe payait 7 francs par mois. On relève que :
«les Arabes ne couchent plus sur des nattes comme ils le faisaient dans les premiers temps de leur arrivée à Marseille : ils exigent un lit avec sommier, matelas en crin, draps et une couverture»  .
Le Comité consultatif d'action économique de la XVe Région militaire décide, dans une réunion officieuse tenue le 27 septembre 1916 que :
«que la Chambre de Commerce de Marseille ayant un intérêt tout particulier à ce que la main d'œuvre exotique et notamment kabyle, dorénavant indispensable aux industries marseillaises, soit stabilisée en cette ville dans des conditions d'ordre et de salubrité qui ne lui font actuellement que trop défaut, susciterait la création, sous ses auspices et avec son concours, d'un quartier arabe avec mosquée et habitations susceptibles d'être louées à des indigènes de l'Afrique du Nord employés dans des usines»  .
Le projet de construction d'un village kabyle tient aussi à définir des logements "conformes aux goûts" de ces travailleurs indigènes de l'Afrique du Nord, qu'on distingue de "la population blanche" de la ville  . Mais, consulté, le directeur des Affaires indigènes, à Alger, est plus que circonspect devant les soucis culturels et religieux des concepteurs :
«La prière, assez négligée par les indigènes des campagnes et surtout par les ouvriers, peut se faire dans tout endroit exempt de souillures, et les ablutions, qui doivent la précéder obligatoirement, se pratiquent avec l'eau ordinaire. Il n'y aurait intérêt à songer à la construction d'une vasque à ablutions que si on édifiait un lieu de prière, oratoire ou mosquée, ce qui ne me paraît pas indispensable»  .
Cette divergence, entre la Chambre de Commerce de Marseille et les Affaires indigènes d'Alger, confirme que la bienveillance à l'égard de l'islam n'est pas une composante spontanée du rapport colonial qui peut, au contraire, suspecter cette bienveillance et la taxer de faiblesse ou grosse de danger. Il y a, certes, un intérêt bien compris à respecter la religion du dominé, mais plus que cela. Une certaine empathie est nécessaire. Celle qui, tout au long de la période coloniale, a habité le courant indigénophile et une certaine politique musulmane de la France  . Celle qui conduit la Chambre de Commerce a faire appel au peintre Étienne Dinet (1861-1929) qui fournit en janvier 1917 :
«quelques indications pour la construction d'une mosquée aussi simple et bon marché que possible»  .
L'artiste, converti à l'islam depuis au moins 1913, date qu'il fit marquer sur sa tombe  , va à l'essentiel : «toute salle conviendrait au besoin» à condition de respecter certaines règles : orientation vers la Mecque, aménagement du mihrab, minbar pour le prêche, nattes et tapis de prière, lampes ou veilleuses au plafond, fontaine ou bassin pour les ablutions ; le minaret est facultatif  .
Le plan général du village, situé entre la route nationale n° 8 de Paris à Marseille et le chemin de la Commanderie, fait apparaître la place centrale dévolue aux bâtiments symbolisant les fonctions de l'édilité (djemaa), du commerce (bazar, boulanger, boucher, café, restaurant halal) et du religieux (mosquée et logement du muezzin), tous disposés autour de la place centrale qui abrite également un hammam et ses réservoirs.
On ne sait si l'architecte a eu connaissance ou non des indications de Dinet, mais la mosquée comprend un minaret et une coupole et sa décoration extérieure est largement fidèle aux options du peintre de Bou Saada. On retrouva quelques années plus tard cette inclination pour le style néo-mauresque dans la construction de la Mosquée de Paris.
La tentative a pu être qualifiée de "programme d'ethno-architecture" par une spécialiste qui y a vu :
«un exemple complexe, passionnant et expérimental d'un aménagement ethno-spatial, dont l'élaboration repose sur la tradition et l'idéologie hygiéniste des cités ouvrières françaises classiques du XIXe siècle. L'on tente d'y associer une relecture des coutumes kabyles, dont on cherche à intégrer les formes bâties les plus représentatives du cadre de vie, considérées comme indispensables pour la cohésion et sociabilité du groupe»  .
On discutera cependant l'idée que ce projet puisse symboliser «l'interface créée par le système colonial»  .
Ce n'en est qu'une modalité. Il en est bien d'autres. Les rapports entre colonisé et colonisateur s'inscrivent dans un arc qui va du «drame du contact forcé» aux élans indigénophiles du lyautéisme, de l'entente franco-musulmane ou de l'algérianisme, pour citer des catégories évoquées par Daniel Rivet  , qui s'appliquent aussi bien à la colonie qu'à la métropole.


Main d'œuvre nord-africaine
Les années 1920 se caractérisent par l'afflux d'une main d'œuvre étrangère contrôlée par un Service spécial qui s'occupe de son logement collectif. Ainsi le camp de Sainte-Marthe   en 1922, ou le Foyer musulman du boulevard Burel constitué de baraquements édifiés sur un terrain dont le locataire est la Chambre de commerce  . Ce genre d'habitat a-t-il réservé un espace pour la prière, comme on peut l'observer ailleurs à la même époque ? Les preuves manquent.
Ce qui paraît sûr, ce sont les pénibles conditions de vie de ces travailleurs. Le préfet envisage de créer un Office Nord-Africain en 1927 :
«Les ouvriers arabes se trouvent dans des conditions matérielles et morales déplorables : l'abandon dans lequel ils sont laissés, fait que les journaux enregistrent trop souvent les rixes sanglantes qui se produisent entre eux. Beaucoup de ces ouvriers sont la proie d'aigrefins, leurs compatriotes des villes algériennes qui viennent à Marseille non pour y travailler mais uniquement pour exploiter les ouvriers laborieux et honnêtes»  .
En 1929, le préfet comptabilise 15 000 sujets nord-africains employés dans les différentes usines à Marseille et dans sa banlieue  . À cette époque, signalons aussi la présence de garnisons musulmanes dans la région, à Arles et à Tarascon en 1932  . Les autorités n'évoquent guère le religieux islamique dont les formes semblent indiscernables. Et pourtant, des documents ultérieurs mentionnent sa présence dans la vie des indigènes musulmans dès ces années 1920.


"Une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques"
Dans les années 1930, une partie de la population émigrée s'est stabilisée. En 1938, on compte 16 445 Algériens, 244 Marocains et 180 Tunisiens, parmi lesquels on recense 5 000 chômeurs et 4 000 domiciliés à Marseille même  . Le sort de la majorité relève encore d'une certaine précarité sociale dont témoigne Poussardin, chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, dans un rapport au préfet le 17 juin 1938 :
«Il est donc très regrettable que faute de crédits rien n'ait jamais pu être fait à Marseille pour venir en aide à nos indigènes nord-africains. Ils sont cependant sujets français, ont fait vaillamment la grande guerre et ils mériteraient vraiment mieux que la détresse dans laquelle on les a laissés jusqu'à présent (...). Il faudrait créer pour eux, sinon des hôpitaux, du moins des infirmeries comme celles qui fonctionnent en Algérie sous le nom d'hôpitaux auxiliaires et où ils trouveraient en même temps que les soins appropriés une nourriture ne froissant pas les prescriptions coraniques»  .
On peut faire l'hypothèse que, par ce souhait, le chef du Service des Affaires indigènes se fait l'écho à la fois d'une demande formulée par les Nord-Africains qu'il voit défiler dans son bureau (il est en poste depuis dix ans...), mais aussi de son propre sentiment du réconfort que pourrait leur procurer un élément essentiel de leurs convictions religieuses. Il s'agirait là, en quelque sorte, d'un témoignage "en creux", par défaut, de la prégnance d'une pratique religieuse. Cette dernière pouvant précisément s'exprimer en absence des conditions optimales de son exercice. Le même Poussardin, dans un autre rapport au préfet, le 7 octobre 1939, signalait d'ailleurs que parmi les affaires civiles traitées par le service figurait le pèlerinage à la Mecque  .


La supplique pour être nommé imam
En août 1938, le cheikh Ben Gana, de Biskra dans le sud algérien, reçoit une lettre d'un Algérien de Marseille, émigré de longue date  . L'auteur, Si Mohamed Ben Dahmane, lui demande son intercession... pour être nommé imam dans la cité phocéenne après avoir décrit une situation apocalyptique qui a attiré l'attention du Gouvernement Général à Alger. La lettre atteste l'existence d'une observance religieuse minimale épaulée par un officiant formé "sur le terrain" :
«Je viens très respectueusement vous exposer les faits suivants. Nous sommes une colonie déjà nombreuse de musulmans sujets algériens, tunisiens, marocains et autres qui vivons en France, et particulièrement à Marseille. Sachez que nombre d'entre nous, sans soutien moral et matériel, nous sommes soumis à bien des déboires. Surtout ceux qui souffrent et [sont] livrés à eux-mêmes ; les hôpitaux de Marseille reçoivent bien de nos compatriotes ; souvent ces derniers meurent sans avoir de sépultures ni les sacrements de la religion islamique, leurs corps vont à des salles d'études, et finissent à être dissous dans des bassins d'acide. Voilà où malheureusement sont exposés nos frères sans soutien. Je ne tiens pas à m'étendre plus longtemps sur le détail, mais il serait heureux que nous soyons un peu plus protégés ; il est de mon devoir de vous signaler cet affreux spectacle qui s'offre souvent à mes yeux impuissants. Je possède depuis 20 ans la pratique de faire à mes confrères qui, hélas décèdent en France et surtout à Marseille, les devoirs religieux [c'est moi qui souligne, MR] sans distinction de caste, et leur épargner de devenir des champs d'étude. C'est pourquoi je viens très humblement vous solliciter de bien vouloir intervenir en ma faveur en premier auprès de l'administration et du Gouvernement de l'Algérie qui transmettra ma supplique à M. le Préfet du département des Bouches-du-Rhône, à l'effet de me désigner en qualité d'imam pour la religion mahométane à Marseille ; il serait heureux que cela soit, et c'est au nom du Tout Puissant et de notre Prophète que je vous prie de faire en sorte à l'intérêt de vos frères malheureux».
Ainsi, même défectueuse et assumée dans un cadre précaire, l'observance des rites d'inhumation a pu trouver une forme d'accomplissement dans l'émigration algérienne des années 1920 et 1930 à Marseille.


Le projet de mosquée de 1937
Dans ce milieu, des notables apparaissent désormais, le plus souvent d'origine commerçante et la "communauté" devient un enjeu politique entre le P.P.F. de Simon Sabiani, le P.S.F. et le Parti communiste . C'est alors que surgit, en 1937, le projet d'édifier une mosquée à Marseille.
L'initiative semble en revenir à Louis Cottin, journaliste né à Oullins dans le Rhône en 1889, ancien membre du P.P.F., qui constitue un Comité marseillais de la Mosquée de Marseille avec certains élus. Le bureau de ce Comité devait comprendre : président, le maire de Marseille, Henri Tasso ; vice-président, deux conseillers municipaux ; trésorier, le receveur municipal ; secrétaire général, Cottin lui-même qui s'adresse au préfet le 22 juin 1937 :
«Notre attention a été attirée à maintes reprises sur la condition misérable de certains musulmans de passage en notre ville et nous avons estimé qu'il était du devoir de Marseille de donner à nos frères arabes un témoignage de notre affection en leur réservant un foyer. De plus, les 20 000 résidents en notre ville se trouvent privés des secours de leur culte, par suite de l'absence d'édifice consacré»  .
Le préfet accepte de faire partie du comité de patronage. En dépit des tractations politiciennes qui affectent l'initiative. Celles-ci sont relatées par le commissaire divisionnaire spécial, dans un rapport du 21 juillet 1937 :
«le Parti Populaire Français, au cours de la propagande de recrutement qu'il mène à Marseille, cherche à s'attribuer, aux yeux des indigènes nord-africains habitant notre ville, le mérite de la campagne ouverte depuis quelque temps, en vue de l'aménagement à Marseille d'un foyer nord-africain que compléterait l'édification d'une mosquée qui serait le pendant de celle de Paris. Le P.P.F., qui compte dans ses rangs deux propagandistes nord-africains très actifs, les indigènes algériens Mellah Ahmed, né le 27 mai 1902 à Tighzit-sur-Mer, Alger, et Yahia Ali, né en 1909 dans la commune mixte du Djurdjura, Alger, s'est, pour accréditer et appuyer cette façon de voir dans les milieux nord-africains de Marseille, assuré le concours de quelques commerçants indigènes de la rue des Chapeliers».
Le comité était situé au n° 58 de la rue Grignan à Marseille, qui abritait déjà le siège du journal Marseille-National auquel collaborait Cottin depuis le début de l'année après avoir quitté Marseille-Libre de Sabiani (P.P.F.). Ce dernier, justement, d'après le commissaire sus-cité :
«voit en l'initiative de M. Cottin, avec qui il est en mauvais termes, une manœuvre politique destinée à enlever au moins aux yeux des indigènes nord-africains, au P.P.F. le mérite et l'initiative de la construction du foyer et de la mosquée»  .


Mosquée contre "gangsters" de la Porte d'Aix
Le projet comprenait une mosquée, un foyer d'accueil, un hammam et un dispensaire. Les plans de cette petite cité furent confiés à un certain Garnier, architecte. Dans deux articles de La France Outre Mer, les 11 et 26 novembre 1937, René Janon évoque ces 20 000 Musulmans d'Afrique du Nord qui vivent à Marseille, et questionne : «Seront-ils un jour, à l'ombre de leur mosquée, à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix ?»  . Il évoque des précédents qui auraient échoué quelques années auparavant :
«On fit des quêtes. On organisa des galas de bienfaisances. On draina quelques dizaines de mille francs. Puis, un beau matin, comité et dizaines de mille francs s'évaporèrent comme par enchantement».
D'après lui, qui semble mésestimer le rôle de Cottin, la nouvelle initiative revient à l'algérien Hadjem Mohamed Boudjemaa, ancien boxeur qui pourrait bien être choisi pour constituer un pôle distinct du :
«parti le plus puissant (qui) reste avec ses 5 000 adhérents, la section marseillaise du Congrès Musulman, (présidée) de derrière le comptoir de son "Bar des Glaces", (par) le très actif Talmoudi, ancien combattant et cabaretier en la rue Bernard-du-Bois, près de la gare St Charles».
Le journaliste de La France d'Outre Mer avertit cependant :
«Malheureusement, à Marseille plus qu'ailleurs, la politique s'infiltre partout. Voici les partis en compétition autour de la future mosquée. C'est à qui s'attribuera le mérite de son éventuelle construction et exploitera cet argument pour son propre prestige et pour élargir sa clientèle dans les milieux musulmans. L'administration voit d'un bon œil l'initiative de Hadjem. Mais elle se méfie des engouements insolites qu'elle provoque et tient à ne pas voir se renouveler les erreurs du passé. Elle veut que la Mosquée de Marseille soit financièrement gérée par un organisme public : la Trésorerie municipale, par exemple. Puissent les Nord-Africains de Marseille voir surgir un jour prochain du sol de leur ville d'adoption les murailles d'une maison d'accueil et s'y trouver enfin à l'abri des "gangsters" de la Porte d'Aix».


Les mosquées ne s'orientent pas "face à l'Afrique" mais face à La Mecque
Début 1939, le projet n'avait toujours pas abouti. La responsabilité est imputable aux querelles politiques, selon les observateurs. Ainsi, dans L'Afrique française, Philippe Barroit signe-t-il un article, au ton sarcastique   :
«En 1937, on a pu assister à Marseille à une "course aux Nord-Africains" entre différents partis politiques. Tous les moyens étant bons pour attirer des recrues ; certains ont songé à agir sur le plan religieux ; d'autres sur le plan social ; le projet de bâtir une mosquée dans la "cité phocéenne" est divulgué et l'on expose les motifs de cette création (Dépêche Tunisienne, 29 août et 14 septembre 1937) : “La France fidèle à sa mission traditionnelle, se doit d'être la gardienne (sic) et la protectrice de l'Islam, et Marseille avec ses 22 000 Nord-Africains, était plus que toute autre ville française, désignée pour recevoir, face à la Méditerranée et à l'Afrique, le seul monument qui puisse affirmer efficacement notre sollicitude envers nos amis arabes, c'est-à-dire une mosquée... Soucieux de donner la plus haute portée morale à l'œuvre que nous entreprenons, poursuit M. Louis Cottin, l'initiateur de ce projet, nous voulons dédier la mosquée aux 200 000 Musulmans morts pendant la Grande Guerre, réparant ainsi l'oubli d'un monument commémoratif, qui, depuis longtemps, aurait dû être édifié à leur gloire sur le sol de la France.“ Malheureusement les mosquées n'ont pas de dédicaces (vieille erreur cléricale, pardonnable) et elles ne s'orientent pas "face à l'Afrique", mais face à La Mecque ! Les artisans de la première heure étaient deux "Arabes" de Marseille, l'un Hadjem, "bien connu des sportifs sous le nom de Jim Montel" et l'autre Talmudi, président de la section locale du Congrès musulman. L'approbation des autorités (M. H. Tasso, maire, sous-secrétaire d'État ; M. Lebeau, Gouverneur Général de l'Algérie) avait très vite été donnée ; les fonds seraient demandés aux riches coreligionnaires du Moghreb ? Le Sultan du Maroc ne venait-il pas de donner l'exemple aux bâtisseurs en posant le 10 juillet 1937, la première pierre d'une mosquée à Vals-les-Bains ?».


Un échec imputable à Si Kaddour Ben Ghabrit ?
À la veille de la guerre donc, Marseille n'avait toujours pas de mosquée. Pourquoi ? L'explication décisive a sans doute été avancée par le principal acteur, Louis Cottin qui, en 1977, a rapporté ses souvenirs dans un livre. Après avoir retracé les premières démarches, il raconte :
«Il me restait toutefois à exposer mon projet aux chefs religieux de l'Islam et, tout d'abord, à Si Kaddour ben Ghabrit, grand prêtre de la mosquée de Paris. À l'occasion d'un de ses passages à Marseille, je le rencontrai à l'hôtel Régina, place Sadi-Carnot, où se trouve actuellement le centre des Impôts. Il me reçut solennellement, m'écouta et me donna son accord complet, mais il voulut que la gestion de cette mosquée soit confiée à la Société des Habous (Société des Lieux Saints), dont il était le président. À la suite de la publicité faite autour de mon projet, j'avais été contacté par des envoyés des ulémas du Caire, farouchement opposés à Si Kaddour ben Ghabrit, qu'ils accusaient de mettre la religion islamique en coupe réglée. Je les revis après mon entretien et je compris rapidement que des difficultés insurmontables allaient naître. J'informai Tasso de la situation et le priai de mettre le général Noguès au courant de notre projet et de lui demander conseil sur la marche à suivre pour le faire aboutir. Le général Noguès était alors Résident général au Maroc. Entre-temps, la trésorerie générale avait reçu des souscriptions en provenance d'Afrique du Nord, et la première avait été celle du Consistoire Israélite de Constantine, ce qu'il fallait signaler. Le temps passa et, quelques mois plus tard, je reçus une lettre de Si Kaddour ben Ghabrit m'informant que le général Noguès donnait un avis défavorable à mon projet»  .
À défaut de contrôler ce nouveau lieu de culte, dont les plans d'architectes laissaient deviner une stature au moins égale à celui de Paris, Ben Ghabrit a vraisemblablement "torpillé" le projet grâce aux accointances dont il pouvait disposer auprès des responsables du Protectorat au Maroc - il était chef du Protocole du Sultan. Cette proximité lui a permis d'arracher l'avis négatif de Noguès à l'initiative de Cottin, confortant le président de la Société des Habous dans son opposition larvée à une mosquée marseillaise qui aurait échappé à sa primauté.




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Le général Nogès prend possession de ses fonctions de Résident
au Maroc. Le 6 octobre 1936, il se rend chez le Sultan. C'est quelques
mois plus tard que Si Kaddour Ben Ghabrit (à droite sur la photo)
écrit à Louis Cottin pour lui signifier le refus de Noguès au projet
de mosquée marseillaise.


Le projet de mosquée de 1942
Un nouveau projet est monté en 1942 à l'initiative des autorités. Le 26 février, le préfet régional écrit au Gouvernement général à Alger :
«j'ai fait entreprendre des études en vue de la construction prochaine d'une mosquée à Marseille. La ville offrira le terrain et j'espère pouvoir présenter un projet ferme d'ici très peu de temps. Cette mosquée doit, dans mon esprit, se rattacher plus particulièrement à l'Algérie, prolongement de la métropole et je proposerai qu'elle soit confiée à des agents du culte algériens»  .
La conception en est confiée à André Devin, architecte diplômé, qu'on envoie en mission d'études à Alger pour visiter les édifices religieux, et rencontrer le grand orientaliste Georges Marçais (1876-1962), spécialiste de l'art musulman et directeur de l'Institut d'études orientales de l'Université d'Alger. Le commandant Wender, chef du service des affaires algériennes à la préfecture insiste :
«le ministère de l'Intérieur, saisi de cette réalisation, a demandé qu'elle soit conduite avec célérité»  .
L'occupation de la zone Sud et la coupure des liens avec l'Algérie suite au débarquement anglo-américain, en ont décidé autrement.


L'observance rituelle des fêtes musulmanes sous Vichy
Le rationnement et les restrictions alimentaires imposés à la population française plusieurs années après la Libération, et l'intervention des autorités publiques pour y faire face, permettent de vérifier deux points : 1) l'attachement des musulmans émigrés à la consommation de nourriture licite (halâl) ; 2) l'attention des pouvoirs publics à satisfaire cette demande.
À Marseille, en 1945, existaient au moins trois commerçants proposant à leur clientèle de la viande égorgée rituellement. Deux musulmans : Ihermeche, boucher, 12, rue Puvis-de-Chavannes ; Ali Cherif, boucher, 1, chemin de la Gare Saint-Louis ; et un arménien : Z. Touzladjian, épicier, 4, rue Sainte-Barbe  .
En réalité, la distribution gratuite de denrées alimentaires à l'occasion des fêtes religieuses dataient de l'époque du régime de Vichy. Le 15 septembre 1943, le service des Affaires algériennes fait publier dans la presse un avis conviant la population musulmane à retirer le millet de couscous distribué à l'occasion des fêtes du Ramadan, à raison de 1 K 500 par personne  . Fin septembre, sur incitation du ministère de l'Intérieur  , il fut accordé aux musulmans de Marseille un supplément, gratuit et sans ticket, de 100 grammes de viande de mouton à l'occasion de l'Aïd-el-Seghir. Mais, apparemment, seuls les musulmans inscrits chez les bouchers de la rue Puvis-de-Chavanne et du quartier de la Visite, en auraient bénéficié, c'est-à-dire 800 personnes sur les 5000 que comptait la ville :
«(le) mécontentement règne également chez les restaurateurs nord-africains qui n’ont pu bénéficier de distribution supplémentaire de viande car il est de coutume que ce jour de fête ils donnent à manger gratuitement à tous les nécessiteux»  .
Dans les divers centres et foyers nord-africains de la ville, notamment le camp Lyautey, l'Hôpital Militaire et le camp de la Blancarde où sont hébergés de nombreux nord-africains, un «abondant» couscous a été servi dans des «réfectoires propres et fleuris» qui sont visités par le délégué du Comité des Amitiés Nord-Africaines, l'Intendant général Lallier du Coudray qui accompagne le préfet. Celui-ci rapporte :
«En ce qui concerne les familles domiciliées à Marseille, des distributions de couscous, viande de mouton, sucre, thé, café leur ont été faites par les soins du Bureau des Affaires Musulmanes. Le succès eut été complet si ces distributions avaient pu être étendues à tous les musulmans coloniaux ou de pays placés sous protectorat français. Il existe à Marseille un nombre important de musulmans (près de 500) originaires d'A.O.F. qui auraient ainsi bénéficié des mêmes avantages que les musulmans d'Afrique du Nord»  .


Les attributions alimentaires "selon la loi coranique" après la Libération
Après guerre, les distributions de denrées sont toujours occasionnées par les deux commémorations de l'aïd Seghir (qui suit le ramadan) et de l'aïd el-Kébir (fête du Sacrifice d'Abraham), mais également par la nécessité de substituer une alimentation licite aux produits américains que recevait la population d'une manière générale. C'est ce que préconise explicitement pour des raisons religieuses, le préfet au directeur départemental du Ravitaillement général le 15 mai 1945 :
«J'ai l'honneur de vous faire parvenir, sous ce pli, deux réclamations émanant des deux boucheries musulmanes de Marseille, au sujet des attributions de conserves américaines faites à la population en remplacement de la viande de boucherie déficitaire. M. le Chef du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines, à Marseille, attire mon attention sur le fait que les musulmans ne doivent consommer que de la viande égorgée par eux, selon la loi coranique. Tenant compte de cette particularité, vous avez bien voulu, lors de la première attribution de janvier, leur allouer en remplacement, une ration de 50 grammes de viande fraîche avec os. Depuis lors, aucune attribution n'a été faite en compensation des conserves américaines. Il me paraît indispensable de donner satisfaction aux doléances des musulmans. À cet effet, je vous prie de veiller avec une attention toute particulière à la mise en place régulière de cette viande de boucherie en remplacement des conserves américaines»  .
Les fêtes religieuses sont l'objet d'une attention particulière exprimée par le ministère de l'Intérieur. Le 17 novembre 1944, il s'adresse au préfet :
«comme pour la fête de l'Aïd-el-Seghir, des dispositions doivent être prises à Paris, ainsi que dans les départements où la colonie nord-africaine est importante, pour associer les pouvoirs publics à la grande fête musulmane de l'Aïd-el-Kebir, ou fête du mouton. Cette fête devant avoir lieu le 26 novembre courant, je fais appel à votre concours pour organiser, dans votre département, cette manifestation dont la portée morale, dans les circonstances présentes, ne saurait vous échapper. J'ai obtenu de M. le ministre du Ravitaillement sur la base de 5000 rationnaires dans votre département, le déblocage de 150 g. de viande, 50 g. de pois chiches ou à défaut de légumes secs, de 50 g. de sucre et 250 g. de café ou succédané par rationnaire. La distribution gratuite de ces denrées, qui seront mises à votre disposition par le service du Ravitaillement départemental, devra être organisée par vos soins de la façon la plus équitable, avec le concours du Bureau des Affaires Musulmanes Nord-Africaines de Marseille»  .

Pendant la période de Ramadan, il faut également tenir compte de l'observance du jeûne par les musulmans. Et adapter la réglementation des heures de fermeture des débits de boissons. Les cafés restent, en effet, des lieux majeurs de la sociabilité nord-africaine en émigration, plus encore quand le repas de rupture du jeûne intervient à une heure tardive. Le ministère de l'Intérieur édicte ses dispositions le 10 août 1945 à l'attention du préfet :
«…les travailleurs musulmans nord-africains de la métropole s'apprêtent à observer, à partir des premiers jours d'août, le jeûne prescrit par la religion musulmane. (…) Afin de faciliter aux musulmans de votre département l'observance de leurs coutumes religieuses, je vous laisse le soin d'apprécier l'opportunité de retarder l'heure de fermeture des restaurants pendant la durée du Ramadan et d'autoriser la consommation de café ou des succédanés jusqu'à l'heure de fermeture. (…) Par ailleurs, j'interviens auprès de M. le ministre du Ravitaillement en vue d'obtenir le déblocage des denrées nécessaires à la célébration de la fête de l'Aïd-el-Seghir qui marquera la fin du jeûne  .


Le cimetière musulman en 1945
C'est le chef du Service des Affaires indigènes nord-africaines, J. Bourgeois, beau-frère du commandant Wender, qui fut à l'origine de la création du carré musulman et de la kouba au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Il le raconte lui-même, avec un style paternaliste presque naïf, dans un rapport daté du 21 novembre 1945 :
«Ce cimetière doit sa création à un incident qui surgit entre chrétiens et musulmans en 1943 ; à cette époque les musulmans étaient inhumés dans des fosses voisinant avec celles des européens. Un jour, un convoi européen se rencontra avec un convoi musulman et traversa la ligne des musulmans qui étaient alignés en prière ; une altercation eut lieu par suite de la méconnaissance des européens des rigueurs de la religion musulmane et faillit dégénérer en conflit. Les doléances qui me furent portées au Service des Affaires algériennes, par les musulmans me firent concevoir l'idée qu'il fallait à tout prix réaliser et séparer les inhumations des deux religions afin d'éviter, pour l'avenir, des conflits plus graves. Après de nombreuses démarches dans les services techniques pour connaître la superficie du terrain à solliciter, obtenant audience de monsieur le préfet délégué à l'administration de la ville de Marseille, je trouvais alors auprès de lui un accueil chaleureux pour tout ce qui touche les musulmans. Sur son intervention, un carré pouvant contenir mille corps pour une durée de cinq ans me fut accordé, le cimetière musulman était né. Les premières inhumations commencèrent, mais devant l'impression désabusée des musulmans de voir ce carré aux simples tumulus lui donnant l'aspect abandonné et désertique, entouré au loin de chapelles et de tombes chrétiennes assez luxueuses, je conçus l'idée d'une kouba toute blanche, au croissant doré, encadré de cyprès, qui donnerait à ce lieu toute l'ambiance de nos cimetières musulmans d'Afrique du Nord. Après en avoir référé au ministère de l'Intérieur, le gouvernement, sur mes sollicitations appuyées par messieurs les préfets, me fit connaître que la France, en reconnaissance à ses fils d'Afrique du Nord, offrait la subvention désirée et nécessaire pour l'édification de la kouba de Marseille.
La construction commença mais fut arrêté par l'occupation allemande et ne fut reprise qu'après la Libération. Les services techniques du cimetière St-Pierre en entreprirent la construction avec des moyens de fortune, et (...) a surgi cette blanche kouba qui incita les associations musulmanes à soigner et transformer leurs tombes et à s'y attarder. Tous les musulmans de notre empire sont réunis, Malgaches, Djiboutis, Marocains, Tunisiens, Algériens, Afrique occidentale, qui ont manifesté une grande reconnaissance. L'inauguration se fit donc par une belle matinée ensoleillée, par monsieur Hagg, commissaire de la République, monsieur Collavery, directeur du cabinet de messieurs les préfets des Bouches-du-Rhône, monsieur Massenet, préfet délégué à l'Administration de la ville, monsieur le général Duminy, représentant le général Carpentier, commandant la XVe région absent, le colonel Boucher, commandant la subdivision aérienne, le capitaine de vaisseau Sticca, commandant la marine, et de nombreuses personnalités civiles et militaires de Marseille. Je reçus alors les autorités au cimetière. De nombreux noirs Sénégalais, Djiboutis, Madagascar et Marocains terminaient la prière, l'abstention nombreuse des Algériens à cet office religieux fut à remarquer. (...) Un mouton fut égorgé sur les lieux en sacrifice, et le cortège se rendit à un carré d'anonymes militaires musulmans tués à la Libération aux environs de Marseille ; enterrés avec leurs frères français. Le commissaire de la République déposa une palme suivi par d'autres musulmans qui fleurirent aussi leurs sépultures. Après une minute de silence observée, la dislocation eut lieu, et toute l'assemblée des autorités et les invités se rendirent à un lunch offert par les musulmans dans un cadre brillant, décoré aux couleurs algériennes et marocaines, et l'on servit brochettes de méchouis, thé marocain et gâteaux. (...) Cette réunion se clôtura pleine d'espérance, et l'Aïd-el-Kebir en ville fut fêté par des distributions de denrées gratuites aux familles et aux isolés dans les hôpitaux, aux œuvres et les services sociaux»  .
La kouba est toujours là aujourd'hui. C'est même la seule de ce type en France. Mais aucune sépulture de cette époque n'est restée, les inhumations les plus récentes datent des années 1990.

kouba_Marseille__1_
La kouba du "cimetière musulman" de Marseille, édifiée sur l'initiative de
J. Bourgeois, directeur du Bureau des Affaires musulmanes nord-africaines entre
1944 et 1945 (toujours visible au cimetière Saint-Pierre) - Caom


kouba_Marseille__2_
Inauguration du "cimetière musulman" de Marseille le 15 novembre 1945
(jour de l'aïd el-kebir) en présence des autorités officielles, de J. Bourgeois
et des musulmans de la ville dont l'algérien Talmoudi - Caom


Un chef de confrérie porte d'Aix en 1948
Le respect du jeûne et des fêtes rituelles, le soin d'une nourriture licite, la conformité aux rites funéraires sont des aspects de la vie religieuse plus saisissables que d'autres tels que la prière ou l'aumône). La dimension confrérique du rapport à l'islam, quant à elle, est certes maintenue en émigration, mais malaisément observable. Les occurrences explicites sont très rares. Pourtant, il arrive qu'on en relève un indice.
Ainsi, en octobre 1948 est signalé le passage à Marseille du cheikh Mohamed Zouani. Le rapport des Renseignements généraux le qualifie de : «chef de la confrérie musulmane "El Amaria" de l'Afrique du Nord, résidant à Guelma (Constantine)»  . Le cheikh prend ses repas à l'hôtel "Slim", géré par un musulman algérien, porte d'Aix.
«Il a reçu plusieurs musulmans de cette ville auxquels il a prodigué des encouragements en termes favorables pour la France. Ayant été reçu au préalable par M. le préfet des Bouches-du-Rhône, il leur a dit l'accueil chaleureux dont il avait été l'objet de la part de ce haut fonctionnaire. Cette visite a produit le meilleur effet dans les milieux arabes de Marseille, où elle a été rapidement connue», ajoute la note des RG en date du 4.
La confrérie Amaria n'a, semble-t-il, guère donné lieu à des observations défavorables de la part des autorités françaises en Algérie. Les liens avec l'émigration en métropole s'expliquent par sa composition sociale impliquant des éléments situés plutôt au bas de l'échelle sociale et d'anciens tirailleurs  ; elle comprenait également des femmes.


Le projet de mosquée de 1949-1951
À cette époque un nouveau projet de mosquée mobilise, comme celui de 1937, une combinaison de notables musulmans, d'anciens combattants et d'élus locaux. Automne 1950. L'envoyé spécial du journal Détective suit son guide dans le "quartier arabe" de la cité phocéenne, et s'arrête devant un café, entre les rues Longue des Capucins et Bernard-du-Bois.
«Je vais vous présenter à M. Talmoudi, l'homme qui veut donner une mosquée à Marseille»
dit le guide au journaliste. Talmoudi est en train de jouer aux cartes avec trois "Nord-Africains", il cède sa place à un autre joueur et raconte :
«Marseille, avec ses quelque trente mille ressortissants de religion musulmane, n'a jamais possédé de mosquée. Il y avait là une lacune à combler, grâce à l'obligeance de la municipalité marseillaise qui a bien voulu nous céder un terrain  , boulevard des Dames, à mi-chemin du bassin de la Joliette et de la porte d'Aix, c'est-à-dire sur le parcours que ne manquent jamais de suivre ceux qui débarquent d'Afrique du Nord ou y retournent ; nous allons pouvoir bientôt nous mettre au travail. M. Dauvin, un architecte de la ville, a dessiné une maquette ; nous avons récolté auprès de nos amis les cent vingt millions nécessaires à la construction. Mais si ce projet est, aujourd'hui, en voie de réalisation, il faut que vous sachiez que c'est grâce à un homme qui ne nous a jamais refusé son aide : cet ami de notre idée, c'est M. Baylot, "votre" préfet" de police actuel»  .
Des plans dessinés par les architectes André Devin et Ivan Bents, aux dates des 1er février et 15 août 1949, il reste quelques clichés aux archives de la Chambre de Commerce de Marseille  . La façade latérale gauche de la salle de prière d'un bâtiment comportant plusieurs niveaux, donnait sur le boulevard des Dames, tandis qu'un minaret élancé s'élevait dans une voie perpendiculaire, rue Louis-Astouin. D'une facture très élégante, le minaret est une tour carrée, agrémentée de quelques ouvertures (arc en plein cintre ou arc brisé), surmontée d'un lanternon carré coiffé lui-même d'une petite coupole sur laquelle est planté un épi orné de trois boules de métal de volume décroissant. C'est le modèle de la Qutûbiyya à Marrakech ou de Sidi Boumédienne à Tlemcen.


Comité musulman, préfet Baylot et intrigue de Ben Ghabrit
À quand remonte ce projet de mosquée ? Le point de départ   semble revenir au Comité de Reconnaissance aux soldats musulmans ayant combattu pour la France dont les membres ont été présentés par le préfet Jean Baylot au Président de la République qui a accepté la Haute Présidence d'honneur du comité.
Au début de l'année 1950, Baylot a entamé les démarches publiques dans le but de construire un édifice cultuel à l'intention des nombreux musulmans qui habitent Marseille ou qui transitent par son port. Il se transforme en Comité musulman pour la mosquée. Le projet est suivi de près par le Sultan du Maroc informé par le chérif El Alami, proche de la famille du préfet qui lui écrit le 29 mars 1950 :
«j'ai été très heureux que Sa Majesté le Sultan ait donné son approbation au projet de la nouvelle mosquée de Marseille, que vous avez eu la bienveillance de lui soumettre au cours de l'audience qu'elle vous a accordée. Ainsi que je vous en avais fait part au cours de nos entretiens, M. le Président de la République, que j'avais eu l'honneur d'entretenir de cette édification, s'était montré lui-même très satisfait. Vous savez l'intérêt que je porte à cette réalisation et soyez assuré que je ne ménagerai pas les moyens pour hâter son aboutissement»  .

L'engagement des autorités est indiscutable.
Au lendemain de la visite du Sultan du Maroc, accompagné du préfet Mecheri attaché à la Présidence de la République, à Marseille en novembre 1950, Si Kaddour Ben Ghabrit, qui dirige toujours la Mosquée de Paris, entreprend de réunir les représentants de l'administration préfectorale pour les impliquer dans cette initiative, et manœuvre en affirmant que le bail emphytéotique n'étant pas conforme aux traditions de l'islam, il fallait reconsidérer la question  .
C'est alors que se déclare officiellement le Comité musulman pour la mosquée qui dépose ses statuts en préfecture le 19 janvier 1951. Il est constitué en association cultuelle sous le régime des lois des 9 décembre 1905 et (?) 1er juillet 1901. Le président en est l'algérien Talmoudi, le vice-président Issilamou M'Rahafe, et le secrétaire général Amor Ladjimi, commerçant tunisien. Les principales composantes de la population musulmane de Marseille y sont représentées : algérienne, tunisienne, sénégalaise, djiboutienne, comorienne, guinéenne.
Puis, sur rapport du maire, Michel Carlini, le 9 avril 1951, le Conseil municipal de Marseille vote à l'unanimité, un projet de délibération soumis au préfet, qui prévoit la cession d'un terrain destiné à l'édification du bâtiment cultuel  . L'architecte désigné par la ville a pris des engagements avec le Comité musulman pour la mosquée qui, de son côté, a lancé des appels à la souscription dans tous les départements alentour appuyé dans ses requêtes par le préfet Baylot  .
Le vote du Conseil municipal contribue à désarmer les opposants parmi les musulmans, ainsi qu'en témoigne ce rapport des RG   en date du 21 avril 1951 :
«Les nationalistes algériens du MTLD, les tunisiens du Néo-Destour et les Marocains de l'Istiqlal hostiles au projet, modèrent actuellement leurs sentiments et ne prétendent plus qu'une mosquée n'a sa place qu'en terre maghrébine. Enfin, le Comité musulman, combattu à l'origine, semble maintenant prendre autorité et son président Talmoudi et ses collaborateurs semblent reprendre de l'influence dans les divers milieux arabes».
Cependant, des réticences proviennent encore de ceux qui craignent que la mosquée ne devienne un nouvel instrument pour les nationalistes ; ils souhaiteraient que Ben Ghabrit en ait le contrôle, selon cette même note des RG :
«Des objections ont été exprimées par des musulmans qui regrettent que le terrain ne soit pas attribué aux biens Habous, dont le chef est S. E. Si Kaddour ben Ghabrit, ce qui eut élevé, prétendent-ils, le prestige de l'Islam et des croyants. Envisageant la question sous l'angle politique, quelques personnes non musulmanes se disant autorisées, déplorent également que la personnalité de S.E. Si Kaddour ben Ghabrit n'ait pas été placée à la tête du Comité musulman, ce qui, à leur avis, eut constitué un gage de sécurité. Elles doutent des garanties offertes par les dirigeants musulmans du comité et du degré de confiance qui peut leur être accordé. Paraissant animées d'un esprit de méfiance, ces mêmes personnes, redoutent qu'une fois réalisée, la mosquée ne devienne une enclave impénétrable à tout contrôle de police, où les Arabes pourront éventuellement se livrer à des activités autres que religieuses et qui pourraient être contraires aux intérêts français».

On peut se demander si de tels arguments n'ont pas été orchestrés par Ben Ghabrit lui-même, dépité de ne pas avoir la haute main sur une réalisation qui pouvait, comme en 1937, entamer le monopole de la Mosquée de Paris sur l'expression institutionnelle de l'islam en France métropolitaine. D'autant que Ben Ghabrit avait été l'auteur de projets   qui auraient tendu à la construction de mosquées à Marseille, Bordeaux et Lille dès 1946, mais qui n'avaient pu se concrétiser à la suite de la conjonction d'une double hostilité : celle de milieux nord-africains opposés à l'éventualité de contributions financières afférentes à de telles édifications et celle de milieux musulmans qu'indisposaient la personnalité de Ben Ghabrit et l'inertie de son Institut musulman.
Aggravant les menées de Ben Ghabrit, des dissensions internes ont pesé dans l'échec du projet de mosquée à Marseille. En effet, le secrétaire général du Comité musulman, un ex-commerçant en produits de droguerie du boulevard Chave, a pris la fuite en Tunisie pour échapper à ses créanciers. On apprend alors que les Nord-Africains ne lui étaient pas favorables. Une note des RG du 24 août 1951 précise   :
«Sachant Ladjimi athée, [les Nord-Africains] considéraient qu'il n'était pas qualifié pour représenter les musulmans dans un comité chargé de l'édification d'un édifice cultuel. Ils affirment que Ladjimi Amor, dans une situation matérielle plus que critique (son commerce est en liquidation judiciaire) s'était infiltré au Comité musulman dans l'unique dessein d'en tirer des profits personnels et sauver une situation déjà en péril à l'époque où il se fit agréer à ce poste essentiel du Comité».
Les conséquences semblent très négatives pour l'avenir du projet de mosquée :
«De ces faits, ces mêmes milieux tirent la conclusion que le Comité musulman, déjà peu homogène par suite de la mésentente et de la rivalité de plusieurs de ses membres pourrait se trouver dans une situation difficile à bref délai, mettant ainsi en léthargie le projet même de construction de la mosquée de Marseille».
Se sont donc conjugués deux facteurs obstructifs : 1) l'impossibilité de faire en métropole ce qui se pratiquait en Algérie avec le financement public du culte musulman : l'exception algérienne à la loi de 1905 ne franchit pas la Méditerranée avec les indigènes ; 2) les dissensions internes au milieu musulman, d'abord dans le Comité lui-même, puis entre ce dernier et Si Kaddour Ben Ghabrit.
Ainsi, les deux "grands" projets de mosquée à Marseille, en 1937 et en 1950, ont-ils tourné court, en grande partie, à la suite des intrigues de Si Kaddour Ben Ghabrit qui dirigea la Mosquée de Paris jusqu'en 1954 et veillait ombrageusement à en maintenir le monopole.


Une mosquée dans le bidonville de La Timone
D'autres lieux de culte ont vraisemblablement existé à Marseille sans donner matière à la constitution de dossiers administratifs conséquents. On trouve des descriptions sommaires d'espaces aménagés pour la prière dans des enquêtes sur le logement des travailleurs nord-africains. Le Service des enquêtes économiques départemental effectua une visite le 10 juillet 1958 dans un "dortoir", au 26, bd des Dames à Marseille dont l'exploitant était Cherif Moula Saïd  . Ce dortoir est décrit dans toute sa sobriété :
«Trente couchettes sont installées dans une salle vaste et bien aérée. Quelques tables permettent aux locataires de consommer le repas qu'ils ont apporté. Un coin est réservé pour l'accomplissement de la prière. (...)»  .
Des conditions similaires de précarité de l'habitat se retrouvaient dans le bidonville de "La Timone" à la même époque. Le 11 mars 1961, le Service des Affaires musulmanes y relevait l'existence de 104 familles dont 94 sont musulmanes. Un plan en couleur du bidonville fut dressé à l'échelle 1/1000e. Parmi les "bâtiments" qui sont représentés, du côté de l'autoroute qui borde le bidonville, et à côté du bassin, figure un "bâtiment" à part, noté sous l'appellation de "mosquée"  .
Singulier épilogue (provisoire...) que cette mosquée de bidonville dans une cité qui, au cours des quarante années précédentes, avait porté quatre projets relativement ambitieux de lieu de culte musulman inscrits, pour trois d'entre eux, au cœur même de la ville.

L'ensemble de ces mentions permet d'établir, sur Marseille, l'hypothèse suivante concernant les pratiques religieuses de l'émigration nord-africaine depuis le début du siècle dans l'espace métropolitain de la France coloniale : quelle que soit la défaillance des conditions matérielles de l'exil migratoire, et malgré la rareté des sources qui les ont directement consignés, l'observance rituelle et les comportements religieux de la population musulmane ont toujours trouvé à se manifester, et ont rencontré un accueil plutôt favorable de la part des autorités publiques et des organismes privés.

Michel RENARD (université Paris VIII)

résumé
La ville-port de Marseille est l'agglomération de métropole qui accueille le plus tôt une population musulmane émigrée, attachée aux pratiques religieuses de l'islam. Des sources d'archives lacunaires mais probantes établissent l'observance cultuelle (prière, jeûne de ramadan, fêtes religieuses…) et normative (inhumations, alimentation licite…) chez les ouvriers kabyles et arabes de la cité phocéenne. Par ailleurs, d'importants projets de mosquée (1917, 1937, 1942, 1949-51) ont mobilisé des notables musulmans, des édiles locaux et l'administration, faisant apparaître le faisceau de motivations et d'intérêts contradictoires généré par le religieux islamique dans une métropole coloniale. La figure nationale de Si Kaddour ben Ghabrit (Mosquée de Paris) est liée à l'histoire de l'islam marseillais.

abstract
At the beginning of the 20th century, Marseilles was the first large Metropolitan French city to receive a Muslim emigrant population remaining attached to Islamic religious practices. Although incomplete, archival sources clearly show that religious observance (prayer, fasting during Ramadan, religious holidays) and respect of Islamic rules governing burial and halal food, were practised by Kabyle and Arab workers (+from Algeria?). Futhermore, important plans for the construction of mosques (1917, 1937, 1942, 1949-51) mobilised leading local Muslim residents and elected politicians as well as the administration, thereby revealing the wide range of conflicting interests and motives generated by Islam in the Metropolitan context. The well-known figure of Si Kaddour Ben Ghabrit (Paris Mosque) is linked to the history of Islam in Marseilles.

mots clés
Islam, Marseille, émigration arabe et kabyle, mosquée, pratiques religieuses, ramadan, cimetière musulman, kouba, alimentation licite, imam, Si Kaddour ben Ghabrit, affaires indigènes nord-africaines, Algériens, Chambre de commerce.



- référence : Michel Renard, «Aperçu sur l'histoire de l'islam à Marseille, 1813-1962. Pratiques religieuses et encadrement des Nord-Africains», Outre-Mers, revue d'histoire (ex-Revue française d'Histoire d'outre-mer), n° 340-341, 2e semestre, 2003, p. 269-296.
- renseignement sur la revue Outre-Mers qui publie cet article.



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