islam en France, 1830-1962

lundi 30 janvier 2012

accueil et sommaire de ce blog

ouverture : lundi 28 août 2006

initiatives photo_Kouba_Ngent
- APPEL à la RECONSTRUCTION de la KOUBA de Nogent-sur-Marne
*** la KOUBA de Nogent sera RECONSTRUITE ! les dernières nouvelles
***

catégories
1 - France du XIXe siècle
2 - Mosquée du Père-Lachaiseentr_e_principale_et_panneau
3 - Île Sainte-Marguerite
4 - Projet de mosquée à Paris, 1846
5 - Projet de mosquée à Paris, 1895
6 - Musulmans et Première Guerre mondiale
7 - Kouba de Nogent-sur-Marne
8 - Mosquée de Paris
9 - Si Kaddour ben Ghabrit (biographie et photos)

10 - Années 1920 et 1930
11 - Islam à Marseille
12 - Mosquée de Fréjus (Var)
13 -
Musulmans de métropole sous l'Occupation
14 - Années 1950 et 1960
15 - Un islam et une culture de l'exild_fil__devant_Missiri
16 - Le traitement de l'islam en métropole (1914-1950)
17 - Islam et guerre d'Algérie en métropole
18 - Islam en Algérie coloniale
19 - Publications Michel Renard et bibliographies
20 - Histoire de l'islam en France (Albin Michel)

photos : accès direct
- Si Kaddour ben Ghabrit : dossier iconographique


contactez l'auteur

* les commentaires anonymes et dotésd'une
adresse email non valide seront supprimés

____________________________________________________________________________



Histoire de l'islam en France

pratiques religieuses, histoire coloniale, islamophilie

 

 

mosq_paris_cpa
Mosquée de Paris, inaugurée en 1926


 

La présence musulmane en France est l'enfant de la conquête coloniale de l'Algérie. Des prisonniers de l'île Sainte-Marguerite, entre 1841 et 1884, aux premiers émigrés kabyles d'avant 1914 et jusqu'aux contingents de Nord-Africains des années 1950 et 60, les Algériens représentent l'élément humain le plus nombreux qui reproduit en exil les pratiques religieuses musulmanes.

Sans ostentation et sans le secours de ses clercs savants, l'islam des ouvriers et petits marchands d'Algérie en France s'est exprimé par la prière et les fêtes rituelles, par le jeûne du mois de Ramadan, par la solidarité communautaire, par l'exaltation d'une identité perçue comme momentanément dominée mais riche de son passé idéalisé. Jusqu'au début des années 1970, il est resté massivement un islam du rite et de la foi, plutôt extérieur aux formulations politiques qui étaient accaparées par l'organisation nationaliste (Étoile Nord-Africaine, puis PPA et MTLD, avant le FLN). L'expérience du mouvement des Oulémas en métropole (1936-1938) est ainsi restée sans beaucoup d'impact.

Mais l'islam de métropole ne doit pas qu'à l'Algérie. Ses manifestations architecturales, qu'elles soient funéraires ou sanctuarisées avec quelques édifices du culte, relèvent d'initiatives institutionnelles : après l'ambassade ottomane à Paris qui obtient l'enclos musulman et la "mosquée" dans le cimetière du Père-Lachaise (1857), l'armée française est à l'origine d'une attention généralisée aux rituels d'inhumation musulmans à partir de l'automne 1914, et ensuite par la réalisation mémorialo-commémorative des nécropoles militaires et des carrés musulmans dans les cimetières.

La Mosquée de Paris, élément phare de l'islamophilie française, trouve ses origines dans le croisement des intérêts diplomatiques de la France en tant que "grande puissance" arabo-musulmane, et des projets de milieux indigénophiles attachés au respect des croyances religieuses des Arabes musulmans qu'ils soient sujets ou protégés du domaine colonial. L'Institut musulman de la Mosquée de Paris (1926) s'est incarné, jusqu'en 1954, dans la figure emblématique de Si Kaddour ben Ghabrit, né algérien, entré dans la carrière diplomatique comme agent du quai d'Orsay dès 1892, directeur du protocole du Sultan du Maroc et président de la Société des Habous des Lieux saints de l'Islam, première personnalité musulmane de métropole.

Michel Renard

 

h_pital_franco_musulman
Hôpital franco-musulman de Bobigny, ouvert en 1935


* les articles de ce blog sont accessibles à partir des "catégories" (liste ci-dessus ou colonne de gauche ci-dessus également) ou en cliquant sur "page suivante" au bas de cette page.


mosqu_e_Paris_15_mai_2004
Mosquée de Paris, 15 mai 2004

 


 

 

 

SKBG_site_Msq_Paris
Si Kaddour ben Ghabrit, recteur de la Mosquée de Paris jusqu'en 1954
site de la Mosquée de Paris

 

 

- biographie et photos de Si Kaddour ben Ghabrit

 



 

Histoire de l'islam et descouv_livre_ALbin_Michel

musulmans en France,

du Moyen Âge à nos jours

ouvrage collectif dirigé par Mohammed Arkoun

1216 pages, 75 auteurs, 50 illustrations noir et blanc, 2 cahiers couleurs de 16 pages
prix de lancement : 49 euros jusqu'au 31 janvier 2007

contact presse : Frédérique Pons : frederique.pons@albin-michel.fr

éditions Albin Michel : 22, rue Huyghens - 75017 Paris - tél. 01 42 79 10 00

- présentation sur ce site

- commander l'Histoire de l'islam et des musulmans en France...


10_photos_MSq_Paris_Yvon

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 00:01 - - Commentaires [1] - Rétroliens [1]


lundi 10 octobre 2011

la Mosquée de Paris sous l'Occupation, 1940-1944 - DOSSIER

 120x160leshommeslibresbd_1

 

Résistance à la Mosquée de Paris :

histoire ou fiction ?

 Michel RENARD

 

Le film Les hommes libres d'Ismël Ferroukhi (septembre 2011) est sympathique mais entretient des rapports assez lointains avec la vérité historique. Il est exact que le chanteur Selim (Simon) Halali fut sauvé par la délivrance de papiers attestant faussement de sa musulmanité. D'autres juifs furent probablement protégés par des membres de la Mosquée dans des conditions identiques.

Mais prétendre que la Mosquée de Paris a abrité et, plus encore, organisé un réseau de résistance pour sauver des juifs, ne repose sur aucun témoignage recueilli ni sur aucune archive réelle. Cela relève de l'imaginaire.

Mon travail en archives depuis des années, me permet de rectifier ces exagérations et de ramener la réalité à ce qu'elle a eu de plus banale.

Le recteur Si Kaddour Ben Ghabrit fut une incontestable personnalité franco-musulmane ayant joué, au service de la diplomatie française et la défense des intérêts musulmans, un rôle primordial dès le début du siècle. Il entre dans les cadres du ministère des Affaires étrangères dès 1892. Kaddour Ben Ghabrit a su dépasser le dualisme de la confrontation et expérimenté la combinaison des cultures et des dynamiques de civilisation. Pièce maîtresse de la réalisation de la Mosquée de Paris, de 1920 à 1926, il l'a ensuite dirigée jusqu'à sa mort en 1954. Quel fut son rôle sous l'Occupation ?

les_hommes_libres_8_10514115marse_1798
Si Kaddour ben Ghabrit et le prince Ratibor

Il n'a pas été un collaborateur, n'ayant fourni aucun renseignement, aucune aide ni à l'armée ni à la police allemande, pas plus qu'aux services de Vichy collaborationnistes. Il n'a pu éviter ni les demandes d'audience ni quelques photos prises notamment lors de la remise à ses fonctions premières de l'Hôpital franco musulman en février 1941 en présence du prince Ratibor, représentant allemand de la place de Paris. C'est tout.

Mais il a refusé toute photo prise dans l'enceinte de la Mosquée, comme il a habilement repoussé tout appui à une déclaration du mufti de Jérusalem, collaborant avec l'Allemagne nazie, pour un appel au soulèvement des peuples musulmans colonisés par la France et la Grande-Bretagne. Il s'est toujours réfugié derrière la distinction du religieux et du politique. À la Libération, il fut accusé par certains d'avoir été complaisant avec les Allemands. Et a dû se défendre.

Or, j'ai découvert les rapports écrits par Si Kaddour Ben Ghabrit lui-même, par Rageot, consul de France au ministère des Affaires étrangères, chargé depuis 1940 de suivre les affaires de la Mosquée de Paris, et par Rober Raynaud, secrétaire général de l'Institut musulman depuis sa création. Ces écrits furent remis au capitaine Noël, officier d'ordonnance du général Catroux à l'Hôtel Intercontinental le 22 septembre 1944. Ils concernent tous l'activité de la Mosquée sous l'Occupation.

catroux2
le général Catroux

Voici le témoignage de Rageot : "Je dois dire que j'ai moimême été tenu au jour le jour, exactement informé de ce qui se passait, coups de téléphone, demandes d'audience, conversations, démarches, etc... et que M. Ben Ghabrit et moi nous sommes régulièrement concertés sur l'attitude à observer et les réponses à faire. Nous ne pouvions demeurer invulnérables qu'à deux conditions : rester sur le terrain religieux et nous abstenir de toute politique. M. Ben Ghabrit y a parfaitement réussi.
Sur le terrain cultuel, en multipliant son aide et ses soins aux musulmans, prisonniers ou civils qui ont afflué à la Mosquée chaque année de plus en plus nombreux. Sur le terrain politique, en s'abstenant de prendre parti dans les questions touchant à la collaboration, au séparatisme, au Destour et d'une façon plus générale, de répondre aux attaques dont la Mosquée a été l'objet de la part de musulmans à la solde de l'ambassade. Jamais, en cette matière, M. Ben Ghabrit ne s'est laissé prendre en défaut et il a su imposer la même discipline à son personnel religieux. En cela il s'est attiré personnellement et à plusieurs reprises l'animosité des autorités allemandes."

Par contre, aucun de ces mémorandums ne mentionne la moindre activité de résistance, ce qui aurait constitué – si cela avait été vrai – la meilleure défense contre l'accusation de collaboration.

La seule mention d'une activité de résistance organisée et systématique en faveur des juifs et d'autres (communistes, francs-maçons) par la Mosquée de Paris provient d'un témoignage postérieur et unique, celui d'Albert Assouline, aujourd'hui disparu. Il a écrit dans le Bulletin des Amis de l'islam, n° 11, 3e trimestre 1983, déposé aux archives de la Seine-Saint-Denis. Mais ce n'est pas une "archive".

Dr_Assouline_film_Berkani
le Dr Albert Assouline, image tirée du documentaire de Derri Berkani (1990)

Il a ensuite réitéré ses affirmations dans le documentaire, Une résistance oubliée… la Mosquée de Paris, 40 à 44 dû à Derri Berkani en 1990. Mais Assouline ne parle pas de réseaux de résistance et ses propos empathiques sur des centaines de personnes abritées et sauvées sont suspects aux yeux de l'historien qui cherche à confronter les témoignages et à les recouper. Je pourrai prouver qu'il se trompe sur un point précis concernant le sort d'une importante personnalité française qui n'a jamais été accueillie par la Mosquée contrairement à ce que dit Assouline. De toute façon, jamais aucun témoin n'a corroboré ses dires.

L'activité de la Mosquée de Paris sous l'Occupation a essentiellement consisté à assurer les ablutions, ensevelissements et obsèques de 1500 musulmans décédés à leur domicile, dans les hôpitaux, les prisons ou les sanas ; à distribuer des denrées, des secours et vêtements aux indigents, aux prisonniers libérés, évadés ou en situation irrégulière. Des repas ont été servis tous les vendredi au restaurant de la Mosquée, réservés plus spécialement aux prisonniers musulmans en traitement dans les hôpitaux et en instance de libération.

Trois fêtes musulmanes ont été célébrées chaque année : Aïd-Es-Seghir, Aïd-El-Kebir et Mouloud. Ces fêtes ont toujours revêtu un caractère purement religieux et aucun élément étranger à l'Islam n'a été autorisé à assister à ces manifestations. Les imams de la Mosquée de Paris se rendaient fréquemment en province pour assister aux obsèques de militaires musulmans prisonniers de guerre etc...

Mais ces histoires d'évasions rocambolesques par les souterrains de la Mosquée et les égouts menant à la Seine relèvent d'une littérature à la Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Pas de la réalité historique. Il est quand même surprenant que la fiction l'emporte à ce point sur la vérité. On ne manie pas impunément le réel historique. 

Michel Renard, historien, chercheur
Co-auteur de Histoire de l'islam et des musulmans en France
(Albin Michel, 2006)
et Histoire de la Mosquée de Paris (à paraître chez Flammarion).

 

- cet artucle a été édité sur le site Rue89 : http://www.rue89.com/2011/10/01/resistance-a-la-mosquee-de-paris-histoire-ou-fiction-224418, le 1er octobre 2011

 

 ________________________________________

 

- Daniel Lefeuvre a fait parvenir cette autre critique au site Rue89 qui ne l'a pas publiée...

 

daniel lefeuvre 

"Les hommes libres"

et les approximations historiques

Daniel LEFEUVRE

 

La sortie, mercredi 28 septembre 2011, du film Les hommes libres s’accompagne de la diffusion d’un dossier pédagogique, destiné aux professeurs de collège et de lycée. L’objectif est assumé : susciter des sorties scolaires et transformer une œuvre, ô combien de fiction comme le démontre l’historien Michel Renard, en «document» historique[1].

Pour asseoir auprès du public et du monde enseignant la crédibilité historique du film, le metteur en scène s’est attaché la participation de Benjamin Stora dans la rédaction de ce dossier. Dès lors, il n’est pas déplacé d’en mesurer la pertinence scientifique. Et, autant le dire tout de suite, certaines affirmations de Benjamin Stora laissent stupéfait.

Ainsi, comment peut-il affirmer que «dans l’Algérie de l’époque, les Algériens musulmans n’avaient pas la nationalité française. Ni Français, ni étrangers : ce sont donc des "hommes invisibles" qui n’auraient donc "aucune existence juridique ou culturelle"» ?

 

Pas Français, les Algériens musulmans ?

On peut admettre que B. Stora ignore que, dès les années 1840, la nationalité française a été reconnue aux Algériens musulmans – comme d’ailleurs aux Juifs de l’ancienne Régence – par plusieurs arrêts de la Cour supérieure d’Alger qui rappelle, en 1862, que «tout en n’étant pas citoyen, l’Indigène est Français»  et de la Cour de Cassation qui stipule que «la qualité de Français est la base de la règle de leur condition civile et sociale». Il est, en revanche, incompréhensible qu’il ignore  le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 qui confirme que «l’indigène musulman est Français».

Bien d’autres dispositions, dans le droit du travail, comme l’accès à la plupart des emplois à la fonction publique (à l’exception de quelques fonctions d’autorité), consacré par la loi Jonnart de 1919 ou l’intégration des travailleurs algériens dans la sphère de protection de la main-d’œuvre nationale du 10 août 1932, etc. suffisent à démontrer que les Algériens disposent bien de la nationalité française.

Autre confirmation : répondant à une enquête prescrite en juillet 1923 par le ministre de l’Intérieur sur «la situation des indigènes originaires d’Algérie, résidant dans la métropole[2]», le préfet de Paris avoue son incapacité à fournir des informations détaillées car, contrairement aux étrangers, les Algériens, «sujets français», ne sont astreints «à aucune déclaration de résidence, ni à faire connaître leur arrivée ou leur départ».

D’ailleurs, au grand dam du gouverneur général de l’Algérie, qui s’en plaint auprès du ministre de l’Intérieur, certaines municipalités, principalement communistes, n’hésitent pas à délivrer à ces Français des cartes d’électeurs !

 

Les Algériens sont-ils, en métropole, des «hommes invisibles» ?  autre assertion étonnante.

Pour le pire et le meilleur, la présence des Algériens en métropole est loin d’être invisible. Combattants aux côtés des Poilus de métropole et des Alliés, travailleurs venus complété les effectifs de l’industrie et de l’agriculture, les Algériens ont noué des liens, parfois étroits, avec les Français qu’ils ont côtoyés lors de la Première Guerre mondiale.

Cette participation à l’effort de guerre a laissé des traces, y compris dans le paysage : des tombes musulmanes sont présentes dans les carrés militaires, une kouba est édifiée, en 1919, au cimetière de Nogent-sur-Marne pour rendre hommage aux soldats musulmans morts pour la France. Enfin, l’existence de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée par les plus hautes autorités de l’État en 1926, ne rend-elle pas visible cette présence au cœur de la capitale ?

À Paris encore, mais aussi en banlieue, le Bureau des Affaires Indigènes (BAI) de la Ville de Paris, créé en mars 1925, ouvre à l’intention des Algériens des foyers rue Leconte, à Colombes, à Gennevilliers et à Nanterre ainsi que deux dispensaires. C’est également à son initiative qu’est construit l’hôpital franco-musulman de Bobigny, inauguré en 1935, auquel est adjoint, en 1937, un cimetière musulman.

Le BAI s’est également préoccupé de l’importance du chômage qui touche de nombreux Algériens du département de la Seine, dès la fin des années 1920. Une section de placement est créée à cet effet : entre 1926 et 1930, 15 130 chômeurs ont bénéficié de son concours.

Progressivement, ses activités se sont élargies : assistance juridique aux accidentés du travail pour faire valoir leurs droits et obtenir le versement des indemnités ou des rentes auxquelles ils peuvent prétendre (1 534 dossiers traités) ; démarches en vue du versement des primes de natalité et indemnités pour charges de famille (9 696 dossiers). On peut estimer insuffisante l’ampleur de l’action entreprise, en particulier en matière d’habitat.

On peut également trouver, dans cette sollicitude des autorités parisiennes à l’égard des Nord-Africains du département de la Seine, une volonté de contrôle – sanitaire et politique – et pas seulement l’expression de sentiments philanthropiques. Mais, outre qu’il est impossible de nier l’intérêt qu’elle a représenté pour ses bénéficiaires, en particulier pour les milliers de patients pris en charge par les dispensaires ou l’hôpital franco-musulman, elle prouve la visibilité des Algériens et l’attention que leur portent les autorités départementales.

C’est bien aussi parce qu’ils sont visibles et, à ses yeux potentiellement dangereux, que la Préfecture de Police juge utile de créer une Brigade nord-africaine quelques semaines après la création du BIA – également située rue Leconte mais qui ne se confond pas avec le BAI - chargée de surveiller, avec moins d’efficacité qu’on le prétend généralement -, les Algériens du département de la Seine.

 

Victimes du racisme de la population métropolitaine ?

Le procès, une nouvelle fois, mérite d’être instruit avec plus de nuance. Certes, des sentiments racistes se manifestent et on en trouve bien des traces, dans l’entre-deux-guerres, dans la presse de droite. Sont-ils aussi généralisés que Benjamin Stora le sous-entend ?

Laissons la parole à l’une de ces prétendues victimes de l’ignorance, du mépris et du racisme des Français. Quel souvenir garde-t-il en mémoire de sa vie à Paris au cours des années vingt ? : «Nous étions unanimes à nous réjouir de l’attitude de sympathie des populations à notre égard, et à faire une grande différence entre les colons d’Algérie et le peuple français dans leur comportement avec nous. Les gens nous manifestaient du respect et même une grande considération mêlée de sympathie.»[3]

arton161250_42014
Messali Hadj, leader du nationalisme algérien
marié avec une Française

 

Paroles d’un «béni-oui-oui» aux ordres de l’administration ? Non. Éloge du peuple français extrait des Mémoires de Messali Hadj, le père fondateur du nationalisme algérien lui-même, que Benjamin Stora connaît bien mais qu’il semble avoir oublié le temps d’un film !

D’autres sources rapportent cette «sympathie», cette fois pour s’en inquiéter. En juillet 1919, l’administrateur de la commune-mixte de Ténès rapporte que les Algériens de sa commune, revenus de France, «ont été particulièrement sensibles aux marques d’affabilité et de politesse, quelque fois exagérées, que leur ont prodiguées nos compatriotes, ignorants de leurs mœurs et de leur esprit ; mais ces démonstrations auxquelles ils n’étaient pas accoutumés les ont conduits, par comparaison, à penser que les Algériens, les colons en particulier, n’avaient pas pour eux les égards qu’ils méritaient. Un simple khamès débarquant en France devenait un “sidi” […]. Il est donc indéniable que le séjour en France des travailleurs coloniaux les a rapprochés des Français de la métropole[4]».  

Ce «rapprochement», Genevière Massard-Guilbaud en montre un aspect dans son ouvrage Des Algériens à Lyon de la Grande Guerre au Front populaire [5] qui met en évidence une proportion particulièrement importante de mariages avec des Françaises métropolitaines, dès les années 1930. Selon cette historienne, «contrairement à l’image qu’on a donnée d’eux, les Algériens de cette époque s’intégraient mieux que d’autres en France, dans la classe ouvrière ou la petite bourgeoisie commerçante. Le grand nombre de mariages mixtes n’en est-il pas un signe ? Dans quelle communauté étrangère d’ancienneté comparable en France en rencontre-t-on autant ?»

161897_479523485563_6493049_n

Dépourvus d’existence culturelle ?

On se demande alors à quoi pouvait bien répondre la Grande Mosquée de Paris et le cimetière musulman de Bobigny, si ce n’est aux besoins culturels et cultuels des musulmans du département ? Mais il existe bien d’autres manifestations[6] de cette existence et de sa prise en compte : respect par l’Armée des prescriptions en matière d’alimentation, des fêtes et des rites funéraires musulmans ; aménagement, avant la Première Guerre mondiale, par la Compagnie des mines d’Auby-les-Douai (département du Nord), d’un lieu de prière pour ses ouvriers musulmans. Benjamin Stora entre sur ce plan en contradiction avec lui-même, quand il rappelle que c’est à Paris qu’est né, avec la création en 1926, de l’Étoile Nord-Africaine, le nationalisme algérien organisé et qui regroupe, en métropole, environ 3 000 militants. N’est-ce pas là une manifestation culturelle autant que politique ? C’est à Paris, également, que sont publiés journaux et revues nationalistes. Enfin, le film et le dossier rappellent qu’il existe à Paris de nombreux cabarets «orientaux» comme le Tam-Tam, La Casbah, El Djezaïr ou encore El Koutoubia.

Enfin, Benjamin Stora affirme qu’après le débarquement anglo-saxon en Afrique du Nord (novembre 1942) «coincé par les autorités allemandes qui le pressent […] de collaborer franchement», le directeur de la Mosquée a été «obligé de se soumettre».

Kaddour Ben Ghabrit collaborateur ? L’accusation est grave. Elle mériterait d’être étayée. Comment, par quels actes, par quels propos cette collaboration s’est-elle manifestée ? Dans quelles circonstances ? il ne nous le dit pas. Comment admettre une telle liberté vis-à-vis de la méthode historique qui exige, pour toute affirmation,  l’administration de preuves.

Le film et le dossier pédagogique témoignent aussi d’un angélisme confondant. Magnifiant, en l’amplifiant démesurément, le soutien que la Mosquée a pu apporter à quelques Juifs pendant l’occupation allemande, il laisse ignorer la profondeur de l’antijudaïsme d’un nombre considérable d’Algériens musulmans, qui s’est manifesté dans les émeutes qui ensanglantèrent Constantine en août 1934 et qui s’exprime tout au long de la guerre et ultérieurement.

Ainsi, en mars 1941, le CEI – équivalent en Algérie au service métropolitain des Renseignements généraux – note-t-il que «L’abrogation du décret Crémieux avait été quand elle fut connue, accueillie avec une grande joie par les Musulmans.» Cet antijudaïsme se rencontre même parmi les Algériens les plus libéraux et les plus laïques comme en témoigne cette lettre de Ferhat Abbas au préfet d’Alger, datée du 30 janvier 1943, connue de Benjamin Stora, et dans laquelle on retrouve bien des poncifs de l’antisémitisme :

- « Il me parvient de tous côtés que certains éléments importants de la population juive s’emploient à dénigrer systématiquement, auprès des Anglo-Américains, les Musulmans algériens. Je fais appel, Monsieur le Préfet, à votre haute autorité pour intervenir auprès des dirigeants israélites afin de mettre un terme à cette propagande insidieuse et malhonnête. Ce n’est pas la première fois que les juifs adoptent une double attitude et se livrent à un double jeu. Le torpillage du Projet Viollette en 1936 est encore présent à notre mémoire. Il convient, dans leur propre intérêt, de les persuader que les méthodes d’hier sont périmées et que nous nous devons, les uns et les autres, une franchise et une loyauté réciproques. Si cette franchise et cette loyauté n’étaient pas en mesure de faire de nous des amis, elles éviteraient pour le moins de faire de nous des ennemis. Et c’est beaucoup.»

Cet antijudaïsme culturel a-t-il disparu lors de la traversée de la Méditerranée ? En tout cas, de nombreux maghrébins parisiens, notamment d’anciens nationalistes – mais il faut le souligner exclus du parti par Messali Hadj dont l’attitude est, sur ce plan, irréprochable – ont collaboré avec l’occupant et les collaborationnistes français, par la propagande – en exprimant un antisémitisme violent - et comme supplétifs de la Gestapo dans la chasse aux résistants et aux juifs.

Au total, trop d’erreurs, parfois grossières, trop d’affirmations non étayées, trop de non-dits entachent ce dossier pour qu’il constitue un outil pédagogique fiable et dont on puisse en recommander l’usage aux professeurs, d’autant que, dans les documents proposés à la réflexion des élèves, la confusion est entretenue en permanence entre immigrés d’origine étrangère et Algériens, ce qui ouvre à des contresens.

Par ailleurs, je ne prête évidemment aucune arrière-pensée, ni au metteur en scène, ni à Benjamin Stora et je suis persuadé de leur entière bonne foi lorsqu’ils espèrent que le film permettra de rapprocher les communautés musulmanes et juives de France. Je ne peux qu’exprimer mon scepticisme à cet égard. Une autre conclusion, lourde de menaces, pourrait en être tirée, au moment même où l’Autorité palestinienne s’efforce de faire reconnaître l’existence d’un État palestinien contre la volonté d’Israël : les Juifs sont décidément bien ingrats vis-à-vis des Musulmans qui ont tant fait et pris tant de risques, sous l’Occupation, pour les sauver de la barbarie nazie.

Daniel Lefeuvre
Professeur d’histoire contemporaine, Université Paris 8 Saint-Denis

 



[1] Preuve de cette confusion, le libellé de la question n° 3, activité 3, p. 21 du dossier : «d’après le film, quelles actions les résistants maghrébins entreprennent-ils contre l’Occupant ?».

[2] Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM), 9 H / 112.

[3] Cité par Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie, Fayard, 1992, p.15.

[4] ANOM, Alger, 2 I 49, Enquête sur l’état d’esprit des travailleurs coloniaux revenus dans la colonie prescrite par le gouverneur général, 31 juillet 1919. Réponse de l’Administrateur de la  commune-mixte de Ténès, 16 août 1919.

[5] Massard-Guilbaud Genevière, Des Algériens à Lyon de la Grande guerre au Front populaire, Paris, Ed. l’Harmattan, 1995.

[6] Sur cette question, se reporter au travail novateur de Michel Renard, notamment "Gratitude, contrôle, accompagnement ; le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)", Bulletin de l’IHTP, n° 83, premier semestre 2004, pp. 54-69.

 

 ________________________________________

 

 - le 4 octobre, le site Rue89 publiait une réponse de Benjamin Stora ainsi que quelques commentaires de Pierre Haski, responsable du site

 

benjamin_stora_634629_465x348 

 

Benjamin Stora répond aux critiques


des « Hommes libres »
Partager l'article sur Facebook

Le film « Les Hommes libres » d'Ismaël Ferroukhi, sur la mosquée de Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, déclenche une polémique entre historiens. Benjamin Stora, spécialiste de l'Algérie, qui fut conseiller historique lors de la réalisation de ce film, a vivement réagi à la tribune, diffusée par Rue89 la semaine dernière, contestant la véracité du film.

Benjamin Stora nous a adressé des remarques concernant la tribune de Michel Renard, lui aussi historien, reprenant point pas point les critiques de son confrère.

Il est écrit par Michel Renard, en préambule de ce texte publié par Rue89 :

«Il est exact que le chanteur Selim (Simon) Halali fut sauvé par la délivrance de papiers attestant faussement de sa musulmanité. D'autres juifs furent probablement protégés par des membres de la Mosquée dans des conditions identiques.»

Benjamin Stora :

«C'est très exactement ce que montre le film “Les Hommes libres”.»

Michel Renard ajoute :

«Mais prétendre que la mosquée de Paris a abrité et, plus encore, organisé un réseau de résistance pour sauver des juifs, ne repose sur aucun témoignage recueilli ni sur aucune archive réelle. Cela relève de l'imaginaire.»

Benjamin Stora répond :

«Le film n'a jamais prétendu dire qu'il y avait un réseau organisé (ce mot n'est jamais été prononcé dans tout le film), et il n'évoque jamais le sauvetage massif de juifs et de résistants (Michel Renard doit confondre avec des articles de presse à propos du film).

Le film montre un résistant algérien (l'exemple est celui de Salah Bouchafa, ancien du PCF, qui a rejoint le PPA, est mort en déportation), et une réunion du PPA clandestin, et l'histoire d'un chanteur, Salim Halali, dont l'histoire est bien réel.

34065656_jpeg_preview_large

Pour le sauvetage de juifs, il est montré deux petits enfants (sur la base de témoignages de personnages toujours vivants et qu'il est possible de rencontrer).

Si tous ces personnages ont réellement existé, alors pourquoi un article si virulent ? Ce film, à mon sens, s'inscrit dans la lignée d'autres films, comme “Le Vieil Homme et l'enfant”, de Claude Berri (l'histoire d'un vieil homme joué par Michel Simon, qui sauve un enfant juif). »

Michel Renard poursuit :

«Le recteur Si Kaddour Benghabrit fut une incontestable personnalité franco-musulmane ayant joué, au service de la diplomatie française et la défense des intérêts musulmans, un rôle primordial dès le début du siècle. Il entre dans les cadres du ministère des Affaires étrangères dès 1892. Kaddour Benghabrit a su dépasser le dualisme de la confrontation et expérimenté la combinaison des cultures et des dynamiques de civilisation.»

Benjamin Stora :

«Précisément, c'est ce que montre le film ! !»

Kaddour Benghabrit «n'a pas été un collaborateur»

Lorsque Michel Renard fait observer que Kaddour Benghabrit «n'a pas été un collaborateur», Benjamin Stora répond que c'est précisément «ce que montre le film». Même réponse lorsque Michel Renard ajoute qu'«il n'a pu éviter ni les demandes d'audience ni quelques photos prises» : «C'est ce que montre le film», répond Stora.

Plus loin, Benjamin Stora reprend un autre passage du texte de Michel Renard :

«Sur le terrain politique, en s'abstenant de prendre parti dans les questions touchant à la collaboration, au séparatisme, au Destour et d'une façon plus générale, de répondre aux attaques dont la mosquée a été l'objet de la part de musulmans à la solde de l'ambassade. Jamais, en cette matière, M. Benghabrit ne s'est laissé prendre en défaut et il a su imposer la même discipline à son personnel religieux. En cela il s'est attiré personnellement et à plusieurs reprises l'animosité des autorités allemandes.»

Pour Benjamin Stora, «c'est ce que montre, encore, le film».

Par contre, lorsque Michel Renard fait observer qu'«aucun de ces mémorandums ne mentionne la moindre activité de résistance, ce qui aurait constitué – si cela avait été vrai – la meilleure défense contre l'accusation de collaboration», Benjamin Stora répond que « le film s'arrête en 1944».

Michel Renard poursuit :

«La seule mention d'une activité de résistance organisée et systématique en faveur des juifs et d'autres (communistes, francs-maçons) par la mosquée de Paris provient d'un témoignage postérieur et unique, celui d'Albert Assouline, aujourd'hui disparu.

Il a écrit dans Le Bulletin des amis de l'islam, n° 11, troisième trimestre 1983, déposé aux archives de la Seine-Saint-Denis. Mais ce n'est pas une “archive”.

Il a ensuite réitéré ses affirmations dans le documentaire "Une résistance oubliée : la mosquée de Paris, 40 à 44" dû à Derri Berkani en 1990. Mais Assouline ne parle pas de réseaux de résistance et ses propos empathiques sur des centaines de personnes abritées et sauvées sont suspects aux yeux de l'historien qui cherche à confronter les témoignages et à les recouper.

Je pourrai prouver qu'il se trompe sur un point précis concernant le sort d'une importante personnalité française qui n'a jamais été accueillie par la Mosquée contrairement à ce que dit Assouline. De toute façon, jamais aucun témoin n'a corroboré ses dires.»

Benjamin Stora lui répond :

«Et Salim Hallali précisément ? Le film est surtout centré sur lui... Il est possible de rencontrer aujourd'hui des juifs séfarades qui ont demandé à être musulmans pendant cette période pour échapper à la mort.»

Michel Renard concluait ainsi sa tribune :

«L'activité de la mosquée de Paris sous l'Occupation a essentiellement consisté à assurer les ablutions, ensevelissements et obsèques de 1 500 musulmans décédés à leur domicile, dans les hôpitaux, les prisons ou les saunas ; à distribuer des denrées, des secours et vêtements aux indigents, aux prisonniers libérés, évadés ou en situation irrégulière. [...]

Mais ces histoires d'évasions rocambolesques par les souterrains de la mosquée et les égouts menant à la Seine relèvent d'une littérature à la Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Pas de la réalité historique. Il est quand même surprenant que la fiction l'emporte à ce point sur la vérité. On ne manie pas impunément le réel historique.»

«Un film qui montre des gestes d'humanité»

Benjamin Stora lui répond :

«La critique historique de Michel Renard de cette œuvre est infondée. Le film n'a jamais montré la mosquée comme lieu central de la Résistance. Les sauvetages sont le produit de rencontres et pas de plans idéologiques pré-établis. Si le film n'évoque que le sort d'un résistant algérien, de l'amitié entre un jeune immigré et un chanteur juif sauvé par la mosquée (tous ces personnages sont bien réels), alors pourquoi cet article si virulent contre un film qui montre des gestes d'humanité ?

Je voudrais simplement rappeler cette phrase, à propos de polémiques sur les “chiffres” : Celui qui sauve une vie sauve l'humanité toute entière."

Et Salim Hallali a bien été sauvé par la Mosquée de Paris.»

 

________________________________________

 

Pierre Haski

Cette polémique entre deux spécialistes de l'Algérie a une toile de fond : les rapports entre juifs et musulmans en France, et la question plus large du conflit israélo-arabe.

« Les juifs sont bien ingrats vis-à-vis des musulmans »

Ce mardi, Rue89 a reçu un nouveau texte mettant en cause « les erreurs de Benjamin Stora », et signé par Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire contemporaine, université Paris-VIII Saint-Denis. Daniel Lefeuvre se réfère à la tribune de Michel Renard, avec lequel il avait signé, en 2008, un texte commun intitulé : « Faut-il avoir honte de l'identité nationale ? » (Larousse), écrit en réponse à l'opposition suscitée par la création du ministère de l'Identité nationale (aujourd'hui disparu) par Nicolas Sarkozy.

Après avoir relevé ce qu'il qualifie d'«erreurs» ou de «non-dits» du dossier historique acompagnant le film, Daniel Lefeuvre ajoute :

« Je suis persuadé de leur [Benjamin Stora et le réalisateur Ismël Ferroukhi, ndlr] entière bonne foi lorsqu'ils espèrent que le film permettra de rapprocher les communautés musulmanes et juives de France. Je ne peux qu'exprimer mon scepticisme à cet égard. »

Sa conclusion donne peut-être une des clés de cette polémique, puisqu'il rattache le film, et le récit du sauvetage de juifs par la mosquée de Paris, aux débats actuels autour de la Palestine :

«Une autre conclusion, lourde de menaces, pourrait en être tirée, au moment même où l'Autorité palestinienne s'efforce de faire reconnaître l'existence d'un Etat palestinien contre la volonté d'Israël : les juifs sont décidément bien ingrats vis-à-vis des musulmans qui ont tant fait et pris tant de risques, sous l'Occupation, pour les sauver de la barbarie nazie.»

C'était donc ça ? Toute cette polémique pour éviter qu'on puisse penser que juifs et musulmans aient une histoire commune ou des raisons de vivre ensemble en bonne intelligence ? Dérisoire

 ________________________________________

 

les_hommes_libres_7_10514114hrjgs_1798

 

- le site Rue89 a ensuite renoncé de publier le texte de Daniel Lefeuvre ainsi que ma réponse à Benjamin Stora. Voici mon texte :

 

réponse à Benjamin Stora

 Michel RENARD

 

J'ai vu le film dont je parle. Il montre plus que – même si il est centré sur…- l'histoire de Selim Halali. Si le mot "réseau" n'est pas prononcé, sa réalité est montrée.
Ces résistants cachés dans les caves de la Mosquée appartiennent à un réseau, ils organisent le sauvetage du résistant Francis en le faisant sortir de l'Hôpital franco-musulman. Ce qui fait dire à Si Kaddour qu'ils ont mis la Mosquée "en danger" (dialogue Si Kaddour / Younès). Ben Ghabrit est informé préventivement – par qui ? – de la rafle du Vel d'Hiv, comme il l'est de la descente de la police – par qui ? - ce qui lui permet de faire évacuer toutes les personnes cachées dans la Mosquée.

Selon le film, les soupçons formulés par les Allemands sur son activité le font convoquer par Knochen, représentant de Himmler à Paris… ce qui, à ma connaissance, n'a jamais été le cas.

La scène des fidèles qui se lèvent ensemble, à la demande de l'imam pour sortir entourer Younès et la fillette juive et leur permettre de s'échapper, ne correspond à rien de réel.

Benjamin Stora répond que le film s'arrête en 1944. Or, justement les rapports que j'évoque (Ben Ghabrit, Rageot et Rober Raynaud) sont rédigés en 1944 et portent sur toute la période de l'Occupation. Aucun des trois n'évoquent ces activités.

Je n'ai tout de même pas inventé la fin du film avec cette évasion de nombreuses personnes par les égouts, leur accueil sur une péniche qui les attendait… toutes choses difficilement envisageables hors l'activité d'un réseau organisé.

Le film ne dit pas explicitement que Ben Ghabrit en était l'organisateur direct mais laisse bien comprendre que la Mosquée de Paris a accueilli cette structure résistante. On imagine malaisément, dans la logique du récit de ce film, que cela fût possible sans l'accord tacite de Ben Ghabrit.

Or, il n'existe aucune preuve de tout cela. Le documentaire de Derri Berkani (1990) pêchait déjà par l'absence de preuve ainsi que le court métrage de Mohammed Ferkrane l'année dernière… Le film d'Ismaël Ferroukhi, et ses propres commentaires ("Ben Ghabrit… tout en risquant sa vie pour sauver des hommes et des femmes en danger : résistants, Juifs, indépendantistes d'Afrique du Nord…", cf. dossier de presse), offrent une vision qui dépasse le secours apporté à Selim Hallali et à des Juifs sépharades selon des "rencontres fortuites".

Il laisse penser que la Mosquée a été le lieu d'une intense activité résistante.

 

collaborateur ou pas collaborateur ?

Benjamin Stora rétorque à mon affirmation selon laquelle Ben Ghabrit n'a pas été un collaborateur : "c'est ce que montre le film". Or, dans son interview, il affime que "la Mosquée de Paris a collaboré avec le régime de Pétain et les autorités allemandes". Où est alors la vérité ?

La "virulence" (?) de ma critique ne portait pas sur les gestes d'humanité portés à quelques juifs aidés par la Mosquée mais sur tout ce qui dans le film évoquait une activité résistante dont il n'existe aucune preuve historique. Ou alors, je les attends.

Michel Renard

 

 les-hommes-libres-4-10514111dqbjt_1798

Il est dommage, pour la "vie des idées", que le site Rue89 n"ait pas assumé le débat jusqu'au bout... Il y a encore des vérités historiques qui sont dérangeantentes pour la "Gauche"... MR

 * un dossier identique a été publié sur le blog Études Coloniales

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 11:40 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
lundi 17 janvier 2011

une kouba en métropole (1919-2011)

Diapositive1


la kouba de Nogent (1919)

reconstruite en 2010 et inaugurée en 2011

Michel RENARD



P1080032
la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne en novembre 2010



P1080033
la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne en novembre 2010


À l'été 2004, aux archives d'Outre-mer, à Aix-en-Provence, poursuivant mes recherches sur la présence musulmane en métropole, j'ai découvert une correspondance entre Émile Piat, consul en région parisienne, responsable des formations sanitaires accueillant des combattants de confession musulmane, et le capitaine Jean Mirante, du service des Affaires indigènes à Alger. Il était question de l'édification d'une kouba en l'honneur des soldats musulmans de l'armée française morts lors de la séjour à l'hôpital de Nogent-sur-Marne.

J'ai expliqué ici ce qu'était une kouba et les épisodes de cette histoire, l'inauguration du monument en 1919, ainsi que les démarches entreprises pour tenter de la faire reconstruire après son écroulement dans les années 1980. Avec mon ami Daniel Lefeuvre, professeur à l'université Paris-VIII, nous avons multiplié les initiatives (surtout lui ces dernières années) qui ont fini par aboutir après un appui initial du président Nicols Sarkozy (la Gauche se foutant carrément de cette affaire, bravo les défenseurs des immigrés...!) :

- Appel et souscription pour le reconstitution de la kouba de Nogent-sur-Marne (2007)

- Projet de reconstitution de la kouba (1919) du cimetière de Nogent-sur-Marne (Michel Renard, 2005)

- Versets du Coran sur la kouba de Nogent

- Lettre adressée à Hamlaoui Mekachera (9 mai 2005)

- Lettre adressée à Dalil Boubakeur (10 mai 2005)

- Réponse de Dalil Boubakeur (24 mai 2005)

En 2004, j'avais retrouvé le marbrier, descendant de celui qui avait bâti la kouba et tout a commencé comme cela. Aujourdhui, la kouba a été reconstruite.

Elle avait été édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit.

C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui.

Michel Renard


- blog sur la reconstruction de la kouba de Nogent-sur-Marne

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 14:19 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
lundi 11 octobre 2010

un documentaire sur l'histoire des musulmans en France

Musulmans_de_France



Musulmans de France :

un documentaire en trois épisodes (2009)


Être musulman dans la France d’aujourd’hui, c’est hériter d’une histoire tumultueuse, écrite au fil du temps par des Maghrébins et des Africains venus ici pour combattre ou travailler. Grâce à de nombreux témoignages et images d’archives, cette trilogie documentaire apporte un éclairage sur un siècle de présence musulmane, de l’arrivée de Kabyles dans les mines du Nord en 1904 jusqu’en 2007.

2001167_1

Musulmans de France - Indigènes : 1904-1945

  • Genre : Documentaire - Culture Infos
  • Pays : France
  • Nationalité : français
  • Date de sortie : 2009
  • Durée : 1h
  • réalisateur : Emmanuel Blanchard, Karim Miské, Mohamed Joseph
    Production : COMPAGNIE DES PHARES & BALISES
    Participation : FRANCE TÉLÉVISIONS
           

En 1904, 5000 musulmans travaillent en métropole, à Paris, Marseille ou dans le Nord. La Première Guerre mondiale en fait des soldats et, en 1918, le bilan est lourd pour ces militaires. Au lendemain du conflit, la France salue le sacrifice des troupes coloniales et, en 1926, la construction de la Mosquée de Paris débute. Cette politique islamophile de prestige se heurte à la situation des 100 000 musulmans venus reconstruire le pays. Mal logés, en mauvaise santé, considérés comme dangereux, ils sont tenus à l'écart du reste de la population. Une police spéciale, la brigade nord-africaine, traque sans relâche les premiers indépendantistes menés par Messali Hadj.

La guerre d'Algérie va pour un temps ostraciser les populations maghrébines vivant en métropole. Dans les années 60 de la croissance économique, ils sont désormais des immigrés. Des travailleurs africains les rejoignent.

Dans les années 80, la génération de ceux nés en France revendique sa place dans la société. Les espoirs seront vite déçus et une partie des jeunes en plein désarroi se replie sur l'identité musulmane. Dans les années 2000, la confusion dans les esprits s'amplifie entre pratique de la religion et radicalisme religieux...

Musulmans_1



- présentation des trois épisodes sur ina.fr et extrait du premier

- un extrait [avec 30 secondes de pub débile...!!] du premier épisode avec images filmés de travailleurs algériens dans la rue d'Aubagne à Marseille en 1920, et interwiew de Mohamed Zenaf (de Saint-Chamond) dont le grand-père est venu en France au tout début des années 1900 :

http://www.dailymotion.com/video/xbvstn_musulmans-de-france-extrait-1-ep1_news

musulmans_de_france_464

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 09:42 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
vendredi 19 février 2010

émission "France 5" le mardi 23 février à 20 h 35

480_19339_vignette_Etoile_Nord_Africaine


un siècle de présence musulmane

en France


documentaire de Karim Miske

diffusé sur France 5, le mardi 23 février 2010, à 20 h 35

* bande-annonce

• Ce triptyque est librement inspiré du livre Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Age à nos jours, ouvrage collectif sous la direction de Mohammed Arkoun (éditions Albin Michel).

* extraits vidéo

À revoir en DVD

Un double DVD de Musulmans de France sera en vente le 11 mars. Edité par France Télévisions Distribution, ce coffret regroupe les trois épisodes de la série documentaire et propose, en bonus, une interview du réalisateur Karim Miské, un making of de la musique originale et des sous-titres pour sourds et malentendants.

présentation officielle

Etre musulman dans la France d'aujourd'hui, c'est hériter d'une histoire tumultueuse, écrite au fil du temps par des Maghrébins et des Africains venus ici pour combattre ou travailler. Grâce à de nombreux témoignages et images d'archives, cette trilogie documentaire apporte un éclairage sur un siècle de présence musulmane, de l'arrivée de Kabyles dans les mines du Nord en 1904 jusqu'en 2007. Au début de cette émission spéciale et entre chaque volet de la série, Carole Gaessler recevra un invité en plateau.


Episode 1
Indigènes : 1904-1945

Episode 1 Indigènes : 1904-1945

En 1904, 5 000 musulmans travaillent en métropole, dans les usines de la capitale, les savonneries marseillaises ou les bassins miniers du Nord. La Première Guerre mondiale en fait des soldats. Venus d'Afrique du Nord et d'Afrique noire, ils découvrent la France dans les tranchées de Verdun. En 1918, le bilan est lourd pour ces troupes : 80 000 morts, autant de blessés. Au lendemain de la guerre, la France salue le sacrifice des troupes coloniales : elle est fière d'être un «grand empire musulman».
Pour preuve, la construction de la mosquée de Paris, en 1926, et les honneurs réservés à son premier recteur, Si Kaddour Ben Ghabrit, musulman d'Algérie et haut fonctionnaire du Quai d'Orsay. Mais cette politique islamophile de prestige doit être confrontée à la situation des 100 000 musulmans venus reconstruire le pays. Mal logés, en mauvaise santé, considérés comme dangereux, ils sont tenus à l'écart du reste de la population. L'hôpital «franco-musulman» qui leur est exclusivement réservé est étroitement lié aux services de police. Une police spéciale, la brigade nord-africaine, traque sans relâche les premiers indépendantistes menés par Messali Hadj. Car la politisation fait son chemin… Et lorsque la Seconde Guerre éclate, la France recrute à nouveau massivement dans ses colonies.

Episode 2
Immigrés : 1945-1981

Episode 2Immigrés : 1945-1981

L'année 1945 marque le début d'une nouvelle ère : celle de l'enracinement. La vie des travailleurs algériens et marocains s'organise désormais autour des cafés, des hôtels, des épiceries… Leurs épouses les rejoignent. Des enfants naissent en France. Tous prennent de plein fouet la guerre d'Algérie, qui éclate en novembre 1954 et s'exporte en France, où les attentats se multiplient. Pour les autorités, les Nord-Africains sont désormais des suspects, sans distinction. La répression policière atteint son paroxysme lors de la manifestation du 17 octobre 1961 : une centaine d'Algériens sont assassinés en une nuit. Bien que chèrement gagnée, l'indépendance n'inverse pas les flux migratoires.
Les Algériens continuent d'affluer massivement vers la France et ses bidonvilles, où ils sont désormais des immigrés. Sur fond de misère, le fossé se creuse avec leurs enfants, qui grandissent en France, fréquentent les écoles de la République et s'immergent dans la culture française. Mai 1968 fait surgir la « question immigrée » dans le débat public et suscite une vaste campagne de relogement dans des foyers et des HLM. L'opinion découvre alors la présence discrète des travailleurs africains, pour la plupart des musulmans venus du Sénégal, du Mali et de Mauritanie. Mais les années 1970 restent celles d'un interminable après-guerre d'Algérie : crimes racistes, drame des harkis parqués dans des camps… Au seuil des années 1980, les enfants d'hier sont devenus des adolescents. La France, qui ne les a pas vus grandir, va bientôt apprendre à compter avec eux.

Episode 3
Français : 1981-2009

Nés en France, ceux que l'on appelle «beurs» entrent dans l'âge adulte en pleine crise économique. Leur culture est métissée, entre école de la République et traditions familiales venues du «bled». Cette génération revendique sa place. Face à la recrudescence des crimes racistes, les jeunes Arabes des banlieues débutent en 1983 une Marche pour l'égalité et contre le racisme (ou Marche des beurs) qui rassemble plus de 100 000 personnes à son arrivée à Paris. Leurs espoirs seront vite déçus… La fin des années 1980 est marquée par la montée du Front national. En réaction, une partie de ces jeunes, en plein désarroi, se replie sur l'identité musulmane.
C'est le début de l'affaire du voile (1989). A l'été 1995, une série d'attentats secoue la France. Khaled Kelkal, un jeune de Vaulx-en-Velin, devient l'ennemi public numéro 1. La confusion entre pratique de l'islam et islamisme s'amplifie. Dans les cités, jeunes Arabes et jeunes Noirs inventent, à partir du hip-hop américain, une contre-culture qui devient culture de masse. S'ouvre alors une période paradoxale. Alors que le pays célèbre dans l'hystérie les couleurs black-blanc-beur de 1998, la seconde Intifada (2000) devient un combat de substitution pour certains jeunes désorientés qui s'en prennent à la communauté juive.
L'effondrement des tours jumelles en 2001 achève de stigmatiser les musulmans. À un moment où, pourtant, l'expression «musulmans de France» prend tout son sens. Au point que, en 2007, l'entrée au gouvernement de trois femmes issues de l'immigration — Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade — apparaît à beaucoup comme aussi nécessaire que tardive.


- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 07:29 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]




mercredi 11 novembre 2009

Le caveau des poilus musulmans de 14-18, à La Mulatière

caveau_musulman_La_Mulati_re



le caveau oublié

des poilus musulmans de 14-18

à La Mulatière (Lyon)


IDENTITES - La sonnerie aux morts résonnait, particulièrement émouvante mercredi, dans ce petit cimetière de la Mulatière. Près des drapeaux tricolores se tenaient deux imams et le recteur de la mosquée de Lyon. Soutenu par la mairie, un hommage à des soldats musulmans longtemps oubliés, qu'un historien amateur a retrouvé. C'était l'été 2006. Frédéric Couffin travaillait alors sur les soldats français de 14-18.

Le fossoyeur de la Mulatière, qui le voyait souvent rôder près du monument aux morts, lui a dit un jour : "Au fond du cimetière, il y a un caveau bizarre que personne ne connaît, ça devrait vous intéresser". L'histoire a commencé ainsi...

L'historien est allé au fond du cimetière et il y a découvert un curieux monument, d'inspiration orientale. Envahie d'herbes folles, la stèle portait une niche ogivale, sous un très marocain petit toit de tuiles vertes. Sur une plaque de marbre était écrit : "Aux morts musulmans pour la France - 1914-1918". Aucun nom, aucune date. L'historien a pensé à un mausolée, personne ne savait lui dire de quoi il s'agissait.

caveau_musulman_La_Mulati_re_d_tail

Intrigué, il a commencé à fouiller les archives. Et découvert en quelques mois que 201 soldats étaient enterrés là. Oubliés. Frédéric Couffin a retrouvé une à une les identités, retracé le parcours de la plupart de ces hommes, avant d'écrire l'histoire très instructive du caveau de la Mulatière. Une histoire, glisse Kamel Kabtane, qui rappelle qu'une nation comme la France est composée de multiples identités.

Pendant la Grande guerre, cette boucherie, Lyon et sa banlieue, situés très en arrière du front, accueillaient plus de 70 unités hospitalières, pour une part improvisées, dans le lycée d'Oullins par exemple. De nombreux soldats gazés sont venus s'y faire soigner, et parmi eux des musulmans, troupes de l'Empire appelées à la rescousse pour remplacer les hommes tombés au front. D'autres, ouvriers, sont venus travailler dans les usines d'armement qui se trouvaient au Sud de Lyon, notamment dans le quartier de l'Artillerie de Saint-Fons, et certains y sont morts sous des bombardements.

À partir de 1916, l'armée demande aux mairies du coin de bien vouloir réserver des carrés musulmans dans leurs cimetières, pour inhumer leurs soldats qui meurent dans les hôpitaux. La Mulatière en accueille 72 la première année et le gardien, fin septembre, demande une augmentation de salaire pour creuser les fosses des musulmans. La mairie refuse, et s'assure que ces hommes sont bien enterrés selon leur rite, les pieds tournés vers la Mecque notamment.

mairie_Mulati_re_cpa
mairie de La Mulatière

Dès l'été 1916, les tombes alors individuelles de ces soldats morts loin de chez eux sont fleuries par les habitants de la Mulatière comme celles des enfants du pays morts pour la France. Les écoliers et les anciens combattants de 1870 s'en chargent, effeuillant le 1er novembre des fleurs sur leurs stèles. Le 16 novembre 1918, cinq jours après l'armistice, l'armée demande un dernier carré pour 50 hommes. Au total, 202 auront été enterrés là en trois ans.

Pendant les premières années après guerre, les habitants continuent de soigner leurs morts musulmans. Ils ne sont bientôt plus que 201 car une famille tunisienne, recherchant son fils, l'a trouvé là, et a obtenu le rapatriement de ses restes. Le ministère des Pensions alloue 4 francs par tombe pour l'entretien, mais il n'accepte de prendre en charge les concessions perpétuelles que pour les soldats, et les ouvriers pris sous les bombardements de l'ennemi dans les usines de munitions. Ceux-là sont "morts pour la France". Ils sont 113.

Oullins_ateliers_La_Mulati_re
Oullins, ateliers de La Mulatière

Pour les 88 autres, rien n'est prévu. Le maire décide alors de faire construire un caveau commun, avec un monument. Mais le ministère n'est pas chaud. Les carrés lui suffisent. Paul Nas prend alors contact avec le premier recteur de la Mosquée de Paris, également président de la Société des Habous des lieux saints de l'Islam, sorte de CFCM avant l'heure...

Un architecte de la région lyonnaise imagine le monument, amendé par l'un des trois architectes de la Mosquée de Paris, construite en grande partie avec des fonds français pour remercier les musulmans de leur dévouement dans la guerre. La Mosquée de Paris fait parvenir les tuiles vertes, 120 vernissées et 80 non vernissées. Et le caveau est terminé en décembre 1936. Les hommes sont alors exhumés. Le maire aurait voulu réunir tous ces musulmans morts, directement ou non, des violences de cette guerre. Mais le ministère ne plie pas : seuls ceux qui sont officiellement morts pour la France peuvent reposer là. La municipalité installe les autres à côté, dans une fosse commune.

caveau_musulman_La_Mulati_re

Le caveau est inauguré le 9 mai 1937, en présence du recteur de la grande Mosquée de Paris. Le Progrès du lendemain rend compte du discours prononcé par le maire. Il y explique son attachement à ces hommes. Avant guerre, il a beaucoup voyagé chez eux. Puis du côté de Verdun, il a partagé leurs tranchées, leurs souffrances. Les a vus découvrir le froid. Maire depuis 1912, Paul Nas veut s'attacher à entretenir ce tombeau. Il le fera jusqu'à sa démission, malade, en 1939. La boucherie suivante commence. Paul Nas meurt peu après.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, tout le monde oubliera le tombeau. Seules les herbes folles viendront encore le visiter. Jusqu'à ce que le fossoyeur glisse à Frédéric Couffin, à l'été 2006...

Olivier Bertrand
Libération Lyon, 11 novembre 2009



2057484217_c4828e0a5f
entrée du cimetière de La Mulatière

cimetiere01
cimetière de La Mulatière

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 08:50 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
mardi 19 mai 2009

le cimetière musulman de l'île Sainte-Marguerite (Cannes) : sommaire

alignement_tombes_entr_e_princ
alignement des tombes à partir de l'entrée principale
décembre 2004 © Michel Renard



le cimetière musulman

de l'île Sainte-Marguerite (Cannes)



ile_sainte_marguerite

Sommaire des articles consacrés au cimetière

musulman de l'île Sainte-Marguerite et à ses

sépultures (XIXe siècle)



- Enquête de terrain sur l'île Sainte-Marguerite, décembre 2004 (Michel Renard)

- Les prisonniers arabes de l'île Sainte-Marguerite (note sur une carte postale datant d'après 1881)

- Nouvelle enquête de terrain sur l'île Sainte-Marguerite, avril 2005 (Michel Renard)

- Cimetière mamelouk à Sainte-Marguerite ?

- Image de prisonniers arabes amenés sur l'île Sainte-Marguerite en 1882

- une photo de prisonniers algériens vers 1870-1880



Chemin_et_v_g_tation_1
chemin et végétation de l'île Sainte-Marguerite
décembre 2004 © Michel Renard


- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:25 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
lundi 18 mai 2009

photo des prisonniers algériens sur l'île Sainte-Marguerite

9659510_p




une photo des prisonniers algériens,

vers 1870-1880

Michel RENARD


Diapositive2
cliquer sur l'image pour l'agrandir


Ste_Marguerite_photo_AD_personnages


Ste_Marguerite_photo_AD_groupe_1

commentaire

Cette photo provient des archives départementales des Alpes-Maritimes (A.D. 06) à Nice. Je l'ai consultée en salle d'archives en avril 2005. Il y a quelque temps, elle était même disponible sur internet. La fourchette chronologique (1870-1880) est fournie par les A.D. et le cliché attribué à Jean Gilletta (1).

Si ce dernier est bien l'auteur, la date ne peut être antérieure à 1880 puisque Gilletta (1856-1933) n'a commencé à travailler qu'à partir de cette année là.

Jusque là, l'image la plus connue des prisonniers algériens sur l'île Sainte-Marguerite était un autre cliché de Gilletta ayant servi à l'édition de cartes postales. Cette image date du début des années 1880 mais une édition propose une légende discutable (voir ici). Il est vraisemblable (mais pas obligatoire, puisque Gilletta habitait Nice tout proche de Cannes) que les deux clichés ont été effectués lors d'une même visite à Sainte-Marguerite.

L'image conservée aux A.D. révèle un autre aspect de la vie des détenus. Il semble que le contact avec les gardiens soit relativement aisé. La photo montre le mélange des prisonniers algériens, des militaires qui les gardent et du personnel civil du fort (un jardinier ?).

Michel Renard

(1) L'orthographe de Gilletta comporte bien deux "l" et deux "t",  mais son nom commercial ne note qu'un "l".


Ste_Marguerite_photo_AD_groupe_2


- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:50 - - Commentaires [9] - Rétroliens [0]
jeudi 7 mai 2009

Mosquée de Paris dans "l'Illustration" en 1925

Illustration_14_nov_1925__patio_central_


construction de la Mosquée de Paris

récit et images parus dans l'Illustration en 1925


Illustration_14_nov_1925__1_
vue de la rue Geoffroy Saint-Hilaire : à droite le minaret ;
au fond, la coupole de la salle de prière : le long de la rue, le logement du mufti ;
aquarelle de Camille Boiry, 11 juillet 1924



Illustration_14_nov_1925__mosa_stes_
ouvriers mosaïstes


Illustration_14_nov_1925__patio_central_
le patio central
aquarelle de Camille Boiry, 15 juillet 1925

aquarelles de A. Boiry
- en réalité il s'agit de Camille Boiry

La mosquée à Paris

Dans le même temps que l'Exposition des Arts décoratifs s'épanouit sur les bords de la Seine, en une floraison nombreuses mais destinée à disparaître, là-bas, aux régions lointaines du Jardin des Plantes, la mosquée à Paris se parfait. Cet édifice demeurera en témoin d'une alliance morale, en modèle aussi, unique à Paris, d'un art délicieux.

L'Institut musulman, qui va être inauguré sur le terrain de l'ancien hôpital de la Pitié, s'inspire des plus beaux monuments religieux de l'Afrique du Nord. Le curieux d'architecture, recru des visions modernes de l'Exposition, de l'unité d'un style où la suprême étude est celle de la projection des volumes dans l'espace, se demandera peut-être, prenant plaisir aux arcatures moghrébines, pourquoi l'usage de ces formes ne se vulgarise pas.
Dans le sens décoratif, l'art arabe est en réaction sur les directives actuelles. Il s'agit en effet aujourd'hui de permettre au moyen d'un machinisme bien compris, que le meuble et le décor d'architecture, harmonieux de ligne, intelligent des nécessités de la vie et du confort, soient mis à la portée de tous.

L'art d'Islam, au contraire, qui n'a pas varié depuis la splendeur des époques espagnoles, n'a pas cessé non plus de demander la main d'oeuvre dans laquelle, à la fin du dix-neuvième siècle, la doctrine ruskinienne voyait un renouveau de l'art. Ce style, qui tout d'abord ravit par la simplicité des lignes, exige en fait la richesse la plus profuse dans le travail de la matière circonscrite aux masses générales. L'extrême recherche du détail, sans qu'il y paraisse, détermine l'impression d'ensemble. À Fez, Marrakech, à Kairouan comme à Grenade et à Cordoue, le stuc ne va pas sans dentelle, le cèdre sans délicate fouillure et les parois sans mosaïques. Aujourd'hui, comme aux flamboyants treizième et quatorzième siècles, des hommes finissent ces ornements dont la machine trahirait l'élégance.

Illustration_14_nov_1925__mosa_stes_

Ces ouvriers musulmans, ces Marocains, par exemple, que nous voyons aujourd'hui parachever la mosquée, mosaïstes, sculpteurs sur bois et sur plâtre, enlumineurs de plafonds, ont accoutumé de travailler avec patience. Ce travail lent et sans nerfs, ils le coupent de longues paresses inhérentes à leur tempérament, de même que le décor qu'ils exécutent est nécessaire à la nudité de ces salles destinées aux heures longues, écoulées dans l'immobilité. Si l'art est un miroir des moeurs, le travail d'art l'est plus encore.

Il ne faut point songer à demander une telle besogne à des artisans européens. La question du salaire est décisive, dont le détail suivant donnera une idée : les murs comportent 1 200 mètres carrés de mosaïque, ou zélige ; dans un mètre carré entrent 13 000 morceaux taillés à la hachette, ajustés un à un dans des carreaux collés à des panneaux de plâtre. Le reste est à l'avenant.

L'Institut musulman ne nous présente donc qu'un document gratuit sur ce charmant art arabe : art de luxe. Un document très vivant, puisqu'il va bientôt protéger la méditation, recueillir des prières, répondant de la sorte à un besoin réel.

Un style ornemental uniforme empreint les patios, les corps de logis divers, et la salle de prières, créant l'atmosphère favorable à l'application de la dévotion coranique dans son essence. Cette religion du confort, cette culture du calme, ce paisible silence, c'est toute une méthode de vivre, c'est l'Islam. Dans les climats où il est maître, les rares personnages qui ont le moyen de s'offrir des demeures décorées dans ce goût fastueux en y vivant seulement, parmi les eaux vives et les fleurs, de presque éternels loisirs, réalisent déjà les promesses du Livre. L'ordonnance de leur temps est une philosophie, et leurs songes une prière.

On pénètre dans l'Institut par la rue Geoffroy Saint-Hilaire et par la place du Puits-de-l'Ermite. Ces deux entrées forment les abouts d'un premier jardin intérieur, non accessible aux voitures, dont les allées carrelées de mosaïque conduisent aux différents corps de bâtiment. Des bassins, vasques et jets d'eau en complètent l'ensemble. Du côté de la place du Puits-de-l'Ermite, les deux pavillons des maisons des hôtes comprennent chacun six à huit chambres pouvant être données à des visiteurs de marque. L'hôtellerie servira aux croyants la cuisine faite selon les règles et selon leur goût. Une salle d'honneur du plus pur style quant à la composition et à l'ameublement conduit d'un côté au logement du mufti (directeur), de l'autre à celui de l'imam (prêtre). Ces divers corps de logis sont séparés par des jardins (3 500 mètres carrés plantés, sur 7 500 mètres carrés de terrain environ).

Les musulmans auront à loisir d'errer dans ces jardins qu'ils aiment, ces jardins arabes aux plates-bandes en contre-bas où, entre les fuseaux sombres des petits cyprès, on fera venir les plantes odoriférantes, le jasmin et le cognassier, s'ils le veulent bien, la menthe. Déjà les magnolias sont en fleurs, tandis que les miroirs d'eau reflètent les nuages.

Ils trouveront les salles de chaleur humide qu'ils estiment nécessaire à leur hygiène, avec les services de masseurs venus du Maroc et de Tunis au hammam, qui s'élève en arrière de la mosquée sur la rue Daubenton. Le groupe de coupoles blanches qui le couronne forme une saisissante apparition d'Afrique, Koubba entr'aperçue dans le silence et la gloire du jour, au fond d'une ruelle bleue : mirage de soleil où manque le soleil. On boira le moka et le thé à la menthe, au café maure. Sur la rue Geoffroy Saint-Hilaire, à l'extérieur, face aux fenêtres du Museum, les quelques boutiques d'un petit souk présenteront à la vente des objets usuels.

La satisfaction de ses habitudes matérielles dans un cadre familier offrira au musulman à Paris une illusion de la patrie. Cet aspect n'est pas le moins intéressant de l'Institut, mais son but principal est de constituer un lieu d'assemblée et de prière : el-jamâa.

Faisant face au jardin d'entrée, une terrasse en surplomb donne accès au vestibule de la partie sainte. La grande porte qui est copiée sur celle de la medersa Bou-Inania, de Fez, est encadrée de caractères coufiques empruntés à Chella (Rabat). Les murs extérieurs, blancs et nus, font ressortir la richesse délicate des tons d'or brun de la corniche en cèdre sculpté.

À droite, une salle d'ablutions se prête aux rites qui précèdent la prière. Et comme l'harmonie commande de satisfaire l'esprit en même temps que le corps, une bibliothèque, à gauche, réunira des ouvrages d'histoire et de théologie, les Commentaires, l'oeuvre de Djebal eddin de Beïdhawi, de Bokhari, du Fazi ; le Livre lui-même et les manuscrits enluminés des savants et des poètes d'Islam, Saadi voisinera avec Averroès.

Illustration_14_nov_1925__patio_central_

Le grand patio central qui précède la salle de prière est clos et découvert. Des dalles en forment le sol ; au centre, d'une vasque de marbre s'élève un jet d'eau. Les murs, dans leur partie basse, sont revêtus de zéliges. Une frise de faïence grattée, brun sur fond brique, fait courir tout autour des versets du Coran, signes épigraphiques sans fin et sans commencement, où l'esprit, distrait aux tracés géométriques des carreaux, se repose et s'égare. Des motifs de stuc fouillé garnissent les murs ; les arcades des galeries couvertes sont surmontées d'une corniche en cèdre sculpté supportant un auvent de tuiles vertes.

À ces lignes, ces couleurs et ces ornements arabesques, il manque ici ce quelque chose qui donne à un style ses chances de rayonnement, sa vérité. C'est l'accord de la lumière. Non que le ciel délicat de Paris soit en désharmonie avec la pureté du plâtre, le vert des tuiles, le fauve du bois odorant, avec le murmure de l'eau qui s'écoule. Fez ou Kairouan ne manquent point de journées grises. Mais pour que le patio pénètre de tout son charme véritable, il faut, entre les faîtes de ses murs, un carré implacable et bleu, il faut que l'embrasement diffus rebrode de stuc, revernisse les faïences et que la chaleur enivrante, qui apaise l'âme et l'endort, la dispose à l'indéfini du rêve.

Voilà pourquoi l'architecture musulmane qui, à l'Institut, nous surprend et nous ravit étrangement, n'a point de chance de se répandre. Le succès d'un style tient à ce que ce style emprunte au paysage. Cet élément, basé peut-être sur des considérations pratiques les dépasse de loin en importance profonde. L'habitude séculaire y est pour beaucoup, sans doute. Nous ne pourrons pas, de longtemps encore, nous empêcher de désirer, sous les moires du ciel, parmi les frondaisons mouillées, la maison de granit bretonne ou le chalet normand ; de préférer, pour le monument qui doit surgir du flottement des nuages et s'envelopper de brumes, le grand degré de l'Orangerie à Versailles, les contours de la place Vendôme à ceux de la porte de l'Exposition sur la place de la Concorde.

L'Institut musulman à Paris veut satisfaire aux âmes qui sont déracinées. En leur rendant le milieu où elles ont pris conscience, il emplit précisément son objet.

* * *

La salle de prière contiendra de 500 à 600 fidèles. Soutenue par cinquante-six colonnes, une grande coupole de cèdre sculpté, au centre, enchevêtre ses poutraisons sur arcs de stalactites de stuc. Le jour, qui sort des fenêtres de la coupole, caresse doucement la teinte naturelle du bois, simplement frotté d'huile. En dessous des claustras voilés de dentelles de stuc, la lumière sort filtrée, qui s'unit à l'odeur du bois précieux. Un mihrab très décoré indique la direction de la Mecque. La chaire à prêcher (le minbar), en cours de fabrication à Tunis, reproduira celle de la mosquée de Kairouan. Le bas des murs zéligés à mi-hauteur, sera revêtu de paillassons à dessins, le sol calfeutré de tapis de laine et, au soir, des lampes d'argent et de métal ouvrées en pays musulman répandront une lueur amortie.

Dans ce sanctuaire, les vingt-cinq à trente mille musulmans épars dans Paris pourront s'assembler le vendredi et tous les jours aux heures de la prière. Le feront-ils ? Il faut le souhaiter ardemment. Les pauvres sidis de Grenelle, que notre civilisation, qu'ils résument dans l'alcool, déprave, traverseront-ils Paris immense pour venir calmer en ces lieux leur vie exaspérée ?

Illustration_14_nov_1925__1_

À l'angle de la rue Quatrefages, le minaret domine de 26 mètres la place du Puits-de-l'Ermite. Il comprend un escalier intérieur à larges emmarchements, non pas aussi larges que ceux de la tour Hassan à Rabat, que le sultan pouvait gravir à cheval. Mais, comme au minaret de la mosquée des Libraires, qui s'élance des terrasses de la capitale du Sud, les trois boules d'or brillent à son sommet. Des frises de faïences, volontairement pâlies, le découpent sur le ciel pâle.

Le moueddin y montera crier le fedjr à l'aube, el-sobh au matin, ed-dohr vers midi, el-acer de 3 à 4 heures, el-moghreb, el-aacha avant et après le coucher du soleil.

Les ondes de sa voix gutturale, sons que l'on n'oublie jamais quand on les a entendus, vibreront au-dessus de l'arrondissement de Paris qui porte le plus ancien sol de notre histoire : vers cette île de la Cité qui limitait la ville gauloise, vers les arènes de Lutèce et les thermes de Julien, vers les vestiges des remparts de Philippe-Auguste et du palais de Saint-Louis. La rue Mouffetard fourmillante, la gaieté, l'énergie de Paris qui travaille s'étonneront de cette clameur. En lançant son appel aux quatre coins de l'horizon, le moueddin verra se presser alentour les toits, les cheminées au-dessus desquels le dôme des Invalides et celui du Panthéon dessinent dans la nue leur majesté inhabituelle à ses yeux. De nul minaret, nulle voix, comme il a coutume de l'entendre, ne renverra l'écho de son effort, et il pourra se demander si son affirmation - le Prophète est l'envoyé de Dieu - et si son ordre : "Venez, venez pour notre bien !" atteindront toutes les oreilles coreligionnaires.

Il n'en sera rien. Les vibrations émises par son miraculeux gosier, résonnant sur les murs austères du Museum, s'égareront parmi les plantes du Jardin et se perdront au fil de la Seine verte et grise. Les tours antiques de Notre-Dame n'en seront point offensées. N'est-elle pas bienfaisante, la pensée qui fait s'envoler sur Paris une prière encore ? [1] N'est-il pas favorable à la ville enfiévrée, malgré sa forme exotique et païenne, cet appel vers quelque chose de plus haut, de plus pur et de plus durable que l'est la vaine agitation des corps ?

Les musulmans auront de la reconnaissance pour le pays et la grande ville qui, en permettant l'édification de l'Institut, leur ont ménagé cet asile spirituel. Nul geste de propagande, mieux que celui-ci, ne peut émouvoir les esprits et les coeurs. Il est permis de prévoir un effet en retour de cette propagande. Ce beau monument, qui suggère une civilisation conquérante d'une grande partie du monde, ne sera pas sans susciter une curiosité ardente à quelque citoyen du quartier et de Paris.

La badauderie va bientôt s'amuser tout d'abord des personnages en caftan et en beurnouss qui sillonneront les rues avoisinantes : "C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?..." Paris est toujours jeune et ses étonnements faciles et puis... le hammam, le café étant ouvert au public, il y viendra. Dans le petit souk, il prendra goût aux finesses des tapis, du cuir, du métal travaillé. Il connaîtra des formes, des lignes, des couleurs dont l'assemblage, souvent encore, lui est inconnu. Il apprendra dans les jardins la valeur du silence. Avec la surprenante invite qui montera dans le ciel frissonnant, peut-être des imaginations fuiront vers l'immobilité des ciels, vers des soleils plus forts, enchantées par une vision de la plus grande France.

* * *


L'idée qui a présidé à la fondation de l'Institut musulman n'est pas nouvelle. En 1767, Louis XV et le sultan Mohammed ben Abdallah signaient un traité de paix dans lequel il était dit que "les consuls français auraient le droit d'avoir dans leur maison un endroit réservé à leurs prières et à leurs lectures religieuses ; que ceux qui voudraient, parmi les chrétiens, quels qu'ils soient, se rendre à la maison du consul pour les lectures et les prières n'en seraient empêchés par personne et que, de même les sujets de notre Seigneur - que Dieu le protège -, s'ils étaient établis dans le pays de France, dans quelque ville que ce soit, nul ne pourrait les empêcher d'établir une mosquée pour leurs prières et leurs lectures religieuses".

En 1895, le Comité de l'Afrique française reprenait ce projet. Si Kaddour ben Ghabrit, ministre plénipotentiaire, président de la Société des Habous des Lieux Saints de l'Islam, l'a réalisé [2]. Le gouvernement de M. Briand, en 1920, ouvrit un premier crédit budgétaire de 500 000 francs. La Ville de Paris abandonna le terrain.

Les dons des musulmans de l'Afrique du Nord, du plus modeste au plus généreux, affluèrent. Le Maroc s'inscrivit d'abord pour 3 millions, et il ne faut pas s'étonner de cette confiance. Par l'oeuvre du maréchal Lyautey et de nos représentants dans l'Afrique du Nord, l'Islam "sent le sérieux et la gravité avec lesquels nous nous inclinons devant les manifestations de sa foi. Notre sympathie nous est dictée par un sentiment né de quinze siècles d'hérédité religieuse".

À ces paroles de Lyautey l'Africain, il convient d'ajouter celles qu'a prononcées M. Steeg en Algérie : "La France garde à la civilisation musulmane la déférence qui lui est due. Elle entend ne rien railler, ne rien troubler, ne rien effacer dans l'âme humaine de ce qui a contribué à la réconforter, à l'élever, à l'ennoblir".

En effet, la constatation réciproque d'un sentiment tel que la religion sincère doit unir dans le profond de l'esprit deux peuples dont l'un disposant des moyens matériels de la civilisation, prétend les répandre chez l'autre. Dans cette région élevée où tous les hommes aspirent, cette région emplie du souci de la vie future, "de cette affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout", les hommes de bonne volonté trouvent un terrain d'entente. Devant les intérêts de l'âme, les fluctuations de la politique ne jouent pas. Il est bon que l'on sache, sur la foi d'un de leurs observateurs les plus expérimentés, qu'une grande part de la confiance que les Musulmans font à la France vient de ce qu'ils ont reconnu que son peuple ne se détournait pas de ces inquiétudes supérieures. Elle respecte leurs traditions, s'intéresse au relèvement de l'art religieux, à la conservation de ses monuments.

Aujourd'hui, les millions nécessaires à l'édification de l'institut sont versés par l'Afrique musulmane entière. Le monument s'achève. Si, pour son entretien, Si Kaddour ben Ghabrit a l'intention de faire appel à des fondations émanant de l'Islam mondial, il a mené à la vie son oeuvre féconde. La mosquée à Paris est le signe durable de l'amitié de la France pour l'Islam qui, aux heures pressantes de la grande guerre, a su lui donner la vie de ses enfants.

Nancy George
30 octobre 1925
l'Illustration, n° 4315, 14 novembre 1925

___________________________________________________


notes et commentaires


notes

[1] Cette formule rappelle étrangement la phrase de Maurice Colrat, sous-secrétaire d'État à la Présidence du Conseil, qui représentait le gouvernement lors de la cérémonie du 1er mars 1922 (orientation du mihrab) : "Quand il s'érigera au-dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire à cette place, il ne montera vers le beau ciel nuancé de l'Île-de-France, qu'une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses." Phrase que l'on attribue souvent par erreur à Lyautey qui l'a citée dans son discours du 19 octobre 1922. Nancy George a peut-être omis de mentionner le véritable inspirateur de sa formule...

[2] Ce n'est pas exactement le projet du Comité de l'Afrique française que ben Ghabrit a réalisé mais plutôt celui de Paul Bourdarie et de la Revue Indigène d'une part, et celui du ministère des Affaires étrangères, d'autre part. Il est vrai, cependant, que la filiation avec l'initiative avortée de 1895 est revendiquée par Bourdarie.

* l'orthographe a été respectée : moghrébines pour maghrébines, beurnouss pour burnous...


images

La mention de "A. Boiry" comme auteur des aquarelles est une erreur, probablement une faute typographique. Il suffit de regarder attentivement les dessins pour reconnaître la signature "C. Boiry". Il s'agit bien de Camille Boiry (1871-1954), peintre connu, qui fut membre de la Société Coloniale des Artistes français.
L'aquarelle des travaux vus de la rue Geoffroy Saint-Hilaire date du 11 juillet 1924, celle du patio date du 15 juillet 1925. Entre les deux, comme on peut le voir, le minaret est terminé.
Camille Boiry, né à Rennes, avait produit et exposé plusieurs oeuvres bretonnes. En 1920, il avait pu se rendre au Maroc et visiter les villes impériales. Les peintures de ce voyage furent exposées à Paris à partir du 26 avril 1922 chez le galeriste Le Goupy.

En 1920, Camille Boiry réalisa une affiche pour l'emprunt à 6% du Crédit foncier d'Algérie et de Tunisie :

Camille_Boiry_affiche_1920
Camille Boiry, affiche, 1920

texte

Mme Nancy George est un auteur qui publie dans les années 1920 et 1930. À l'époque de l'article sur la Mosquée de Paris, paraissent ses récits de voyage sous le titre Maroc-la-rouge ou les enseignements de l'Islam (1922). Son roman, Les esclaves de Méquinez, écrit au cours de l'année 1924 et publié en 1925, évoque la vie des esclaves chrétiens emmenés de Salé à Meknès sous le règne du sultan Moulay Ismaïl. L'ouvrage est préfacé par les frères Jérôme et Jean Tharaud.
Puis elle signe dans dans l'Illustration en 1926 : "Marrakech, ville de tourisme, capitale du sud marocain. La salle des tombeaux des Chérifs saadiens".
En 1928, l'éditeur Fayard publiait un autre roman, Le rival singulier. Viennent ensuite surtout des nouvelles éditées par l'Illustration ou la Petite Illustration (La Chalézane, 1929 ; Jeux d'été, 1931 ; Une aventure de Don Juan, 1935, Cinq à Sept, 1937).
Elle est donc familière de la vie marocaine, connue par des voyages et par un accès livresque.
Dans l'article de l'automne 1925, retranscrit ci-dessus, le propos de Nancy George révèle les lieux communs sympathiques d'une vision "exotique" du monde de l'Islam. Sans lui concéder totalement non plus une admiration exclusive.
Il est dit, par exemple, que cette architecture "n'a point de chance de se répandre" car elle répond aux besoins de "déracinés" mais pas des natifs de France : "nous ne pourrons pas, de longtemps encore, nous empêcher de désirer, sous les moires du ciel, parmi les frondaisons mouillées, la maison de granit bretonne ou le chalet normand ; de préférer, pour le monument qui doit surgir du flottement des nuages et s'envelopper de brumes, le grand degré de l'Orangerie à Versailles, les contours de la place Vendôme à ceux de la porte de l'Exposition sur la place de la Concorde." On sent le tropisme "naturel" d'un héritage culturel plus familier, mais l'empathie pour l'Islam l'emporte cependant.

Michel Renard

Illustration_14_nov_1925__patio_central_

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 07:26 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
vendredi 14 novembre 2008

tapis persan à la Mosquée de Paris

tapis_offert_par_Reza_Shah_Pahlavi
tapis offert par le Shah de Perse à la Mosquée de
Paris en 1927 et destiné à la salle de prière


la Perse et la Mosquée de Paris

en 1926 et 1927



Question

Representant de l'Iran lors de l'inauguration de la Mosquée de Paris
Bonjour
J'aimerais savoir qui représentait l'Iran lors de la cérémonie d'inauguration de la Mosquée de Paris. Reza Shah avait offert un tapis lors de cette inauguration. Pourriez vous me confirmer si Javad Zahir ol Eslam a représenté l'Iran lors de cette cérémonie ?
Merci de vos éclaircissements.

Ameneh Zahir
posté le 1er octobre 2008


Réponse

Bonjour,

Le tapis offert par Reza Shah Pahlavi, qui appartenait au palais impérial de Golestan à Téhéran et qui avait été tissé par la fabrique de Djanchaghan, ne fut pas remis lors de l'inauguration en juillet 1926 mais quelques mois plus tard, le 12-janvier 1927. À cette occasion, la personne que vous évoquez n'est pas citée parmi les membres de la légation de Perse. L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Perse était Mirza Assadollah Khan Assad-Bahador. Il était acompagné de Farrokh Khan Braghon, premier secrétaire ; de Mir Nalsrollah Khan Entezam-Wesiry, deuxième secrétaire-; et du colonel Ali Khan Riazi, attaché militaire.

Michel Renard
vendredi, 14 novembre 2008 21:40

reza_shah_pahlavi_1_sized
Reza Shah Pahlavi (1925-1941)

IMG_4867
palais de Golestan, Téhéran

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 21:47 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]